Tu l’aimes ou tu la quittes

À l’instar du sourire publicitaire de Madame Sarah Knafo, le spectacle de l’identitarisme est l’un des plus rebutants qui soient, et l’on s’étonne que des citoyens qui sont nés par accident dans un pays en tirent une pareille vanité. Quel fatras d’exaltation trumpo-narcissique et de nostalgie napoléonienne sont-ils prêts à déployer pour ne pas voir qu’être Français ou Allemand relève exclusivement du hasard. Les identitaristes français sont comme ces Mahométans qui, nés par le plus grand des mystères dans un pays musulman, s’imaginent qu’Allah est le seul vrai Dieu. Seraient-ils nés à Tuvalu qu’ils ne jureraient que par le dieu Tagaloa.

Français, Descartes l’était au plus haut point – justement parce que le hasard de la naissance n’avait aucune prise sur lui. Quoi d’étonnant si la politique qui en découle – infiniment plus française que tout ce que les Grandes Têtes Molles du sentimentalisme national essaient péniblement de justifier, ou de concevoir – nous permettrait de naviguer dans les eaux troubles du siècle avec une cohérence autrement plus incisive. Quel point commun entre la lutte si rationnelle contre l’Islam politique (que ces mauvais républicains ne savent traiter que sur le registre de l’obsession) et la lutte non moins légitime contre Poutine ou contre la fascination pro-russe (fascination dont ces nostalgiques de l’Empire sont bien en peine de se défaire) ? Non seulement Pierre Guenancia connaît son Descartes sur le bout des doigts, mais son propos d’ensemble – à savoir que le cartésianisme est une politique, et que cette politique est l’une des moins abstraites et des plus réalistes qui soient – relève de l’actualité la plus immédiate. Puisse cette merveille d’érudition trouver une place sur votre étagère – elle vous rendra immédiatement heureux d’être républicain, et français.

Kyiv, 14.02.2026

L’ouverture de la chasse

Je partage avec les amis le fruit de mes entretiens à Soumy avec l’espoir d’apporter quelques précisions sur la situation militaire ici. Contrairement à mes impressions de départ, la préoccupation majeure n’est pas liée à la prise de la ville – prise qui suppose des moyens bien plus importants que ceux que déploient les Russes pour reprendre, par vagues de missions suicides successives, les villages alentour. Ce qui ne veut pas dire que le front va se stabiliser au Nord-Est et que les choses vont s’arrêter là, tant s’en faut. On peut échouer à prendre une ville importante, mais il est toujours possible, naturellement, de cibler les habitants ou de leur faire vivre un enfer. Il suffit pour cela de faire voler une bonne dizaine de drones kamikazes, et – miracle de la technologie – les voilà contraints de courir sous les arbres ou de passer de cave en cave pour échapper à la mort.

Le safari humain qui se déroule depuis des mois à Kherson nous fournit, sans conteste possible, le meilleur exemple. Cette chasse à l’homme (aujourd’hui bien documentée par les multiples reportages de la journaliste Zarina Zabrisky), présente cet intérêt d’être à la fois un exercice de travaux pratiques (on s’exerce sur des cibles que l’on peut tuer sur le coup, ou, à tout le moins, blesser à vie) et un objet de délassement (il est très amusant de poursuivre un être humain dans les rues, surtout si le drone FPV est muni d’une charge explosive).

Bien qu’un tel scénario soit tout à fait envisageable ici (un premier drone est tombé, sans faire de dégâts, au milieu de Sorobna – l’une des rues centrales de la ville), le plus important est ce qui différencie les deux théâtres. Kherson est défendue par un fleuve – alors que Soumy ne l’est pas. Soumy est entourée par une forêt, et c’est sur cette forêt que, au niveau tactique, tout se joue. Le combat en forêt n’a rien à voir avec l’engagement en terrain découvert. Un drone est d’une efficacité redoutable dans une zone dénuée d’obstacles, mais, de même qu’il est inutilisable sous la pluie, il devient inopérant au beau milieu des arbres. Là, le nombre l’emporte – et c’est justement sur le nombre que les Russes entendent, tout à fait classiquement, remporter la guerre (primauté de la masse sur la finesse tactique, pour parler comme les militaires). Il se trouve que Soumy est entourée d’une vaste forêt. Il se trouve que des champs séparent encore les villages conquis et les positions ukrainiennes. Surveillés comme le lait sur le feu, entièrement minés, c’est sur ces quelques lopins de terre balayés par la pluie que se jouera demain le destin de la ville.

