Quand Spinoza résume l’affaire Samuel Paty

« L’exercice du pouvoir ne va pas sans sans la pire violence dans un Etat où l’on tient pour crimes les opinions qui sont du droit de l’individu auquel personne ne peut renoncer ; et même, dans un Etat de cette sorte, c’est la furie populaire qui commande habituellement. Pilate, par complaisance pour la colère des Pharisiens, fit crucifier le Christ qu’il savait être innocent. Pour dépouiller les plus riches de leurs dignités, les Pharisiens commencèrent d’inquiéter les gens au sujet de la Religion et d’accuser les Saducéens d’impiété ; à l’exemple des Pharisiens, les pires hypocrites, animés de la même rage, ont partout persécuté des hommes d’une probité insigne » (1670)

REPONSES à IL FIGLIO : « Ce livre est la nonfiction que j’oppose à tous ceux qui veulent nous raconter des histoires »

Pourquoi avez-vous écrit ce rapport sur l’assassinat de Samuel Paty ?

Ce qui m’a immédiatement frappé lors de l’attentat du 16 octobre 2020, ce n’est pas que des islamistes se comportent comme des islamistes en décapitant un homme : il faudrait être d’une extraordinaire naïveté pour s’en étonner. Non, ce qui a immédiatement retenu mon attention, c’est que l’on ait accumulé des couches de commentaires sur des couches de commentaires avant de chercher à savoir, tout simplement, ce qui s’était passé.

J’aimerais vous donner tout de suite un exemple : dans le sillage immédiat de l’assassinat, une polémique a éclaté en France, initiée par le ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, sur l’existence – ou non – de “l’islamo-gauchisme”. Existe-t-il un phénomène comme l’islamo-gauchisme ? Il se trouve que le réel a déjà répondu à cette question. Il suffit d’analyser les arguments de l’islamiste qui a mené la campagne de haine contre Samuel Paty, Abdelhakim Sefrioui, arguments qui reprennent tous les thèmes chers à la gauche dite radicale (comme le racisme d’Etat ou l’idée que la défense de la laïcité française serait une arme tournée contre les musulmans), pour observer cette collusion in situ. Je vous renvoie à la vidéo de Sefrioui sur ce point, vidéo qu’on aurait bien tort de négliger. Non seulement cette collusion objective existe, mais c’est elle qui a précipité, dans les faits, l’assassinat de Samuel Paty. Répondre à cette question dans l’abstrait au lieu de partir de l’assassinat lui-même est une grave erreur – sauf à considérer que le réel n’a rien à nous apprendre, sauf à se réfugier dans le déni.

Il faut donc partir du singulier pour s’élever vers le général, et non l’inverse. J’ai éprouvé la nécessité de remettre tout à plat, de raconter les faits les uns après les autres, en essayant de saisir la dynamique qui nous fait passer d’une rumeur infondée portant sur l’islamophobie supposée de Samuel Paty (rumeur initiée par une élève qui n’était pas dans la classe) à la décapitation d’un homme.

Quel genre d’homme était Paty ?

On s’est beaucoup employé à présenter Samuel Paty comme une sorte de prof un peu naïf. Il est crucial de comprendre pourquoi sa hiérarchie elle-même a défendu cette version.

Reprenons les faits chronologiquement : alors que l’enseignant fait l’objet de menaces physiques orchestrées par un islamiste notoire, l’Education Nationale fait le choix – admirons le timing – de mettre l’enseignant en accusation en lui reprochant d’avoir fait une “erreur”. Quelle erreur ? Celle de “froisser” (c’est le terme utilisé) les “élèves”. C’est une thèse très étrange. D’abord parce qu’elle est fausse – Samuel Paty n’a pas froissé ses élèves : ceux-ci ont témoigné au contraire du caractère bon enfant du cours, de la bonne ambiance générale. Ensuite parce que cette thèse est celle de la menteuse, autrement dit de l’élève qui n’était pas dans la classe. Pourquoi la thèse du “référent laïcité” est-elle la même que celle de la menteuse ? Voilà une anomalie très curieuse, que le rapport officiel de l’Inspection générale s’est bien gardée de relever, et moins encore d’expliquer.

