Spinoza aux enfers

Arrangez-vous pour tenir les autorités religieuses à distance, écrivait Spinoza dans son Traité Théologico-politique, avant que Nicolas Sarkozy ne nous dise le contraire dans son opus magnum, “La République, la religion, l’espérance”. Non seulement le politique a beaucoup à apprendre du bon pasteur, mais un Ministre de l’Intérieur conscient de sa mission sécuritaire se doit de ratisser large, quitte à courtiser les confréries les plus douteuses – Frères Musulmans inclus — afin d’honorer ce que notre homme appelle la “laïcité positive”.

Geraldine Muhlmann vient de consacrer à ce tournant concordataire un livre indispensable. “Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice [sic] et le charisme d’un engagement porté par l’espérance”, entonnera Sarkozy en 2007. “Ces thèmes vont se retrouver, quelques années plus tard, dans la bouche du président Emmanuel Macron, d’une manière encore plus accentuée et développée”, précise Muhlmann. De fait, du discours sarkozyste de Latran au discours macroniste des Bernardins (2018), l’engouement pour le discours pastoral prendra une importance croissante sans que l’on sache très bien si l’indigence des concepts engendre la platitude de l’expression, ou l’inverse. Sarkozy : “Un homme qui croit, c’est un homme qui espère”. Macron : “le doute” est dangereux, car il nous empêche “d’étancher notre soif d’absolu”. Comment peut-on débiter de telles sornettes sans rougir ? Passion pour les clichés ? Concession à l’air du temps ? Cynisme spiritualiste conçu pour attirer les électeurs à bon compte ?

La vérité est que cette comédie s’inscrit dans un panorama philosophique beaucoup plus large. Muhlmann propose d’étudier cette étrange évolution sous la forme “d’un anti-spinozisme radical”, et je ne sais rien de plus vrai et de plus juste. On entendra par “anti-spinozisme” une disqualification de l’opposition du théologique et du politique sur laquelle reposait, jusque dans les années 90, l’idéal séculier, au profit d’une valorisation politiquement assumée de la foi. Ce qui s’oppose au spinozisme n’est pas la religion (qu’il n’est pas question de réduire à néant au profit d’un athéisme d’Etat), mais le refus de maintenir la religion dans la sphère privée, et, par conséquent, le refus de maintenir ces deux sphères séparées. L’exemple de Madame Mouffe est sur ce point éclairant : la philosophe belge nous apprend que la “constitution d’un Etat islamique” dans lequel un chef d’Etat doit “mettre en oeuvre ce que Dieu a ordonné” ne constitue nullement “une menace à la démocratie”. On voit que George Orwell n’avait pas tort de préciser ce point : seul un intellectuel peut tenir des propos absolument et intégralement absurdes avec le sentiment d’oeuvrer pour le bien du peuple.

Encore ces propos ont-ils quelque chose de foncièrement comique ; le pire, comme d’habitude, est à venir. A l’instar d’Agamben (dont la critique minutieuse constitue l’une des pièces essentielles de cette investigation), Mulhmann consacre des pages très précieuses à Carl Schmitt et à la séduction étrange que ce penseur nazi exerce sur l’intelligentsia. “Nous nous consacrons à nous-mêmes et à notre origine divine”, ruminera l’auteur en question. La phrase pourrait servir d’exergue à ce nouvel engouement pour l’Invisible, même si le discours pastoral se décline, comme la haute couture, sous différentes formes.

Soucieux de remédier au désespoir des sociétés séculières, Monsieur Habermas pense que la foi possède des propriétés “socio-intégratives” des plus appréciables. Tout aussi soucieux de nous consoler, Monsieur Taylor pense que la religion est une lumière dans la nuit de la modernité finissante. Se dégage de tout ceci une image de la piété sans violence, de la foi sans ennemis, comme si la religion ne tuait personne, ni en Irak, ni à Madrid, ni à Paris. En quoi cette image d’Epinal est tout à fait conforme aux propos insipides de Monsieur Macron. Pardon de revenir à son mentor, mais les pensées de Sarkozy méritent, comme souvent, le détour : “Les crimes qui ont été commis au nom de la religion n’étaient pas dictés par la piété, ces crimes n’étaient pas dictés par le sentiment religieux, ces crimes n’étaient pas dictés par la foi”. Voici venu le temps de la piété sans tache, du gentil Saint-Bernard et de l’Eglise-amour.

