Fabien Roussel, stratège et tacticien

les-mots-du-poutinisme #3

La casuistique du poutinisme français s’est enrichie d’une subtilité nouvelle depuis que le secrétaire national du Parti communiste se croit en mesure de faire la distinction entre des «armes défensives» et des «armes offensives». C’est que M. Roussel se fait une très haute idée, sinon de la France, du moins de la ligne Maginot. Il y aurait donc des armes défensives, qui vous permettent de rester bien au chaud derrière votre frontière, et des armes offensives, qui ont le tort d’agresser l’agresseur et de détruire sa capacité à vous frapper tous les jours. A-t-on jamais tenu raisonnement aussi déconnecté du terrain — et, tactiquement, aussi bête ?

Il est vrai que M. Roussel est communiste, et que son sens de la liberté s’arrête là où commence une invasion russe. Si encore ce politicien était assez honnête pour parler aux Français le langage de la vérité : « Si les États-Unis n’ont pas réussi à faire plier Poutine diplomatiquement, pourquoi voulez-vous qu’un pays beaucoup plus faible y parvienne ? » Mais non. Il lui faut encore jouer au conciliateur en oubliant de préciser que le meilleur élève de cette diplomatie si gentille et si complaisante s’appelle, en réalité, Donald Trump. Il lui faut encore reprendre tous les poncifs poutinisants de l’AfD, visiblement content d’apporter sa modeste contribution à ce nouvel axe rouge-brun. Il lui faut encore innocenter le vrai coupable avec un air angélique qui ferait presque passer Aragon pour un stalinien lucide. Il lui faut encore donner dans l’antiaméricanisme primaire et dénoncer le capital plutôt que le généralissime qui massacre des hommes. C’est ce qui s’appelle, j’imagine, avoir le communisme dans le sang.

Antoni

Quand la mort d’un compatriote ciblé par un drone russe est moins importante que l’arrêté d’expulsion d’une idéologue à la solde du Kremlin, on peut dire que Poutine fait du bon boulot en France.

Petite pensée en ce jour très spécial pour Arman Soldin et Antoni Lallican, lesquels n’ont pas eu l’heur d’indigner nos patriotes avec la même ferveur que l’arrêté d’expulsion de Mme Fedorova.

Admirable patriotisme, qui consiste à voler au secours d’une propagandiste russe et à accueillir d’un petit haussement d’épaule fataliste la mort de deux journalistes français.

Kyiv 1.08.2026

kyivdesk.com

Photo : Adrien Vautier.

Une et indivisible

Avant que l’abandon de Samuel Paty ne devienne une évidence, toute enquête sur les circonstances de sa mort devait naviguer entre deux formes de dénégation : «Comment pouvez-vous parler d’abandon alors que nous avons envoyé un référent laïcité sur les lieux ! Vous cherchez à faire scandale, c’est ça ?» — réaction typiquement administrative à laquelle nous devons adjoindre le soupçon suivant : «Pourquoi vous intéresser à la décapitation de ce pauvre homme ? Vous avez quelque chose contre les musulmans ? Vous roulez pour Le Pen ? Vous êtes un fasciste, c’est ça ?» Six ans plus tard, l’augmentation spectaculaire des demandes de protection fonctionnelle est telle que cet «incident» fait désormais l’objet d’une politique publique et d’un contrôle parlementaire.

Je partage ici quelques unes des excellentes questions auxquelles il me faudra répondre à l’Assemblée nationale. Lors de son audition, Michaëlle Paty a prononcé ces mots : « Il faut partir du singulier pour comprendre ce qui nous concerne tous. » Rien de plus vrai, rien de plus juste. Belle occasion de servir la mémoire d’un homme pitoyablement accusé d’islamophobie. Belle occasion d’examiner les procédures qui permettent à des fonctionnaires de se cacher derrière leur petit doigt toutes les fois qu’un danger réel se profile. Belle occasion de revenir sur cet antiracisme dévoyé qui réserve sa compréhension aux fanatiques et son mépris – comme son soupçon – à l’innocent.

J’en profite pour signaler que Didier Lemaire vient de publier un livre aux éditions Héliade, « Manifeste pour l’École », dont l’exergue, traduit de l’arabe, résume en peu de mots le sens de notre démarche tout entière :

« Lève-toi pour l’enseignant et rends-lui tout l’honneur qu’il mérite. »

(Ahmad Chawqui, 1868-1932)

21.09.2026

Common indecency

Prenez un homme ordinaire : il vous dira que la Russie a envahi son voisin et que la lutte de Poutine contre le nazisme est une blague. Et maintenant prenez un intellectuel en chambre couvert de diplômes. Voilà, prenez Emmanuel Todd : il vous dira que l’agresseur est en fait l’agressé, que le poutinisme est un fantasme et que Russie, comme naguère l’URSS, n’a jamais voulu de mal à personne. D’où la conclusion d’Orwell qui reprend du service dès que la Russie est en jeu : “One has to belong to the intelligentsia to believe things like that: no ordinary man could be such a fool.”