Photo : Sumy region, Ukrainian fighters getting into position in the early hours of the day. Copyright undisclosed

Son Excellence

À l’heure où j’écris ces lignes, il se peut qu’à Paris, dans son appartement de l’avenue Élisée-Reclus juste en face de celui que nous habitions, Paul Morand donne une réception en l’honneur de Goering. Et dehors, sous les fenêtres, près des massifs de fusain, de laurier et de lilas, il y a des promeneurs qui flânent sous les platanes.

Comme autrefois.

Et dans le salon de Morand, que de visages je reconnaîtrais… Il se peut – pourquoi pas ? – que quelqu’un prononce mon nom et dise : « Pourquoi est-il parti ? Il n’avait qu’à rester ici. On ne lui aurait rien demandé, sinon de continuer à écrire ses livres qui auraient paru en France, et en traduction à Berlin ; on lui aurait conseillé de se montrer de temps en temps, dans les salons comme celui-ci, de serrer la main à de charmants officiers nazis et à leurs femmes, de signer un exemplaire de son dernier roman pour Emmy Goering… » La longue tristesse de l’exil me paraît belle en comparaison de ces facilités. Je ne pourrai jamais me résoudre à faire quelque chose qui soit en contradiction avec ce que je suis, qui me mette violemment en contradiction avec moi-même. Je ne suis pas, très loin de là, de l’étoffe dont on fait les héros, je suis timide et mobile, mais le goût, non, la passion d’une certaine logique m’a épargné un certain genre de mauvaise action, je veux dire la trahison pure et simple.

Hier soir, j’ai lu avec une profonde mélancolie le récit d’un thé chez Morand en 1942. Je ne juge pas Morand. Dieu le fera mieux que nous ne saurions le faire, mais si ces lignes tombent jamais sous les yeux de ce pauvre écrivain, qu’elles lui disent tout au moins que nous ne sommes pas fiers de lui, nous qui croyons à la France.

Julien Green, Journal

Requiem pour un front

Alors que leur champion profite de sa fonction pour s’en mettre plein les poches, alors que sa politique étrangère lui met tout le monde à dos et que ses propos sur les soldats européens trahissent une ingratitude sans pareil, les partisans français de Donald Trump ont décidé de serrer les rangs comme on serre les fesses avant de se jeter dans le vide. De même que Monsieur Bardella pédalle dans la choucroute toutes les fois qu’une question un peu sérieuse lui est posée, Madame Le Pen multiplie les tournures alambiquées pour ne pas voir que son modèle en politique est en fait – ce sont des choses qui arrivent – un crétin fini. Il revient à ces patriotes de défendre leur modèle jusqu’au ridicule, et même jusqu’à la collaboration. Trump envahirait-il notre pays que le gaulliste Pascal Praud – qu’on me pardonne cette antiphrase comique – nous apprendrait que ce conquérant a bien raison, que sa philosophie est d’une finesse inusitée et que sa vision du monde, décidément, est excellente.

Ces bons chrétiens nous font irrésistiblement penser à cette parole de l’Evangile : les premiers seront les derniers. De même que les communistes furent les derniers à comprendre la vraie nature du communisme, les Trumpistes de la première heure seront les derniers à comprendre la vraie nature du trumpisme. Sa défense de la liberté d’expression est une pitrerie, sa défense des valeurs américaines une vaste blague, et il n’est pas jusqu’à son amour de la Paix qui ne se révèle pour ce qu’elle est : une tentative pour fonder l’Internationale du crime sur le dos des autochtones. Trump pourrait terminer cette guerre en 24 heures s’il précipitait la chute du Kremlin en armant l’Ukraine ; mais il faudrait pour ce faire que sa vision des rapports de force ne soit pas celle de Poutine. S’en prendre aux démocraties libérales en Europe, passe encore – mais s’en prendre à un vrai despote, voilà qui lui arracherait le cœur.