Ce reniement radical du Traité Théologico-politique n’aurait qu’une importance académique s’il ne contribuait à faire passer de fausses évidences pour des vérités révélées: en quoi le processus de sécularisation est-il synonyme de désespoir ? Pourquoi une société devrait-elle se tourner vers la religion et non l’irréligion ? Et si l’épuisement prêté aux sociétés séculières n’était étalé sous nos yeux que pour donner au philosophe l’occasion de revêtir, une nouvelle fois, ses habits de mystagogue ?

Il faudrait, pour rendre justice à ce livre ambitieux et précis, reprendre cette dérive pastorale point par point. Si chaque auteur abordé fait l’objet d’une lecture prudente et détaillée, Muhlmann n’en jette pas moins sur cette évolution si peu nietzschéenne un regard “sans merci”. La phrase exacte, qu’il me plaît de citer entièrement, est la suivante: “L’imposture du théologico-politique exige une dénonciation sans merci, à la mesure de la violence théorique qu’elle représente. A travers cette étude, j’ai acquis la conviction qu’il n’y a rien à sauver. La critique peut donc être radicale, et elle doit l’être”. Propos limpide et passionnant, à l’image du livre tout entier.

Géraldine Muhlmann, L’imposture du théologico-politique, Les Belles Lettres, octobre 2022.

Samuel Paty

« Pardon de briser le bel unanimisme émotionnel actuel, mais je rappelle qu’un dépôt de plainte a été effectué par la famille Paty contre l’Education nationale et le Ministère de l’Intérieur. Nous sommes actuellement dans la situation surréaliste suivante : tout le monde lui rend hommage, mais personne ne veut répondre aux questions très simples et très concrètes contenues dans ce document de 80 pages. Si aucun juge d’instruction n’est saisi pour faire en sorte que les responsables de sa non-protection répondent de leur gestion, le message qui sera envoyé aux professeurs est le suivant : vous voyez, on peut vous assassiner, on peut vous décapiter, tous ceux qui sont en charge de votre protection s’en sortiront, eux, indemnes — qui avec la légion d’honneur, qui avec les palmes académiques »

David di Nota, FranceinfoTv, 16 octobre 2022.

Je crois parce que c’est absurde : introduction à la religion woke.

Il paraît que les jours de Molière sont comptés et que son expression “les précieuses ridicules” a quelque chose de sexiste. Il se peut que l’expression soit condamnée à court ou moyen terme, mais la chose de disparaîtra pas de si tôt. J’en veux pour preuve le livre épatant que Jean-François Braunstein vient de consacrer à la religion woke. Après avoir taillé en pièces les généalogistes de fortune qui font de la French Theory le berceau du wokisme, Braunstein cite avec amusement les propos cocardiers de Rama Yade : « De Lacan à Foucault, ce sont les penseurs français qui ont inspiré le mouvement woke ! Soyons-en fiers en tant que français ! » Il faut n’avoir jamais lu les séminaires de Foucault pour s’imaginer un seul instant qu’une prédicatrice comme Madame Rousseau s’inscrit dans sa lignée. Il faut n’avoir jamais lu une ligne des « Écrits » pour s’imaginer que Lacan aurait tenu ces militants en haute estime (lui qui opposait aux progressistes de son temps le fameux : « Ce que vous voulez, c’est un Maître. Vous l’aurez »). Non contente de se mélanger les pinceaux, Madame Yade aimerait en être fière – démarche qui résume à elle seule l’inanité de la chose.

