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Scandale sur CNews, où quelqu’un a tenu des propos non racistes. La scène vaut le détour et elle aurait intéressé La Bruyère. Admirons chez Pascal Praud cette moue de caporal vexé qui découvre avec stupeur qu’une femme peut lui tenir tête. Admirons chez ce procureur de province ce petit air en coin qui fait peser sur son interlocutrice l’ombre d’une catastrophe imminente sous le fallacieux prétexte que cette jeune femme est en désaccord avec lui. Des sourcils bien taillés pour la menace bolloréenne, comme si la femme que le destin lui oppose si malignement (« c’est pas bien ce que vous dites ») venait de commettre un crime contre l’ordre fasciste dont il a la garde. L’homme faible aime les potentats pour des raisons compensatoires évidentes – ou traiter les femmes en élèves dissipées du haut de sa misérable compétence. Sait-il seulement que ce petit regard en coin en dit plus long sur lui que toutes ses remarques racistes réunies ? « If you think strong men are dangerous, remarquait Peterson, wait till you see what weak men are capable of. » Mais nous savons, nous le voyons, nous n’avons pas besoin d’attendre.

Si l’administration m’était contée

Moins d’un an après son assassinat, lorsque j’ai écrit un livre pour exposer l’abandon dont Samuel Paty a fait l’objet de la part de ses supérieurs, le ministre de l’Éducation de l’époque m’a accusé publiquement de soutenir une thèse farfelue, de salir son administration, et de vouloir faire de l’argent. « Le calcul de ce genre de personnes est de faire scandale à partir de rien », crut-il bon de préciser sur Europe 1. Et notre homme de conclure : « N’allons pas chercher des choses qui sont fausses simplement pour faire scandale. Ce n’est pas bon pour le débat démocratique ».

J’aimerais pouvoir écrire : c’était une autre époque.

Comme ce n’est pas le cas — comme cette époque est bien la nôtre — ma plus vive admiration va à ces professeurs qui, aussi anonymes que pouvait l’être Samuel Paty et dans une solitude tout aussi abyssale, ne cèdent en rien sur les valeurs essentielles qui nous ont été transmises depuis qu’un philosophe s’est avisé qu’un État libre se devait d’être laïc et que le péché de blasphème, chez les êtres de raison, n’existe pas.

Je partage ici la tribune d’un ami indéfectible, Didier Lemaire – lequel ne lâche rien sur un point capital.

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/didier-lemaire-apres-l-abandon-de-samuel-paty-le-temps-est-venu-de-se-pencher-sur-les-responsabilites-politiques-20260519

Et l’excellente tribune de Claudine Tiercelin, si vive et si claire :

https://www.liberation.fr/debats/2020/10/29/samuel-paty-a-paye-de-sa-vie-le-risque-du-savoir_1803892

Errata mon amour

Ajoutons les deux ouvrages commis avec Tariq Ramadan (le Tartuffe de la chasteté religieuse dont une certaine pudeur me retient de rappeler ici les exploits) — ou la vista de Pascal Boniface, le géopolitologue dont personne n’aura oublié le fameux : «La Russie n’a aucune envie de conquérir le Donbass».

Voilà un homme qui savait s’entourer des meilleurs spécialistes.

« Yes, you are a prisoner. But you haven’t surrendered »

J’ai souvent rencontré des admirateurs de Poutine dans le cercle très select du souverainisme français, mais je n’ai encore jamais vu un Français partir avec femme et bagages pour s’installer dans un pays où il fait si bon vivre que la moindre critique de “l’opération spéciale” en Ukraine vous rend passible de prison. On peut voir en Poutine le seul rempart contre l’Otanisation du monde comme le vont répétant nos amis de l’Anticapital, voire, si j’en crois les chrétiens tendance Marion Maréchal, le seul vrai défenseur de l’Occident non dégénéré, mais de là à partir, de là à joindre l’acte à la parole, il y a un pas que nos vaillants polémistes se gardent bien de franchir.