A rebours de cette approche qui consiste à prendre l’enseignant “de haut”, je montre dans mon livre que Samuel Paty était parfaitement lucide, et sur les islamistes qui cherchaient à déstabiliser son cours sur la liberté d’expression, et sur le “soutien” – pour le moins ambigu, pour le moins étrange, pour le moins ambivalent – de son administration. Lorsqu’il déclare au commissariat, trois jours avant son assassinat, “je n’ai commis aucune infraction dans l’exercice de mes fonctions”, il répond, non pas au commissaire, mais à son administration.

Reste une question de fond : pourquoi vouloir que l’enseignant admette à tous prix une “erreur” ? C’est la question qui nous fait entrer au coeur de l’inconfessable – celle qui révèle ce point crucial que l’administration ne reconnaîtra jamais. On a cherché à “recadrer” le professeur pour donner des gages de bonne foi à la cohorte des harceleurs avec l’espoir que, par la grâce de ce recadrage, les choses se calmeraient. Le professeur est devenu le fusible parfait, la variable d’ajustement, le fautif idéal, et c’est d’ailleurs pourquoi, dès le départ (autrement dit le 6 octobre) on demande à Samuel Paty de s’excuser pour un malentendu créé de toutes pièces par une élève qui n’était pas dans la classe. “L’absurdité de la situation touche comme bien souvent au comique”, écrira l’enseignant dans un email.

Dans cette histoire, qui est coupable ?

Je n’attaque jamais des personnes dans mon livre et je n’adopte jamais la position du juge. Ce n’est pas mon travail. Mon travail consiste à dégager aussi nettement que possible la part de cruauté que l’assassinat de Samuel Paty — cet agencement administratif si singulier – dissimule. La cruauté, ce n’est pas l’islamisme. Il est très facile de condamner l’islamisme, mais il est beaucoup plus difficile d’examiner la cruauté systémique qui expose et continue d’exposer les enseignants – les passeurs indispensables de notre culture – au quotidien. L’assassinat de Samuel Paty nous en fournit l’occasion, à condition, comme dirait Althusser, “de ne pas se raconter d’histoires”. C’est tout l’enjeu de ce livre – un enjeu, à vrai dire, profondément littéraire. Pour autant, ce livre n’est pas une fiction. Ce livre est la nonfiction que j’oppose à tous ceux qui entendent nous raconter des histoires.

Quel est l’enjeu de cet assassinat ?

“Pourquoi cherchez vous à semer la discorde ?” : voilà comment les harceleurs de Conflans Saint-Honorine ont fait pression sur Samuel Paty avant de présenter l’enseignant comme un islamophobe sur les réseaux sociaux (jusqu’à ce qu’Abdoullakh Anzorov, l’assassin, ne le prenne en chasse). Les islamistes sont passés maîtres dans l’art de renverser les rôles, mais ils ne sont pas les seuls, tant s’en faut. “Samuel Paty a-t-il été assassiné ? C’est bien la preuve que la laïcité française est coupable”, voilà comment raisonnent certains éditorialistes du New York Times et une partie non négligeable de l’intelligentsia française et internationale. J’aimerais attirer l’attention sur le fait que la même tactique d’intimidation s’est exercée quelques mois plus tard en Angleterre, dans le Yorkshire, à la Batley Grammar School. Une fois encore des prétendus “parents d’élèves” sont venus menacer un enseignant au nom de leurs interdits religieux ; une fois encore les élèves ont pris la défense de leur prof en soulignant le fait qu’ils n’étaient pas du tout “choqués” par la caricature de Charlie Hebdo présentée dans le cadre du cours. Si la colère des croyants s’explique par le caractère insuffisamment ouvert ou tolérant de la laïcité française, pourquoi ce chantage a-t-il lieu en Angleterre, dans un pays de tradition politique aussi différente ? La vérité est que le procès fait à la laïcité française ne tient pas debout. Quelles que soient leurs traditions et leurs singularités, toutes les sociétés séculières sont attaquées de la même manière en Europe, de sorte qu’il n’est pas difficile d’observer le même chantage se répéter partout.

