Misère du prophétisme. Remarque sur Emmanuel Todd.

J’ai annoncé l’effondrement du Front National en France : il est aux portes du pouvoir. J’ai dit : Poutine n’envahira pas l’Ukraine, parce que ce ne serait pas raisonnable. Il faut croire que cet homme n’est pas raisonnable, puisqu’il a envahi l’Ukraine.

Un physicien qui se tromperait dans ses calculs s’en voudrait mortellement (sans compter qu’un homme ordinaire en ressentirait une forme de honte), mais comme je m’appelle Emmanuel Todd et que je suis ce que l’on appelle, au pays de Jean-Paul Sartre, un intellectuel, aucune forfanterie prédictive, aucun modèle explicatif erroné, aucune annonce démentie par les faits ne sera jamais retenue contre moi. C’est même tout l’intérêt de vivre en France – le seul pays qui accorde plus de crédit et d’importance aux intellectuels qui se trompent qu’à ceux qui ne se trompent pas.

Méditant sur cette exception française, Simon Leys écrivait : « Les Peaux-Rouges du Far-West considéraient les fous et les idiots comme des créatures inspirées de Dieu, et, à ce titre, ils leur réservaient une place d’honneur dans leurs tribus. Il semble que les Français font de même avec leurs écrivains illustres : ils les prennent pour guides, ils les consultent sur tous les problèmes, et quand ces oracles se trompent – ce qui leur arrive tout de même très souvent – on leur accorde cette immunité dont normalement seuls jouissent les petits enfants et les simples d’esprit. »

Polony éducatrice

On ne dira jamais assez le mal que fait le mot « paix » sur les esprits qui ne demandent qu’à fermer les yeux sur la nature totalitaire ou génocidaire d’un régime. Il est étrange qu’une lectrice de George Orwell prononce ce mot à trois reprises – et, qui plus est, avec des étoiles dans les yeux – puisque c’est avec le mot «paix» qu’un assassin comme Staline a subjugué l’Occident (voyez Aragon, voyez Éluard, voyez tout ce que l’intelligentsia française a comporté d’aveugle et de bas). Plût au ciel que les dieux de l’agrégation, dans leur infinie sagesse, lui aient demandé de commenter cette citation : «Hitler et les siens n’aiment pas la guerre ; ils aiment la domination et ne rêvent que de paix». Le texte s’intitule «Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme», il est signé Simone Weil, et il consiste à développer l’observation suivante: les dictateurs aiment beaucoup le mot paix, car ils préféreraient de beaucoup envahir un pays sans combattre.

Mais puisque le poutinisme est une jésuitière, voici comment Natacha Polony nous parle de cet homme que, Dieu sait pourquoi, elle appelle l’ennemi. Puisque Poutine est notre ennemi, reprenons son langage et faisons peser sur l’OTAN l’entière responsabilité du conflit. Puisque Poutine est notre ennemi, parlons de sa victoire comme d’une fatalité au moment même où Donald Trump fait tout ce qu’il peut pour lui sauver la mise. Puisque nous sommes si soucieux de nous démarquer des Etats-Unis, empressons-nous de suivre Donald Trump dans sa politique si réussie envers le Kremlin. Puisque Poutine est notre ennemi, facilitons son réarmement et levons toutes les sanctions au plus vite. «Comment se fait-il que les gens me prennent pour une poutiniste ?», se demande Natacha Polony avec une candeur fascinante.

Il va sans dire que notre candidate sera d’une fermeté sans pareille avec le dictateur en question. À vrai dire, nul ne sait pourquoi l’ancienne directrice de Marianne réussirait à faire plier Poutine dans le sens de nos intérêts là où des diplomates autrement aguerris se sont cassé les dents. Nul ne sait pourquoi les émissaires du polonisme auront plus d’influence sur la trajectoire de Poutine que des puissances militaires grandement supérieures à la nôtre. Nul ne sait pourquoi notre ennemi serait impressionné par une présidente qui déclare haut et fort que la France, quelles que soient les circonstances, ne fera rien. Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts, répétait-on en 1939. J’ignore si cette phrase vous paraît ridicule, chère Madame, mais il est certain que votre fermeté ressemble beaucoup à la phrase inverse: nous vaincrons parce que nous sommes les plus faibles.

