« Les Portugais ne sont pas faits pour la démocratie. Ce peuple fataliste et mélancolique a besoin d’un chef », estimait-on à l’époque du dictateur Salazar (Armed Forces and Society, vol. 1, no 2, 1975). Preuve que la géopolitique et la psychologie ne font pas bon ménage, la dictature est tombée en 1974 après que le régime militaire se fut consumé dans une guerre coloniale que le romancier Lobo Antunes aura su décrire comme personne. «Uma camioneta era mais necessária e mais cara do que um homem — une camionnette était plus nécessaire et plus chère qu’un homme», lit-on dans « Le Cul de Judas ». Le cul de Judas désigne en portugais un territoire lointain — à moins qu’il ne désigne cette marche de l’empire dans laquelle des individus sont envoyés à une mort certaine afin qu’un dictateur puisse se regarder dans un miroir en pensant : «C’est moi le plus fort.»
Toute ressemblance avec une folie actuelle serait évidemment fortuite.
Après ce roman sombre et décisif, Lobo Antunes continuera de démonter le mythe impérial dans « Fado Alexandrino« , « As Naus« , « O Manual dos Inquisidores« , « O Esplendor de Portugal« , poussant chaque fois plus avant l’exploration des récits collectifs et des solitudes – comme en témoigne avec audace « Que Farei Quando Tudo Arde? » (Que ferai-je quand tout est en feu ?). Certaines personnes ont le chic pour comprendre une époque et cette faculté transparaît jusque dans leurs titres. Nous donnons à ces gens-là un nom magnifique : écrivain.
António Lobo Antunes est mort le 5 mars dernier, à 83 ans.