L’enjeu consiste à observer comment nous réagissons quand un individu est pris en chasse par des islamistes. L’enjeu consiste à observer comment les sociétés séculières défendent leurs propres principes lorsqu’elles sont attaquées à la base par des “entrepreneurs de colère” qui confondent religion et violence. Dans une société séculière, chacun est libre de croire ou de ne pas croire, mais personne n’a le droit d’imposer ses interdits religieux à tous les autres : il va sans dire que menacer un professeur au nom d’un interdit religieux trahit une méconnaissance complète de ces principes.

Craignez-vous que l’assassinat de Samuel Paty soit le préambule d’un avenir sombre ?

S’il est une chose que je redoute, c’est que le nouvel impératif de l’Education Nationale en France (“mieux former les enseignants à la laïcité”) ne serve qu’à placer, une fois encore, l’enseignant sur la sellette. On continue de superposer ces deux problématiques, la formation des enseignants à la laïcité et le nom de Samuel Paty, comme si une maladresse pédagogique était à l’origine de l’assassinat. C’est à la fois indécent moralement et malhonnête intellectuellement. Comme dans Le Procès de Franz Kafka, tout part d’une calomnie : c’est de là qu’il nous faut partir pour décrire avec exactitude ce qui s’est passé.

Réponses à Giulio Meotti au sujet de « J’ai exécuté un chien de l’enfer. Rapport sur l’assassinat de Samuel Paty », Il Foglio, Octobre 2021.

The Death Poem

Where was the body found?

Who found the dead body?

Was the dead body dead when found?

How was the dead body found?

Who was the dead body?

Who was the father or daughter or brother

Or uncle or sister or mother or son

Of the dead and abandoned body?

Was the body dead when abandoned?

Was the body abandoned?

By whom had it been abandoned?

Harold Pinter, 1997

CRIME DOES PAY : réponses à Fraser Myers

Comment est-on passé d’un cours sur la liberté d’expression dans lequel Samuel Paty montre les caricatures à son assassinat ?

Tout part du récit mensonger d’une élève qui n’était pas dans la classe lorsque Samuel Paty a donné son cours, récit qui fera passer l’enseignant pour un islamophobe. Ce mensonge sera répandu sur les réseaux sociaux par l’entremise du père et d’un islamiste notoire, Abdelhakim Sefrioui, jusqu’à attirer l’attention de l’assassin, Abdoullakh Anzorov. Après avoir payé quelques centaines d’euros des élèves afin d’identifier sa cible, l’assassin lui tranchera la tête avec un couteau de boucher.

Comment sa hiérarchie a-t-elle réagi ?

On pourrait penser que la situation d’un professeur pris en chasse par des islamistes déclencherait une réaction de protection immédiate : eh bien non. On a demandé au professeur de s’excuser dans l’espoir de calmer les offensés, quitte à accuser Samuel Paty d’un crime qu’il n’avait pas commis : “froisser les élèves” — généralisation aussi factice qu’abusive. On est en train d’enfermer les enseignants dans une situation à la Catch 22 : d’un côté, il leur est demandé de ne pas froisser la sensibilité religieuse de leurs élèves ; de l’autre ils doivent faire abstraction de ce ressenti afin de préserver le caractère foncièrement a-religieux, en France, de l’enseignement laïque. L’administrations scolaire a cédé aux pressions de quelques parents offensés en priant Paty de présenter ses excuses pour ce qu’elle appelle son “erreur”. Le traitement pédagogique de l’affaire a conduit à sous-estimer les menaces réelles qui pesaient sur lui.

Qu’est-ce que l’affaire Paty nous apprend de l’islamisme en France ?