On dira que Donald Trump ménage son grand ami Poutine par réalisme, mais Pierre Laval aussi souhaitait la victoire de l’Allemagne par réalisme – ce qui ne lui a pas empêché de connaître le destin fort réaliste qui fut le sien. Combien de temps les thuriféraires du tocard Carlson, les fans du gang MAGA et les poutinistes à la manque vont-ils tenir le haut du pavé médiatique avant de sombrer, à l’image de ces maoistes dont nous parlait le regretté Simon Leys, dans les poubelles de l’Histoire ? Les paris sont ouverts.

Dernières nouvelles de l’islamisme

« Personne ne ment davantage que l’homme indigné », disait Nietzsche, remarque qui colle parfaitement à Maître Vuillemin, ce plaideur à moulinets qui nous refait le coup de l’islamophobie pour impressionner les foules et innocenter son client. On a le droit d’exercer son métier d’avocat, on a même le droit de défendre un spécimen de cette nature, mais aucune raison ne justifie que l’on mente sur la mort d’un homme.

Sur le rôle crucial d’Abdelhakim Sefrioui dans la décapitation d’un enseignant français – sur sa tactique, sur ses mensonges, et sur la profondeur de sa perversion – je me permets de renvoyer au chapitre 9 de mon enquête sur l’assassinat de Samuel Paty, homme droit et intègre abandonné de tous lors de cette semaine fatidique.

Monsieur Caron en a marre (note sur le bavardage des pharisiens).

Je comprends les raisons qui vous poussent à parler comme le vieux combattant que vous n’êtes pas, Monsieur Caron, mais – de grâce – ne faites pas de votre couardise personnelle un cas général. De nombreux Français – dont j’ai l’honneur de faire partie – sont déjà en Ukraine afin d’aider les soldats et leurs familles du mieux possible. Nous ne sommes pas ici parce que nous aimons la mort, mais parce que les politiciens comme vous nous font horreur. Il est certainement ridicule de se prendre pour André Malraux sur le front ukrainien, mais il est infiniment plus grave de raisonner comme le pacifiste Marcel Déat devant ses électeurs.

Puisque la paix vous est si chère et que vous citez cet auteur, je vous invite à relire un petit essai de George Orwell intitulé « Pacifism and the War ». L’auteur y démontre cette chose très simple : le pacifisme des uns sert toujours la violence des autres. Vous n’aimez pas le nazisme et vous n’éprouvez aucune sympathie pour Hitler ? Très bien. Et après ? « Objectively, the pacifist is pro-Nazi », écrit-il. Et ainsi en va-t-il de votre pacifisme. Parler de la paix dans l’abstrait ne coûte rien – la seule question d’Orwell étant : celle qui favorise l’agresseur ou l’agressé ?

Puisque votre fonction de député vous interdit de prononcer une vérité qui pourrait mettre à mal la bonne conscience décoloniale de vos sympathisants, écrivons-la sans détour : la « paix au plus vite » que vous appelez de vos vœux sera celle de deux prédateurs suffisamment confiants dans leur folie impériale pour s’imaginer pouvoir discuter du destin d’un pays sans consulter les premiers concernés : Poutine et Donald Trump. Pour l’heure, cette paix n’est pas autre chose que le produit d’un double racket, pillage que votre propre conscience décoloniale vous ordonne de condamner partout dans le monde, sauf lorsqu’il se déroule sous vos yeux. Très remonté contre la politique de la peur agitée par nos élites (comme si l’expression « vouloir faire des millions de morts » ne relevait pas, justement, du genre en question), incapable de peser sur les événements en raison d’un anti-macronisme pavlovien, toujours prêts à accuser ceux qui agissent d’être des « va-t-en-guerre » (répondre à la force par de belles paroles étant sans doute plus prometteur et judicieux), je note que vous en avez « marre » et que vous évoquez, une main posée sur le cœur, le sang des autres. Je ne doute pas que cet humanisme-là obtiendra de bons résultats parmi vos électeurs ; pour ma part, elle me fait irrésistiblement penser à cette phrase de Bernanos : « La colère des imbéciles remplit le monde, mais elle est moins à craindre que leur pitié. »

Kharkiv, 2025.