L’autre Artur

J’ai eu l’insigne honneur de préfacer l’édition française de ce livre qui vous donnera de vivre la résistance ukrainienne de l’intérieur. L’auteur s’est porté volontaire dès les premiers jours de l’agression russe et est devenu vétéran – suite à une grave blessure – avant l’âge de la conscription. Un livre où tout est vrai, et surtout personnel. Rien d’étonnant à ce que ce témoignage de première main occupe une place si importante au sein de la communauté combattante, et, plus largement encore, dans le cœur des Ukrainiens. « Literature is news that stays news », disait Ezra Pound, formule on ne peut plus juste, car ce livre restera quand toutes les considérations géopolitiques (pour ne rien dire des opinions) auront disparu. Honneur soit rendu au jeune Артур Дронь, honneur soit rendu à la résistance ukrainienne qui nous aura redonné foi – pour reprendre les mots si justes de Todorov à propos de Margarete Buber-Neumann – dans les incroyables ressources de l’espèce humaine.

Les Éditions Bleu et Jaune. Parution en octobre 2027.

Photo: Francis Farrell.

Bozon2X

Proust : « Tous les grands écrivains sont comme les différents moments, contradictoires parfois, d’un seul homme de génie. » Cette nouvelle collection aux éditions Bozon2X nous parlera de cet homme. Le premier volume – qui sort aujourd’hui – est consacré à une lettre en tous points maléfique qui détient peut-être la clé d’une œuvre immense et méconnue. Mon prochain livre pour ce précieux petit éditeur sera consacré au plus ambitieux de tous les scélérats, le Satan de John Milton – avec traduction nouvelle et présentation de cet ange officiellement déchu qui n’en a pas fini, de toute évidence, avec nous.

Merci à Raphaël Denys, écrivain, éditeur, ami.

Grace Hemingway, Lettre au fils, traduction et présentation de David di Nota, Bozon2X, sortie le 10 septembre 2026.

Soundcloud

La Lettre au fils de Grace Hemingway possède une qualité étrangement théâtrale que cette lecture précise et rythmée met magnifiquement en valeur.

Merci, Nikola Delescluse, pour cette très belle lecture.

« Peut-être est-ce le plus beau compliment que je puisse faire à David di Nota : je reconnais qu’à la fin de cette “Lettre au Fils”, on a envie de fréquenter intimement et de mieux comprendre le parcours et l’écriture d’un écrivain que l’on réduit souvent à des rodomontades virilistes ou machistes. »

Lien disponible ici

Les-mots-du-poutinisme #1

Usage totalement fallacieux du concept apparemment technique de «montée aux extrêmes» par Renaud Girard sur LCI. Bel exemple de faux savoir mâtiné de suffisance énarchique. Quand un pays agressé se défend de mieux en mieux (sans bombarder les civils) et que l’agresseur le lui fait payer (en bombardant systématiquement les civils), la symétrie entre les deux ne tient pas — d’autant qu’une seule des deux parties a commencé et souhaite continuer cette guerre. Imaginerait-on un observateur parler de «montée aux extrêmes» lors de la reconquête du territoire français en 1944-1945 ? Il n’y a qu’un poutiniste, ou un très mauvais lecteur de Clausewitz, pour utiliser ce terme.

Aron, reviens au Figaro, cet éditorialiste nous fait honte.

26.08.2026

les-mots-du-poutinisme #2

« J’en ai fini avec la psychologie », écrit Kafka dans son Journal — ce qui est loin d’être le cas du colonel à la retraite Peer de Jong. Jamais surpris d’être à Paris au lieu d’observer la guerre dont il nous parle d’un peu plus près, notre homme est venu hier avec une nouvelle explication pour expliquer la résistance acharnée des Ukrainiens face aux crimes de guerre de Poutine : la haine. Un pays qui résiste à l’envahisseur est comme un homme qui hait son voisin, bon sang mais c’est bien sûr. Après le fameux « tout ceci n’est qu’une boucherie » du professeur Lellouche (terme bien pratique qui permet de jeter les deux parties dans une même fureur indistincte), voici que Peer de Jong fait de la liberté un succédané de la haine. Il est vrai qu’une analyste d’obédience freudienne nous expliquait il y a deux mois que la guerre russo-ukrainienne est d’abord une affaire de narcissisme. Il faut croire que le mot résistance ne leur dit pas grand-chose – et l’on se demande même, après réflexion, s’il correspond tout à fait à la mentalité française.