Mais pénétrons sans plus tarder dans les secrets du Grand Réveil. S’il faut en croire les grandes prêtresses de la conscientisation sociale, un éveillé digne de ce nom présente les caractéristiques suivantes : l’éveillé ne rit pas, car il sait que la souffrance est une chose sérieuse. L’éveillé s’identifie aux victimes de la domination occidentale – victimisme et identification étant ici une seule et même chose. Mais attention : l’identification ne vaut que si l’éveillé nous propose quelque chose de radical dans les domaines de la race, du genre, ou de l’intersectionnalité. Tant que l’éveillé ne nous proposera pas d’enchaîner les élèves de couleur blanche au fond de la classe, quelque chose ne tournera pas rond dans sa tête de conscientisé. Il lui faudra relire plus attentivement les sociologues de haute volée que l’université américaine et désormais française mettent si généreusement à sa disposition : Ibram X Kendi, Ta-Nehisi Coates, Robin DiAngelo, Ramon Grosfogel. On s’en vouvrait d’oublier le poids lourd de l’antiracisme savant, l’homme qui réunit les ceintures WBA, IBF, WBO et IBO de la lutte intersectionnelle, je veux parler de Monsieur Fassin, chercheur dont personne ne contestera – du moins je l’espère – le sérieux académique.

Soyons honnêtes : l’adoption d’une théorie sociale a toujours été affaire de croyance. La science prolétariennne fondée sur les lois de l’histoire n’a jamais trompé personne (sauf les pratiquants dudit culte) et il n’est pas jusqu’à la sociologie de Durkheim qui ne dégage une forte odeur de religiosité. Du moins les sociologues français avaient-ils un peu honte de ce qui faisait d’eux les substituts laïcs des prêtres d’antan ; tel n’est pas le cas des wokers. On chercherait en vain chez nos évangélistes cette saine hésitation qui retenait un Roland Barthes de commettre l’irréparable : faire la morale aux autres, prêcher la bonne parole, se poser en modèle d’une “déconstruction sexuelle” réussie.

C’est donc à l’impudence pastorale de ces nouveaux militants que Braunstein consacre ses premières pages, avant de déplier méthodiquement chacune des facettes de la déraison néo-racialiste. L’esprit reste interdit devant des propos de ce genre : “Moi, qui ai souffert depuis 1454, je parle”, comme si le blanc né en 1980 n’avait pas droit au chapitre. Il faudrait parler de savoir-censure pour désigner le type d’énoncés qui en découle. Puisque les Lumières entendaient mettre la connaissance à la disposition de tous, l’idéal des “studies” procédera en sens contraire : un tel savoir aura atteint son but quand plus personne ne sera légitime pour parler de quoi que ce soit.

Cette déraison universitaire aurait tout du canular si elle ne s’intéressait à la vie sexuelle des individus avec un sérieux effarant. J’ignore si je suis une personne cisgenre, mais je suis sommé de savoir que l’homme est une femme comme les autres et qu’il tombe enceint comme tout le monde. Tout est choix, tout est genre, tout est fluide, tout est performance – à ceci près qu’un Blanc ne saurait se déclarer “emprisonné dans le corps d’un Blanc”. Un Noir peut s’inventer mille identités, tandis qu’un Blanc reste un Blanc, quoiqu’il fasse. On voit que la déconstruction a tout de même des limites, limites fixées, non par la Nature, mais par la nécessité de trouver un coupable, et de le punir.

Comment lutter contre cet incendie idéologique qui se répand à vitesse grand V ? Le premier contre-feu consiste à afficher un soutien sans failles aux intellectuels qui, noirs et américains (je pense en particulier à Thomas Sowell) refusent de se faire dorloter par des imbéciles au nom du Care ou de la solidarité raciale. Le second contre-feu consiste à établir une sociologie exacte de ces entrepreneurs en contrition, imposteurs dont le carriérisme ne le cède en rien à l’ascension capitaliste des petits rigolos qui sont passés, chez nous, du col Mao au Rotary. Mais la plus évidente de tous les réponses consiste à ne pas se laisser entraîner sur le terrain religieux sous le fallacieux prétexte que le racisme est, de fait, condamnable. Dit autrement : la plus évidente des réponses consiste à envoyer aux idées de faute et de contrition la fin de non-recevoir qu’elles méritent. ‘Quels sont les deux plus jolis mots de la langue anglaise ?”, demandait-on à l’auteur de “Mes Universités”. Et Gorki de répondre : not guilty.

