Je partage avec les amis le fruit de mes entretiens militaires ici – en essayant d’éviter les effets de propagande ou de triomphalisme. À Kramatorsk ou Sloviansk, où nous nous rendions facilement l’an dernier, la situation est devenue très critique. À Kherson, le harcèlement des habitants s’effectue de toutes les manières possibles – Shahed, missiles, et, bien sûr, attaques continuelles aux drones FPV qui dépassent même le stade du “safari humain” que nous constations dans un précédent post. À la question : ”Pourquoi les attaques se sont-elles démultipliées depuis un mois ?” un habitant nous répond : “Les Russes ont compris qu’ils ne reprendront jamais la ville. Ils n’ont qu’une politique dans ces cas-là – celle de la terre brûlée”.
Si l’on essaie d’apprécier la situation d’ensemble, chose difficile, on s’aperçoit que les régions clés demeurent les mêmes : Kharkiv oblast, Sumy oblast, Sloviansk, Kramatorsk, Dnipropetrovsk oblast, Zaporijjia, et, bien sûr, front du Donbas. La tactique russe, elle, semble avoir sensiblement évolué. Pour résumer les choses simplement, il n’est plus question de conquérir de larges pans de territoire (les gains territoriaux sont de plus en plus minimes – 160 km2 au mois de mars – ce qui ne veut certainement pas dire que le front soit stabilisé ou que l’armée ukrainienne puisse se reposer sur ses lauriers). Le but actuel de l’armée russe est de localiser et de harceler les maillons faibles (logistiques, tactiques ou simplement organisationnels, les unités ukrainiennes, beaucoup plus indépendantes, ayant parfois plus de mal à se coordonner efficacement) afin d’épuiser une armée numériquement inférieure.
Côté ukrainien, la tactique repose, plus que jamais, sur la neutralisation des petites unités qui se faufilent à l’intérieur des terres. C’est ici que la réussite est la plus nette – d’abord parce qu’il est plus facile de défendre que d’attaquer, ensuite parce que les nouvelles recrues côté russe sont chaque fois plus faibles tactiquement, enfin parce que l’expertise ukrainienne ne cesse de se renforcer sur ce plan. Il n’est pas abusif de parler d’une supériorité – supériorité temporaire – dans les airs, du moins sur le plan des UAV. Le but officiel est 50 000 soldats neutralisés par mois. Selon Yuri Boutousov, il tourne autour de 35 000 au mois de mars 2026 – un chiffre encore “imparfait”, mais suffisant pour rendre les avancées russes proportionnellement dérisoires.
C’est pour faire face à cette nouvelle donne que l’armée russe se tourne vers les combats robotisés (solution partielle aux problèmes que chacune des deux parties rencontre sur le terrain – la Russie, pour faire face à ses pertes, et l’Ukraine, pour faire face à sa mobilisation), ou restructure ses attaques de drones afin de rationaliser leur létalité – évolution tactique dont la ville de Kherson est certainement, à ce jour, l’un des témoins les plus directs.
Rien n’est gagné, rien n’est perdu. La guerre continue.
23.04.2026
Photo : départ pour le front, avril 2026 @ddn.