Présenter Poutine comme un ennemi quand on se propose de lui faciliter la vie à tous les niveaux et à tous les étages est un art difficile. Presque aussi difficile que de comprendre pourquoi une lectrice d’Orwell se met à prendre les Français, du simple fait qu’elle se présente au suffrage universel, pour des idiots.

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Fabien Roussel, stratège et tacticien

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La casuistique du poutinisme français s’est enrichie d’une subtilité nouvelle depuis que le secrétaire national du Parti communiste se croit en mesure de faire la distinction entre des «armes défensives» et des «armes offensives». C’est que M. Roussel se fait une très haute idée, sinon de la France, du moins de la ligne Maginot. Il y aurait donc des armes défensives, qui vous permettent de rester bien au chaud derrière votre frontière, et des armes offensives, qui ont le tort d’agresser l’agresseur et de détruire sa capacité à vous frapper tous les jours. A-t-on jamais tenu raisonnement aussi déconnecté de la réalité – et, disons-le, aussi bête ? Autant vouloir distinguer les frappes normales de l’agresseur et les frappes de représailles au cas où l’agressé chercherait, cet imbécile, à se défendre.

Il est vrai que M. Roussel est communiste, et que son sens de la liberté s’arrête là où commence une invasion russe. Si encore ce politicien était assez honnête pour parler aux Français le langage de la vérité : « Si les États-Unis n’ont pas réussi à faire plier Poutine diplomatiquement, pourquoi voulez-vous qu’un pays beaucoup plus faible y parvienne ? » Mais non. Il lui faut encore jouer au conciliateur en oubliant de préciser que le meilleur élève de cette diplomatie si gentille et si complaisante s’appelle, en réalité, Donald Trump. Il lui faut encore reprendre tous les poncifs poutinisants de l’AfD, visiblement content d’apporter sa modeste contribution à ce nouvel axe rouge-brun. Il lui faut encore innocenter le vrai coupable avec un air angélique qui ferait presque passer Aragon pour un stalinien lucide. Il lui faut encore donner dans l’antiaméricanisme primaire et dénoncer le capital plutôt que le généralissime qui massacre des hommes. C’est ce qui s’appelle, j’imagine, avoir le communisme dans le sang.

Un certain sourire


Si je vous disais qu’une mesure coûte trop cher sans savoir combien coûte cette mesure, vous me prendriez pour un charlot. Si je répétais la même chose sur tous les plateaux sans jamais aller vérifier les chiffres, vous me prendriez pour un charlot d’une redoutable incompétence. Croyez-vous que cette ignorance troublera la radieuse sérénité de notre héroïne ? Pas du tout. « Allez-y, dites-moi combien coûte l’aide à l’Ukraine », demande Laure Lavalette, cette poutiniste tout en sourires devant laquelle le malheureux Bardella serait en droit de s’écrier : « Tout le monde s’acharne sur moi, alors que le grand-père de Laure Lavalette était membre des Croix-de-Feu, que son père faisait partie d’Ordre nouveau et que cette lepéniste de la première heure n’a jamais eu à renier son passé ni les propos antisémites de Jean-Marie Le Pen. Mince, quoi — pourquoi moi ? C’est vraiment dégueulasse de s’en prendre aux jeunes. »

Antoni

Quand la mort d’un compatriote ciblé par un drone russe est moins importante que l’arrêté d’expulsion d’une idéologue à la solde du Kremlin, on peut dire que Poutine fait du bon boulot en France.

Petite pensée en ce jour très spécial pour Arman Soldin et Antoni Lallican, lesquels n’ont pas eu l’heur d’indigner nos patriotes avec la même ferveur que l’arrêté d’expulsion de Mme Fedorova.

Admirable patriotisme, qui consiste à voler au secours d’une propagandiste russe et à accueillir d’un petit haussement d’épaule fataliste la mort de deux journalistes français.