Jean-François Braunstein, La religion woke, Grasset, 2022.

England’s and Romania’s players take a knee before the international friendly soccer match between England and Romania in Middlesbrough, England, Sunday, June 6, 2021. (Paul Ellis, Pool via AP)

REPONSES à IL FIGLIO : « Ce livre est la nonfiction que j’oppose à tous ceux qui veulent nous raconter des histoires »

Pourquoi avez-vous écrit ce rapport sur l’assassinat de Samuel Paty ?

Ce qui m’a immédiatement frappé lors de l’attentat du 16 octobre 2020, ce n’est pas que des islamistes se comportent comme des islamistes en décapitant un homme : il faudrait être d’une extraordinaire naïveté pour s’en étonner. Non, ce qui a immédiatement retenu mon attention, c’est que l’on ait accumulé des couches de commentaires sur des couches de commentaires avant de chercher à savoir, tout simplement, ce qui s’était passé.

J’aimerais vous donner tout de suite un exemple : dans le sillage immédiat de l’assassinat, une polémique a éclaté en France, initiée par le ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, sur l’existence – ou non – de “l’islamo-gauchisme”. Existe-t-il un phénomène comme l’islamo-gauchisme ? Il se trouve que le réel a déjà répondu à cette question. Il suffit d’analyser les arguments de l’islamiste qui a mené la campagne de haine contre Samuel Paty, Abdelhakim Sefrioui, arguments qui reprennent tous les thèmes chers à la gauche dite radicale (comme le racisme d’Etat ou l’idée que la défense de la laïcité française serait une arme tournée contre les musulmans), pour observer cette collusion in situ. Je vous renvoie à la vidéo de Sefrioui sur ce point, vidéo qu’on aurait bien tort de négliger. Non seulement cette collusion objective existe, mais c’est elle qui a précipité, dans les faits, l’assassinat de Samuel Paty. Répondre à cette question dans l’abstrait au lieu de partir de l’assassinat lui-même est une grave erreur – sauf à considérer que le réel n’a rien à nous apprendre, sauf à se réfugier dans le déni.

Il faut donc partir du singulier pour s’élever vers le général, et non l’inverse. J’ai éprouvé la nécessité de remettre tout à plat, de raconter les faits les uns après les autres, en essayant de saisir la dynamique qui nous fait passer d’une rumeur infondée portant sur l’islamophobie supposée de Samuel Paty (rumeur initiée par une élève qui n’était pas dans la classe) à la décapitation d’un homme.

Quel genre d’homme était Paty ?

On s’est beaucoup employé à présenter Samuel Paty comme une sorte de prof un peu naïf. Il est crucial de comprendre pourquoi sa hiérarchie elle-même a défendu cette version.

Reprenons les faits chronologiquement : alors que l’enseignant fait l’objet de menaces physiques orchestrées par un islamiste notoire, l’Education Nationale fait le choix – admirons le timing – de mettre l’enseignant en accusation en lui reprochant d’avoir fait une “erreur”. Quelle erreur ? Celle de “froisser” (c’est le terme utilisé) les “élèves”. C’est une thèse très étrange. D’abord parce qu’elle est fausse – Samuel Paty n’a pas froissé ses élèves : ceux-ci ont témoigné au contraire du caractère bon enfant du cours, de la bonne ambiance générale. Ensuite parce que cette thèse est celle de la menteuse, autrement dit de l’élève qui n’était pas dans la classe. Pourquoi la thèse du “référent laïcité” est-elle la même que celle de la menteuse ? Voilà une anomalie très curieuse, que le rapport officiel de l’Inspection générale s’est bien gardée de relever, et moins encore d’expliquer.

A rebours de cette approche qui consiste à prendre l’enseignant “de haut”, je montre dans mon livre que Samuel Paty était parfaitement lucide, et sur les islamistes qui cherchaient à déstabiliser son cours sur la liberté d’expression, et sur le “soutien” – pour le moins ambigu, pour le moins étrange, pour le moins ambivalent – de son administration. Lorsqu’il déclare au commissariat, trois jours avant son assassinat, “je n’ai commis aucune infraction dans l’exercice de mes fonctions”, il répond, non pas au commissaire, mais à son administration.