Alors c’est non

Yaryna vient de commenter le plan de capitulation de Donald Trump – commentaire que j’ai plaisir à traduire en français et à partager ici.

«En tant que militaire actuellement en mission de combat dans la région de Kherson, je déclare m’opposer à tout ordre de se retirer sans combattre. Il s’agit d’un ordre criminel, et je ne l’exécuterai pas. J’appelle les autres militaires à déclarer de la même manière que nous ne donnerons pas gratuitement les territoires que nous tenons depuis des années – à Kherson, dans le Donbass et Zaporijjia – au nom des intrigues politiques américaines et des intérêts ouvertement russes. C’est une trahison envers nos frères d’armes qui ont donné leur vie pour l’Ukraine»

Photo : Petro et Yaryna sur la route si particulière qui relie Mykolaiv à Kherson. Au centre de la photo, le très précieux détecteur de drones Tchuika.

20.5.2025, 5.45am – ©ddn

Parler comme un gaulliste, agir comme Déat.

On dit souvent que le maître du Kremlin ne cache pas son jeu, et il est exact que ces 28 propositions exposent la nature de ce régime mieux que ne sauraient le faire de longs discours universitaires. La Russie ne reconnaît pas de frontières ; les petits pays sont des erreurs ; la résistance ukrainienne n’existe pas. Un bon traité est un traité qui place le pays convoité en situation de vulnérabilité maximale : voilà pour le poutinisme et pour ce que les souverainistes appellent la Paix. Élargi à l’espace continental, le but est tout aussi limpide : détruire l’architecture sécuritaire européenne de telle manière que chaque Nation se retrouve seule, trop enfoncée dans ses querelles boutiquières pour regarder la guerre dans les yeux, trop faible pour défendre son voisin, et, bien sûr, trop lâche pour fâcher le Kremlin dans ses massacres et dans ses convoitises.

On dira que la France est à l’abri des agressions parce qu’elle dispose de l’arme nucléaire, mais comme une frappe sur Moscou entraînera une frappe en sens contraire, les mêmes qui font profession de souverainisme vous diront : « Ils sont devenus fous. Ils veulent nous entraîner dans une guerre d’anéantissement total ». Et c’est ainsi que ce qui était une force deviendra un prétexte pour capituler dans l’honneur. D’ailleurs, les collaborateurs 2.0 n’auront pas besoin d’attendre la défaite de l’armée française pour capituler de ce pas ; ils le feront par avance et sans attendre — exactement comme Mélenchon ou Philippot aujourd’hui.

Dans un éditorial récent touchant les propos « polémiques » du général Mandon, Natacha Polony écrivait ceci : ce qui manque aux Français, c’est de la clarté. Lorsque le chef d’État aura donné les ordres qu’il faut, tous les Français se lèveront comme un seul homme pour bouter l’ennemi hors de France. L’affirmation paraît bien hasardeuse quand on connaît le génie français pour la collaboration. D’ailleurs la nouvelle collaboration française est si conforme à son modèle qu’on dirait un copier/coller des discours patriotiques de Marcel Déat. Réduite à sa plus simple mais toniturante expression, celle-ci prend la forme suivante : «Resister consiste à se faire avoir par tous ceux qui ont vendu l’âme de la France aux étrangers. Résister consiste à se faire avoir par les médias mainstream et les politiciens corrompus. Résister est une illusion qui fait le jeu des va-t-en-guerre. » Je sais bien que ces arguments sont utilisés par nos vaillants patriotes dans le seul but de tourner en ridicule l’amitié si forte que nous éprouvons envers la résistance ukrainienne, mais comme ce raisonnement peut servir en toutes circonstances, on ne voit pas pourquoi il resterait sagement dans un tiroir lorsque leur propre vie sera en jeu.

Kherson, Ukraine, novembre 2025.

(FILES) This file photograph taken on May 13, 2016, shows French far-right party Front National (FN) vice-president Florian Philippot as he poses in Paris.
Florian Philippot, the leader of the far right-wing French National Front party and considered the right arm of Marine Le Pen, announced on September 21, 2017, that he had « left » the formation, a sign of tensions within the party since their failure in the May 2017 presidential election. / AFP PHOTO / JOEL SAGET FILES-FRANCE-POLITICS-PARTY-FN-PHILIPPOT