Kyiv 1.08.2026

kyivdesk.com

Photo : Adrien Vautier.

Une et indivisible

Bien avant que l’abandon de Samuel Paty ne s’impose comme une évidence, toute enquête sur les circonstances de sa mort devait naviguer entre deux formes de dénégation : «Comment pouvez-vous parler d’abandon alors que nous avons envoyé un référent laïcité sur les lieux ! Vous cherchez la provocation, c’est ça ?» — réaction typiquement administrative à laquelle nous devons adjoindre le soupçon suivant : «Pourquoi vous intéresser à la décapitation de ce pauvre homme ? Vous avez quelque chose contre les musulmans ? Vous roulez pour Le Pen ? Vous êtes un fasciste, c’est ça ?» Six ans plus tard, l’augmentation spectaculaire des demandes de protection fonctionnelle est telle que la violence envers le personnel enseignant fait désormais l’objet d’une politique publique et d’un contrôle parlementaire.

Je partage ici quelques unes des excellentes questions auxquelles il me faudra répondre à l’Assemblée nationale. Lors de son audition, Michaëlle Paty a prononcé ces mots : « Il faut partir du singulier pour comprendre ce qui nous concerne tous. » Rien de plus vrai, rien de plus juste. Belle occasion de servir la mémoire d’un homme pitoyablement accusé d’islamophobie. Belle occasion d’examiner les procédures qui permettent à des fonctionnaires de se cacher derrière leur petit doigt toutes les fois qu’un danger réel se profile. Belle occasion de revenir sur cet antiracisme dévoyé qui réserve sa compréhension aux fanatiques et son mépris – comme son soupçon – à l’innocent.

J’en profite pour signaler que Didier Lemaire vient de publier un livre aux éditions Héliade, « Manifeste pour l’École », dont l’exergue, traduit de l’arabe, résume en peu de mots le sens de notre démarche tout entière :

« Lève-toi pour l’enseignant et rends-lui tout l’honneur qu’il mérite. »

(Ahmad Chawqui, 1868-1932)

21.09.2026

Socrate à Bercy

Je doute que ChatGPT nous fasse comprendre le génie de Simone Weil. J’ai donc demandé à un être humain (j’ai pris le premier qui me tombait sous la main) de réaliser un livre intitulé «Pourquoi s’intéresser aux pauvres ? Simone Weil et la justice sociale » (à paraître en 2027). Je dois dire que l’expression « une écriture d’une vélocité extrêmement luxuriante » ne s’y trouve pas. J’espère tout de même qu’il vous donnera une bonne idée de sa rapidité et du caractère multiforme de son génie.

Dans un entretien pour Radio Canada réalisé en 1979, Raymond Aron observe : « Presque personne n’a prévu que la consommation du pétrole à travers le monde conduirait à la crise actuelle. Personne ou presque n’en a parlé. »

Mais il est une exception à ce constat, et cette exception s’appelle Simone Weil. Non seulement Simone Weil a pleinement indiqué à quelles absurdités nous conduirait l’idée d’un modèle productif basé sur le caractère inépuisable des ressources naturelles, non seulement cette dernière a parfaitement saisi l’impact de cette crise économique sur ce que nous appelons, aujourd’hui, notre modèle social — mais elle a clairement annoncé le jeu politicien auquel cette impasse donnerait lieu.

S’il est exact que la droite et la gauche ne cessent de proposer des solutions incantatoires au plus lancinant de tous les problèmes français – « les caisses sont vides » – il n’en est pas moins vrai que cette version purement comptable nous enferme dans une vision superficielle de la situation. C’est justement ce petit jeu formel — antagonisme partisan qui interdit de penser le problème politiquement et socialement, c’est-à-dire en profondeur — que Simone Weil entendait prévenir en couplant critique de la production et critique des partis.