Reste une question de fond : pourquoi vouloir que l’enseignant admette à tous prix une “erreur” ? C’est la question qui nous fait entrer au coeur de l’inconfessable – celle qui révèle ce point crucial que l’administration ne reconnaîtra jamais. On a cherché à “recadrer” le professeur pour donner des gages de bonne foi à la cohorte des harceleurs avec l’espoir que, par la grâce de ce recadrage, les choses se calmeraient. Le professeur est devenu le fusible parfait, la variable d’ajustement, le fautif idéal, et c’est d’ailleurs pourquoi, dès le départ (autrement dit le 6 octobre) on demande à Samuel Paty de s’excuser pour un malentendu créé de toutes pièces par une élève qui n’était pas dans la classe. “L’absurdité de la situation touche comme bien souvent au comique”, écrira l’enseignant dans un email.

Dans cette histoire, qui est coupable ?

Je n’attaque jamais des personnes dans mon livre et je n’adopte jamais la position du juge. Ce n’est pas mon travail. Mon travail consiste à dégager aussi nettement que possible la part de cruauté que l’assassinat de Samuel Paty — cet agencement administratif si singulier – dissimule. La cruauté, ce n’est pas l’islamisme. Il est très facile de condamner l’islamisme, mais il est beaucoup plus difficile d’examiner la cruauté systémique qui expose et continue d’exposer les enseignants – les passeurs indispensables de notre culture – au quotidien. L’assassinat de Samuel Paty nous en fournit l’occasion, à condition, comme dirait Althusser, “de ne pas se raconter d’histoires”. C’est tout l’enjeu de ce livre – un enjeu, à vrai dire, profondément littéraire. Pour autant, ce livre n’est pas une fiction. Ce livre est la nonfiction que j’oppose à tous ceux qui entendent nous raconter des histoires.

Quel est l’enjeu de cet assassinat ?

“Pourquoi cherchez vous à semer la discorde ?” : voilà comment les harceleurs de Conflans Saint-Honorine ont fait pression sur Samuel Paty avant de présenter l’enseignant comme un islamophobe sur les réseaux sociaux (jusqu’à ce qu’Abdoullakh Anzorov, l’assassin, ne le prenne en chasse). Les islamistes sont passés maîtres dans l’art de renverser les rôles, mais ils ne sont pas les seuls, tant s’en faut. “Samuel Paty a-t-il été assassiné ? C’est bien la preuve que la laïcité française est coupable”, voilà comment raisonnent certains éditorialistes du New York Times et une partie non négligeable de l’intelligentsia française et internationale. J’aimerais attirer l’attention sur le fait que la même tactique d’intimidation s’est exercée quelques mois plus tard en Angleterre, dans le Yorkshire, à la Batley Grammar School. Une fois encore des prétendus “parents d’élèves” sont venus menacer un enseignant au nom de leurs interdits religieux ; une fois encore les élèves ont pris la défense de leur prof en soulignant le fait qu’ils n’étaient pas du tout “choqués” par la caricature de Charlie Hebdo présentée dans le cadre du cours. Si la colère des croyants s’explique par le caractère insuffisamment ouvert ou tolérant de la laïcité française, pourquoi ce chantage a-t-il lieu en Angleterre, dans un pays de tradition politique aussi différente ? La vérité est que le procès fait à la laïcité française ne tient pas debout. Quelles que soient leurs traditions et leurs singularités, toutes les sociétés séculières sont attaquées de la même manière en Europe, de sorte qu’il n’est pas difficile d’observer le même chantage se répéter partout.

L’enjeu consiste à observer comment nous réagissons quand un individu est pris en chasse par des islamistes. L’enjeu consiste à observer comment les sociétés séculières défendent leurs propres principes lorsqu’elles sont attaquées à la base par des “entrepreneurs de colère” qui confondent religion et violence. Dans une société séculière, chacun est libre de croire ou de ne pas croire, mais personne n’a le droit d’imposer ses interdits religieux à tous les autres : il va sans dire que menacer un professeur au nom d’un interdit religieux trahit une méconnaissance complète de ces principes.