L’auto-censure dans le milieu enseignant en France atteint des niveaux records, ce qui prouve que le crime paie. La société a peur et cette peur fait déraisonner les hommes à un point inimaginable. Permettez-moi de vous donner un exemple qui m’a beaucoup frappé au cours de mon enquête. Parmi les raisons avancées pour ne pas rebaptiser un collège Samuel Paty comme le souhaitait le maire d’une petite commune dans le Var, un professeur a avancé cet argument : on a déjà baptisé une rue du nom d’un homme assassiné par des islamistes (le lieutenant-colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame), on ne va pas recommencer avec Paty. Pourquoi ? Parce “ça rend les choses tristes pour un établissement qui reçoit des enfants”. Imaginez un seul instant que nos aînés aient tenu ce raisonnement-là : on ne va pas faire la liste de tous les résistants exécutés par les nazis, car cela pourrait attrister les enfants.

Qu’est ce que cela nous dit de l’antiracisme ?

De même que l’administration a trouvé judicieux d’accuser l’enseignant d’une erreur pédagogique au moment même où celui-ci était pris dans la tourmente, deux collègues ont trouvé opportun de condamner moralement l’enseignant avant de vérifier si, par hasard, la rumeur qui faisait de lui un islamophobe était vraie. Non seulement l’accusation d’islamophobie tue, mais elle est épaulée par cette forme de “virtue signalling” qui consiste à se présenter comme un anti-raciste devant tous les autres plutôt que de lutter avec courage contre les véritables agresseurs.

Quel impact l’affaire Paty a-t-elle eu sur la politique française ?

La décapitation de Samuel Paty n’a pas forgé un consensus à même de fédérer les principaux partis français autour d’une plateforme commune contre l’islamisme. Le champ politique reste profondément divisé sur la question, de même que les intellectuels et les enseignants restent profondément divisés sur ce qu’il faut entendre par “laïcité”. Il n’y a que les islamistes qui savent vraiment ce qu’ils veulent : contrôler le contenu d’un cours, éradiquer la satire, effacer la mémoire de leurs propres crimes.

Spiked, novembre 2021.

Sophisme de la Terreur

Voici un livre d’un rare courage et d’une rare précision — livre que je ne puis que recommander en amont du procès du 13 novembre. Ce livre retrace toute l’histoire du chantage exercé sur les sociétés séculières au nom de Dieu — chantage dont, malgré l’assassinat des traducteurs de Salman Rushdie, malgré le massacre de Charlie Hebdo, malgré la décapitation de Samuel Paty, malgré le sort immonde fait à Mila, malgré les innombrables victimes de la « haine théologique » (j’emploie cette expression spinoziste à dessein) à travers le monde, nous ne sommes toujours pas sortis.

On peut résumer le chantage exercé sur les sociétés séculières à partir du sophisme suivant :

1) Je vous empêche de faire quelque chose au nom de mon Dieu.

2) Je vous menace de mort.

3) Vous réaffirmez vos principes haut et fort ? Vous avez donc choisi d’attiser la haine, ce qui prouve que vous êtes irresponsable.

Le plus étonnant est qu’il se trouvera toujours des écrivains (John Le Carré) des diplomates (Jack Straw) des intellectuels (Edgar Morin) des professeurs (François Héran) des gouvernants (Ségolène Royal) ou des Tartuffes de grand chemin (Ramadan) pour trouver ce chantage « compréhensible ». On confond piété et violence, et l’on demande aux autres de ne pas faire d’amalgame. Voilà où nous en sommes, voilà toujours où nous en sommes.

Livre admirable, disais-je, qui jette une lumière crue sur cette sinistre comédie.

Jeanne Favret-Saada, Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins, Fayard, 17 euros.

The Servant

Qui domine qui ? S’il était facile de répondre à ce mystère, la littérature n’existerait pas. C’est à l’impossibilité de trancher cette question que nous devons l’essentiel de ce qui importe en Europe, depuis « The Taming of the Shrew » jusqu’au non moins génial « The Case of Mr. Crump », depuis « Les Liaisons dangereuses » jusqu’à ce chef d’oeuvre absolu du septième art qu’est « The Servant » (Harold Pinter à l’écriture). Ajoutons à cette superbe liste la définition le l’hystérique chez Lacan : l’hystérique cherche un Maître sur lequel régner. Comme quoi les choses ne sont pas simples, sauf pour les rigolos français de l’antiracisme systémique, lesquels attachent une très grande importance à répartir les rôles entre dominants et dominés. D’où la question fort judicieuse que posa un jour Noémie Halioua à deux éminentes spécialistes des études postcoloniales : quand un dominé traite un autre élève de “sale juif”, est-ce que c’est du racisme ? Bien sûr que non, lui fut-il répondu. Un dominé est une victime, il ne peut pas être raciste, ou alors de manière protestataire, comme pour compenser la stigmatisation qu’il subit.