Pour ceux qui n’ont pas d’autre choix que de manger du poutinisme matin, midi et soir, la situation se présente tout autrement. Deux livres nous permettent de savoir à quoi ressemble une ville tombée entre les mains des forces pro-russes en Ukraine. Il va sans dire que les pro-Poutine français n’en ont jamais entendu parler, et que, découvrant par hasard cette chronique, ils se dépêcheront de les « lol-er » sans les avoir lus.

Le premier appartient au genre analytique. Il nous permet de comprendre, non pas la “Russie éternelle” – cette fabrique à poncifs – ni la Russie héroïsée de Joukov, mais la nature du régime politique mis en place dans les territoires occupés – ce qui, lorsque l’on vit en 2025 et non en 1945, est beaucoup plus instructif.

L’auteur a l’immense mérite d’être originaire du Donbass ; ces amis qui basculent dans le néo-stalinisme assumé, ces amis qui n’en sont plus, ce sont les siens. Il faut suivre pas à pas la lente dégradation sociale qui préside à la formation de la République populaire de Donetsk pour mesurer la dimension familiale, affective, de cette forfaiture démocratique. « Donbass » de Stanislav Aseyev (traduction d’Iryna Dmytrychyn) nous offre une analyse incontournable sur la nature criminelle des soutiens de Poutine dans la région – en quoi ce livre est parfaitement conforme à ce que nous a appris, de son côté, Anna Politkovskaïa. “Qu’avez-vous contre la Russie ?” vont répétant les supposés russophiles – comme si les dissidents n’étaient pas russes, comme si Anna Politkovskaïa n’était pas, et de plein droit, une citoyenne de son pays.

Le deuxième m’a été recommandé par une combattante à Kherson. “J’ai lu ce livre pour savoir ce que je ferai si jamais je suis capturée par les Russes”, m’a-t-elle dit. Rédigé par un membre féminin du bataillon Azov, le récit de Valeryia « Nava » Subotina nous éclaire sur la séparation – séparation quasi ontologique – entre les collaborateurs et leurs victimes. Le dialogue surréel entre la prisonnière et son bourreau constitue un passage décisif pour qui veut comprendre les choix politiques de cette génération – une génération partagée, du moins au début du récit, entre les pro et les anti-Maïdan. Comme d’habitude, le tortionnaire joue au plus malin avec sa victime, et, comme d’habitude, ce jeu est d’autant plus pervers que la victime fait montre d’une foi inébranlable en la liberté de son pays. “Que votre parole soit oui, ou non – le reste appartient au Malin”, dit l’Évangile – c’est cette simplicité, et le prix qu’il en coûte de rester simple face à son tortionnaire qui font de ce petit récit un manuel de résistance appliquée.

Le livre tout entier tourne autour de cette phrase : “Yes, you are a prisoner. But you haven’t surrendered – oui, tu es ma prisonnière, mais tu ne t’es toujours pas rendue” – phrase qui résume la situation militaire de tout un pays.

Il est certainement plus facile d’ironiser sur la naïveté des manifestants pro-Maïdan que de décrire en détail à quoi ressemblent les activistes anti-Maïdan, ces agitateurs staliniens sur lesquels les partisans français de Poutine restent, comme chacun peut le constater, savamment silencieux. On lira ces ouvrages comme deux enquêtes sur le poutinisme effectif, mais également sur le Malin, ce vieil habitué des camps dont la principale ruse consiste à nous faire croire, suivant le mot de Baudelaire, qu’il n’existe pas.

DdN

Donbass : un journaliste en camp témoigne, Lviv, 2020, trad. fr. par Iryna Dmytrychyn, Atlande, 218 pages.

The Captivity, Valeryia Subotina, Folio Publishers, 2024, 252 pages.