Craignez-vous que l’assassinat de Samuel Paty soit le préambule d’un avenir sombre ?

S’il est une chose que je redoute, c’est que le nouvel impératif de l’Education Nationale en France (“mieux former les enseignants à la laïcité”) ne serve qu’à placer, une fois encore, l’enseignant sur la sellette. On continue de superposer ces deux problématiques, la formation des enseignants à la laïcité et le nom de Samuel Paty, comme si une maladresse pédagogique était à l’origine de l’assassinat. C’est à la fois indécent moralement et malhonnête intellectuellement. Comme dans Le Procès de Franz Kafka, tout part d’une calomnie : c’est de là qu’il nous faut partir pour décrire avec exactitude ce qui s’est passé.

Réponses à Giulio Meotti au sujet de « J’ai exécuté un chien de l’enfer. Rapport sur l’assassinat de Samuel Paty », Il Foglio, Octobre 2021.

Trois réponses à Boris Faure

Boris Faure – Vous vivez à Londres. Quand et comment avez-vous franchi la Manche ?

David di Nota – Je me suis installé à Londres il y a trois ans. J’ai pu ainsi observer la bataille du Brexit sur place, et, de manière plus directement liée à notre propos, suivre de près l’incident à la Batley Grammar School (incident au cours duquel un professeur a été exfiltré de son établissement après avoir présenté des caricatures de Charlie Hebdo dans le cadre d’un cours sur la notion de blasphème). Céder à a pression des intégristes et se répandre en plates excuses me paraît hautement critiquable, mais l’attitude du directeur a au moins l’avantage de la clarté. Nous faisons preuve de la même faiblesse en France, tout en donnant l’impression de défendre les Valeurs de la République. C’est cette duplicité que j’ai essayé de restituer dans mon livre.

Votre dernier livre, la contre-enquête consacrée à l’assassinat de Samuel Paty, est bouleversant. Son titre pose son contenu d’emblée – « J’ai exécuté un chien de l’enfer ». Il est question de la violence islamiste de l’assassin mais aussi de ceux qui ont armé le bras de ce dernier. Là où votre travail est le plus pertinent, de mon point de vue, c’est quand vous dénoncez les lâchetés ou les inconséquences de l’institution scolaire face à l’accusation d’islamophobie initiale qui a frappé injustement le professeur et était orchestrée. Dans les jours avant l’assassinat Samuel Paty apparaît comme relativement isolé et à demi-désavoué par les autorités rectorales, et notamment le référent laïcité…

Permettez-moi de synthétiser la situation à partir d’une anomalie. Je n’accuse pas l’Education Nationale d’avoir sciemment souhaité la mort de Samuel Paty, ce qui est serait évidemment grotesque, mais d’avoir considérablement minimisé les menaces islamistes qui pesaient sur le professeur.

Pour le comprendre, analysez de près les échanges du référent laïcité, lisez-les attentivement, et vous verrez qu’une chose extraordinaire se produit. Alors que le fiché S Sefrioui est identifié dès le 8 octobre 2020 par l’administration scolaire, le référent laïcité occulte sa présence au cours de ses échanges avec ses supérieurs. Tout le monde sait qu’un islamiste est à la manoeuvre, le premier concerné, à savoir Samuel Paty, ne cesse de le dire, et le référent laïcité choisit de tout réduire au seul Chnina, transformé en une sorte de loup solitaire… Cachez cet islamiste que je ne saurais voir… Je note que, par contraste, Paty est parfaitement conscient de la dimension islamiste de l’ “incident” monté de toutes pièces contre lui. Lisez l’email du 11 octobre adressé à l’ensemble de ses collègues, et sa déposition au commissariat de police la semaine suivante. Avec une concision parfaite, Paty évoque une “intention de nuire” de la part des islamistes et de certains parents d’élèves, intention qui n’a rien à voir, dit-il, “avec l’émotion (les parents seraient “choqués”) ni la colère” (l’islamisme serait purement réactif). Question : son administration l’a-t-elle jamais compris, ou entendu ?