Cette perspective devait conduire la philosophe à rédiger un dernier chef-d’œuvre, « Note sur la suppression générale des partis politiques ». Sans doute est-ce dans cet opuscule que sa défiance envers les organisations trouve sa formulation la plus nette. Ce court essai n’a pas pour but de nous détourner de la politique, et moins encore de la vérité, mais de partir d’un constat (Socrate fait désormais carrière et vole de portefeuille ministériel en portefeuille ministériel) pour mesurer l’écart entre le souci de la vérité et la professionnalisation du champ politique. S’il est exact que le premier devoir d’un citoyen consiste à examiner les contrevérités d’un leader politique quelconque, l’analyse du mensonge ne s’arrête pas là. Il y a lieu de se demander si la professionnalisation du champ politique ne fait pas du mensonge une loi générale — ou, pour parler comme les marxistes, un fait de structure.

C’est à la crise de la représentativité politique et à l’indifférence croissante des citoyens envers les enjeux économiques et sociaux (enjeux qui les concernent pourtant de très près) que Simone Weil réservera la part la plus précieuse de ses analyses. S’il est exact que la philosophe du travail avait prévu à quelles absurdités conduirait notre modèle industriel, il n’en va pas différemment de cette analyse prémonitoire touchant la solitude du citoyen au milieu des programmes, des leaders et des partis. C’est pourquoi cet essai transpose sur le plan organisationnel la maxime générale que Paul Valéry appliquait à la politique elle-même : « La politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. »

Bernanos et Bardella

Sensation littéraire sur le plateau de BFM, où Monsieur Guaino invoque la jeunesse de Bernanos pour minimiser le passif soralien de Jordan Bardella. Comparer l’antisémitisme des années 30 à l’antisémitisme des années TikTok a sans doute tous les atours du « recul » historique, voire de la sagesse – à ceci près que Bardella avait toute latitude pour méditer les leçons du XXe siècle, et qu’il a choisi de rejoindre le plus antisémite des politiciens français, j’ai nommé Jean-Marie Le Pen. (Comme dirait Emile Zola, si le premier antisémitisme est inintelligent, le second est forcément criminel).

Il est vrai que Monsieur Guaino n’a jamais craint les parallèles historiques fumeux, lui qui nous apprenait, du temps de sa splendeur gouvernementale, que la paysannerie africaine avait manqué le coche de la modernité. Difficile de savoir pourquoi nos journalistes ont pris l’habitude de consulter ce sarkozyste susceptible et invariablement colérique comme on s’adresserait au vieux sage de la tribu. Voilà un mystère que les ethnologues africains, lorsqu’ils seront rentrés dans l’Histoire, auront à résoudre.

Common indecency

Prenez un homme ordinaire : il vous dira que la Russie a envahi son voisin et que la lutte de Poutine contre le nazisme est une blague. Et maintenant prenez un intellectuel en chambre épris de modèles et de statistiques. Voilà, prenez Emmanuel Todd : il vous dira que l’agresseur est en fait l’agressé, que le poutinisme est un fantasme et que Russie, comme naguère l’URSS, n’a jamais voulu de mal à personne. D’où la conclusion d’Orwell qui reprend du service dès que la Russie est en jeu : “One has to belong to the intelligentsia to believe things like that: no ordinary man could be such a fool.”

L’autre Artur

J’ai eu l’insigne honneur de préfacer l’édition française de ce livre qui vous donnera de vivre la résistance ukrainienne de l’intérieur. L’auteur s’est porté volontaire dès les premiers jours de l’agression russe et est devenu vétéran – suite à une grave blessure – avant l’âge de la conscription. Un livre où tout est vrai, et surtout personnel. Rien d’étonnant à ce que ce témoignage de première main occupe une place si importante au sein de la communauté combattante, et, plus largement encore, dans le cœur des Ukrainiens. « Literature is news that stays news », disait Ezra Pound, formule on ne peut plus juste, car ce livre restera quand toutes les considérations géopolitiques (pour ne rien dire des opinions) auront disparu. Honneur soit rendu au jeune Артур Дронь, honneur soit rendu à la résistance ukrainienne qui nous aura redonné foi – pour reprendre les mots si justes de Todorov à propos de Margarete Buber-Neumann – dans les incroyables ressources de l’espèce humaine.

Les Éditions Bleu et Jaune. Parution en octobre 2027.

Photo: Francis Farrell.