« Regardez les images, elles sont impressionnantes »

Ambiance festive sur LCI, où Darius Rochebin disserte avec gourmandise sur la possibilité d’une attaque russe contre le palais présidentiel ukrainien. « Vous êtes d’accord que ce serait un événement », jubile notre présentateur vedette. « Peut-être, mais ça ne changerait strictement rien à la situation », lui répond Goya. Air dépité de Monsieur Rochebin, qui n’arrive pas à comprendre qu’un événement sur lequel il pourrait s’étendre pendant des heures («regardez les images, elles sont impressionnantes ») puisse n’avoir aucune incidence sur le cours d’une guerre. « Pardonnez-moi d’insister, mais je pense que ce serait un événement », reprend l’adepte du bombardement-spectacle. Et Goya de lâcher l’affaire, résigné. Bombardez donc ce palais présidentiel, Monsieur Poutine. Toute autre solution ferait de Darius Rochebin le plus malheureux des hommes.

CRETINISMO EROICO, ou l’homme qui tenait tête à Poutine.

« The Ratline », tel est le nom des différentes filières qui permirent aux criminels nazis de fuir l’Europe après 1945. Nul doute que les militaires qui, au nom de «l’antinazisme» à la Poutine, ont torturé des civils à Kherson ou Izioum avant de faire disparaître des corps chercheront eux aussi à se fondre dans la nature. J’ai une mauvaise nouvelle pour tous ces assassins : Oleksandra Matviichuk travaille, et elle ne lâchera rien. En attendant, l’électeur peut assister à ce grand classique de la vie politique française : la résistance après coup. Prenez un pseudo-insoumis comme le poutiniste Mélenchon. Pascal Brière résumait la chose en ces termes : « J’ai qualifié de nazis les révoltés de Maïdan. J’ai légitimé l’annexion de la Crimée. J’ai voté contre les aides européennes. J’ai fait huer Zelensky en meeting. J’ai refusé les sanctions contre la Russie et la livraison d’armes à l’Ukraine. » Et maintenant, je passe sur TF1 pour expliquer aux Français que j’ai signé des pétitions contre Poutine… Que dis-je, que je lui « tiens tête ». Impayable.

Ad libertatem

La Bourse universitaire Anton Bondarenko avance, laquelle permettra de créer une passerelle de savoir et de liberté entre les étudiants français et ukrainiens. Ce latiniste exceptionnel – au nombre de ses innombrables talents – a été abattu par les Russes pour avoir osé défendre son pays contre les occupants. Voici la Lettre à Lucilius sur laquelle Anton travaillait avant sa mort.

Crépuscule d’une idole


Il existe une différence très sensible entre la dissidence ukrainienne (mettre à bas le communisme afin d’instaurer un État de droit conformément aux idéaux philosophiques européens) et la dissidence longtemps incarnée par Soljenitsyne (mettre à bas le communisme afin de restaurer la grandeur impériale de la Russie, quitte à sombrer dans un néo-colonialisme dévastateur sous couvert de refondation morale ou spirituelle). Nous réfléchirons au tournant illibéral de Soljenitsyne, à sa vision très particulière de l’Ukraine, mais également aux conséquences de cette divergence philosophique sur le terrain, en compagnie de deux historiens de la dissidence ukrainienne installés à Kyiv, Anne et Laurent Champs-Massart.

Entretien sur kyivdesk.com

Monsieur Caron en a marre (note sur le bavardage des pharisiens).

Je comprends les raisons qui vous poussent à parler comme le vieux combattant que vous n’êtes pas, Monsieur Caron, mais – de grâce – ne faites pas de votre couardise personnelle un cas général. De nombreux Français – dont j’ai l’honneur de faire partie – sont déjà en Ukraine afin d’aider les soldats et leurs familles du mieux possible. Nous ne sommes pas ici parce que nous aimons la mort, mais parce que les politiciens comme vous nous font horreur. Il est certainement ridicule de se prendre pour André Malraux sur le front ukrainien, mais il est infiniment plus grave de raisonner comme le pacifiste Marcel Déat devant ses électeurs.

Puisque la paix vous est si chère et que vous citez cet auteur, je vous invite à relire un petit essai de George Orwell intitulé « Pacifism and the War ». L’auteur y démontre cette chose très simple : le pacifisme des uns sert toujours la violence des autres. Vous n’aimez pas le nazisme et vous n’éprouvez aucune sympathie pour Hitler ? Très bien. Et après ? « Objectively, the pacifist is pro-Nazi », écrit-il. Et ainsi en va-t-il de votre pacifisme. Parler de la paix dans l’abstrait ne coûte rien – la seule question d’Orwell étant : celle qui favorise l’agresseur ou l’agressé ?