Pourquoi ce livre et comment avez-vous mené l’enquête justement ?

J’ai décidé d’écrire “J’ai exécuté un chien de l’Enfer” le jour même de l’attentat. J’ai commencé par recouper tous les articles de presse, puis j’ai réalisé des entretiens ciblés, avant de me pencher sur les pièces administratives – terme ultime de mon investigation. Pourquoi ce livre ? Je ne sais pas. Sophocle a prononcé des paroles magnifiques au sujet du devoir de vérité : “Ce devoir ne date pas d’hier, mais il est en vigueur de toute éternité, et personne ne sait d’où il vient”.

Trois réponses à Boris Faure, Lesfrançais.press, décembre 2021.

Curieux incident survenu dans la ville de Bordeaux

Dans la nuit de vendredi à samedi, des individus cagoulés ont commis l’irréparable : coller des affiches en hommage à Samuel Paty. La provocation était de taille, puisque la ville de Bordeaux a décidé de ne pas rebaptiser une voie publique du nom de l’enseignant décapité. Que les choses soient bien claires : Monsieur le Maire a toujours été contre la décapitation des gens.

Seulement voilà : comme la commission de viographie s’en est aperçu (après avoir consulté ses fiches), seules les personnes décédées depuis plus de cinq ans peuvent voir leur nom attribué à une voie commune. Que faire ? Quel parti prendre ? Les viographes ont tranché : cette règle administrative passe avant.

Il me reste à conclure cette note informative par un éloge de l’Administration Française, qui a toujours fait les bons choix dans les moments graves. Paix à Monsieur le Maire, et longue vie à nos Commissaires.

Quand Spinoza résume l’affaire Samuel Paty

« L’exercice du pouvoir ne va pas sans sans la pire violence dans un Etat où l’on tient pour crimes les opinions qui sont du droit de l’individu auquel personne ne peut renoncer ; et même, dans un Etat de cette sorte, c’est la furie populaire qui commande habituellement. Pilate, par complaisance pour la colère des Pharisiens, fit crucifier le Christ qu’il savait être innocent. Pour dépouiller les plus riches de leurs dignités, les Pharisiens commencèrent d’inquiéter les gens au sujet de la Religion et d’accuser les Saducéens d’impiété ; à l’exemple des Pharisiens, les pires hypocrites, animés de la même rage, ont partout persécuté des hommes d’une probité insigne » (1670)

La Culture du Respect, nouvelle intoxication idéologique.

Il faut le répéter, le marteler : nous vivons dans un pays où 130 personnes ont été massacrées, les unes alors qu’elles buvaient à la terrasse d’un café, les autres alors qu’elles assistaient à un concert, un autre encore alors qu’il venait de convoyer des spectateurs pour un match de football. Il faut le répéter parce que tout est fait pour absorber, digérer cet événement et le ramener à une dimension acceptable, que nous saurions gérer par les procédures habituelles de notre bel État de droit.

Le procès gigantesque qui se tient au Palais de Justice de Paris est en train de virer au malentendu majeur. Il a permis, bien sûr, de faire entendre des témoignages poignants et nécessaires, de perpétuer la mémoire de cette nuit d’horreur et de ce qui s’ensuit. Et, de toute façon, nous n’avons pas le choix : nous ne pouvons, nous ne savons faire que cela. Mais encore faut-il s’entendre sur ce que nous faisons, justement. Cet État de droit que d’aucuns brandissent comme une amulette éloignant les mauvais esprits et les sujets qui fâchent nous enjoint, à juste titre, d’accorder un procès équitable, même à la pire des ordures, pour déterminer précisément l’ampleur de sa faute et les processus qui y conduisent. Mais on parle là de procès civils, portant sur des individus qui enfreignent les lois et perturbent l’ordre social. Le 13 novembre 2015 est incommensurable parce qu’il ne relève pas de cela mais de l’acte de guerre.

Et nous allons tout droit au piège. Quand les anciens patrons de la DGSE et de la DGSI comparaissent devant ce tribunal pour répondre aux questions des avocats de la défense ou des parties civiles, que croyons-nous qu’il en ressortira ? « Avez-vous déjà travaillé avec Jabhat al-Nosra ? », « auriez-vous laissé partir des jeunes gens en Syrie pour vous en débarrasser ? », « la refonte des services de renseignement permettrait-elle d’empêcher de nouveaux attentats ? »… Les questions sont du même ordre que celles qui ont été posées à François Hollande, venu tranquillement à la barre comme un pékin moyen, histoire d’être jusqu’au bout le président qui n’aura rien compris à ce que signifie être président.

À quel moment allons-nous enfin nous demander au nom de quoi et dans quel but ces questions sont posées quand il s’agit de juger Salah Abdeslam et les complices d’un crime de guerre ? Y a-t-il eu, à Nuremberg, quelqu’un pour s’interroger sur la lenteur de l’organisation du débarquement ou de la libération des camps ? Nuremberg fut le procès de l’idéologie nazie. Nous ne savons pas faire, aujourd’hui, le procès de l’idéologie islamiste. Et les mêmes dérives se reproduiront quand il s’agira de juger ceux qui ont, par leur dénonciation calomnieuse et leur harcèlement, provoqué la mort de Samuel Paty.

L’État de droit ne vaut que quand il s’articule à la volonté du peuple. Alors seulement, une démocratie fonctionne à peu près. Et c’est au peuple de sanctionner les manquements et les erreurs de ses dirigeants. La politique étrangère de François Hollande fut un naufrage, qui a conduit (dans la droite ligne de celle d’Alain Juppé sous Nicolas Sarkozy) à l’effacement de la France de la scène internationale. Cependant, nous n’avons pas à en débattre devant Salah Abdeslam mais devant la représentation nationale.

Il ne faut donc pas s’étonner, ensuite, qu’un Éric Zemmour choisisse cyniquement de relancer sa campagne en se rendant devant le Bataclan pour attaquer le même François Hollande avec tout le simplisme et toute l’arrogance de celui qui n’a jamais exercé la moindre responsabilité. On savait que des terroristes pouvaient s’infiltrer parmi le million de migrants accueillis par Angela Merkel dans le mépris total de toute coopération européenne ? Eh bien, il n’y avait qu’à fermer les frontières ! Combien de temps, selon quelles règles précises ? Le brillant candidat ne le dira pas.

Il faut avouer qu’en face, quand l’insoumise Raquel Garrido lui reproche d’empêcher par ses propos la « réconciliation » entre les familles des victimes et les terroristes, on touche le fond. Mais voilà encore le révélateur de cette logique viciée qui est la nôtre, et que perpétuent à l’envi ceux qui ânonnent que « les terroristes veulent nous diviser » et qu’il faut surtout « ne pas polémiquer ».

Les terroristes veulent nous tuer. Et il faut absolument débattre de la façon dont nous allons combattre leur idéologie, qui contamine de jeunes Français en utilisant tout ce que notre société produit de culpabilité, de haine de soi, de naïveté crasse et de sanctification du « respect ». Il faut lire le livre de David di Nota, « J’ai exécuté un chien de l’enfer. Rapport sur l’assassinat de Samuel Paty » qui montre précisément comment cette idéologie du « respect » des susceptibilités, même religieuses, imposée depuis des décennies aux enseignants, interdit toute forme de transmission, et donc de laïcité.

Nombre de Français ont le sentiment que leurs gouvernants sont totalement impuissants devant les violences et les injustices de ce monde. Beaucoup, surtout depuis la pandémie, ont choisi le repli. Ils ont fait sécession, ne votent plus et se tiennent éloignés des médias. D’autres crient leur colère à travers des candidatures caricaturales ou antidémocratiques. Les traiter de fascistes ne changera rien. La seule réponse est de ne pas se tromper de combat.

Natacha Polony, novembre 2021.

The Death Poem

Where was the body found?

Who found the dead body?

Was the dead body dead when found?

How was the dead body found?

Who was the dead body?

Who was the father or daughter or brother

Or uncle or sister or mother or son

Of the dead and abandoned body?

Was the body dead when abandoned?

Was the body abandoned?

By whom had it been abandoned?

Harold Pinter, 1997