Puisque votre fonction de député vous interdit de prononcer une vérité qui pourrait mettre à mal la bonne conscience décoloniale de vos sympathisants, écrivons-la sans détour : la « paix au plus vite » que vous appelez de vos vœux sera celle de deux prédateurs suffisamment confiants dans leur folie impériale pour s’imaginer pouvoir discuter du destin d’un pays sans consulter les premiers concernés : Poutine et Donald Trump. Pour l’heure, cette paix n’est pas autre chose que le produit d’un double racket, pillage que votre propre conscience décoloniale vous ordonne de condamner partout dans le monde, sauf lorsqu’il se déroule sous vos yeux. Très remonté contre la politique de la peur agitée par nos élites (comme si l’expression « vouloir faire des millions de morts » ne relevait pas, justement, du genre en question), incapable de peser sur les événements en raison d’un anti-macronisme pavlovien, toujours prêts à accuser ceux qui agissent d’être des « va-t-en-guerre » (répondre à la force par de belles paroles étant sans doute plus prometteur et judicieux), je note que vous en avez « marre » et que vous évoquez, une main posée sur le cœur, le sang des autres. Je ne doute pas que cet humanisme-là obtiendra de bons résultats parmi vos électeurs ; pour ma part, elle me fait irrésistiblement penser à cette phrase de Bernanos : « La colère des imbéciles remplit le monde, mais elle est moins à craindre que leur pitié. »

Kharkiv, 2025.

Requiem pour un front

Alors que leur champion profite de sa fonction pour s’en mettre plein les poches, alors que sa politique étrangère lui met les Américains à dos et que ses propos sur les soldats européens trahissent une ingratitude sans pareil, les partisans français de Donald Trump ont décidé de serrer les rangs comme on serre les fesses avant de se jeter dans le vide. De même que Monsieur Bardella pédalle dans la choucroute toutes les fois qu’une question un peu sérieuse lui est posée, Madame Le Pen multiplie les tournures alambiquées pour ne pas voir que son modèle en politique est en fait – phénomène assez rare – une catastrophe géopolitique à lui tout seul. Il revient à ces patriotes de défendre leur modèle jusqu’au ridicule, et même jusqu’à la collaboration. Trump envahirait-il notre pays que le gaulliste Pascal Praud – qu’on me pardonne cette antiphrase comique – nous apprendrait que ce conquérant a bien raison, que sa philosophie est d’une finesse inusitée et que sa vision du monde, décidément, est excellente.

Ces bons chrétiens nous font irrésistiblement penser à cette parole de l’Evangile : les premiers seront les derniers. De même que les communistes furent les derniers à comprendre la vraie nature du communisme, les Trumpistes de la première heure seront les derniers à comprendre la vraie nature du trumpisme. Sa défense de la liberté d’expression est une pitrerie, sa défense de la démocratie une vaste blague, et il n’est pas jusqu’à son amour de la Paix qui ne se révèle pour ce qu’elle est : une tentative pour fonder l’Internationale du crime sur le dos des autochtones. Trump pourrait terminer cette guerre en 24 heures s’il précipitait la chute du Kremlin en armant l’Ukraine ; mais il faudrait pour ce faire que sa vision des rapports de force ne soit pas celle de Poutine. S’en prendre aux démocraties en Europe, passe encore – mais s’en prendre au despote russe, voilà qui lui arracherait le cœur.

On dira que Donald Trump ménage son grand ami Poutine par réalisme, mais Pierre Laval aussi souhaitait la victoire de l’Allemagne par réalisme – ce qui ne lui a pas empêché de connaître le destin fort réaliste qui fut le sien. Combien de temps les thuriféraires du tocard Carlson, les fans du gang MAGA et les poutinistes à la manque vont-ils tenir le haut du pavé médiatique avant de sombrer, à l’instar du très poutiniste et très oubliable Silvio Berlusconi, dans les poubelles de l’Histoire ? Les paris sont ouverts.