Ce raisonnement rappelle les mots de l’inénarrable justicier Pierre Tevanian, grand Indigène de la République devant l’Eternel: “Les Blancs sont en effet malades d’une maladie qui s’appelle le racisme et qui les affecte tous, sur des modes différents même lorsqu’ils ne sont pas racistes ”. En somme, un dominant est toujours raciste, même lorsqu’il s’applique à ne pas l’être, alors qu’un dominé n’est jamais raciste, même lorsqu’il traite son camarade de “sale juif”. Une chance que les Indigènes de la République se soient penchés sur le problème du racisme en France : on aurait pu confondre.

Lettre aux Aveugles

Il sera bientôt impossible d’enseigner la Shoah à l’école. Tout ce qui fâche les fanatiques fait désormais l’objet d’un arrangement. La majorité du corps enseignant (dont j’ai fait partie, et en pleine affaire Charlie) fait désormais profil bas. Peur au ventre, auto-censure et administration complice (oh discrètement, sans trop le dire…), comme au bon vieux temps. Pour des activistes ultra-minirotaires, je trouve que nos fanatiques se débrouillent drôlement bien. On serait presque tenté d’applaudir.

Ces artistes de la cécité que sont les intellectuels français auront mis quasiment un siècle pour admettre l’existence du goulag. Et pour quelle raison ? Pour ne pas faire le jeu du capitalisme. Nous refusons de décrire la situation avec toute la violence intellectuelle qu’elle mérite pour ne pas faire le jeu du Rassemblement National. Ce raisonnement me sidère. Je sais très bien que je ne suis pas islamophobe, je sais très bien que je n’ai rien contre mes compatriotes de confession musulmane, et je n’ai pas besoin d’agiter des banderoles ou de gonfler des ballons roses pour le montrer à tous les autres. Cette mise en scène rituelle de soi, qui nous tient désormais lieu de réflexe, et dans laquelle se retrouve la masse informe des belles âmes, des banquiers qui nous gouvernent et des assassins, est indécente. Vous n’êtes pas raciste ? Très bien. Quelle importance ?

Ce n’est pas l’anti-racisme qui fera reculer la bête immonde, mais l’examen minutieux du circuit administratif — l’examen microscopique des petites lâchetés — qui a mené à l’assassinat de Samuel Paty. Cet examen a peu de choses à voir avec l’agitation des gouvernants contre le « terrorisme », ni, comme le feint de le croire le pitoyable Jean-Luc Mélenchon, avec le traçage de la piste Tchétchène. Les premiers à parler de racisme systémique sont aussi les premiers à s’intéresser à un épiphénomène comme l’origine de l’assassin, au lieu d’analyser froidement ce que cet assassinat révèle de notre propre aveuglement. Il faudrait ajouter : et l’on comprend bien pourquoi, puisque, dans cet aveuglement, leur ratiocination pseudo-marxiste et victimaire prend une si large part.

Un jour, peut-être, le siècle s’apercevra que le plus grand ennemi de notre liberté n’est pas le fanatisme, mais le raisonnement victimaire — ce dispositif idéologique criminel qui permet à une petite fille de faire la loi dans la classe et de renvoyer un professeur d’Histoire à son destin.

Personne ne va rire

N’écoutant que son courage qui ne lui demandait rien, Caroline de Haas vient à nouveau de s’illustrer dans la guéguerre anti-Finkielkraut qui fait fureur chez les anti-fascistes d’opérette. On sait que ce  dernier a choisi de rejeter les accusations dont il fait l’objet en poussant le raisonnement jusqu’à l’absurde : “Je dis aux hommes : violez les femmes. D’ailleurs je viole la mienne tous les soirs et elle en a marre”. Stupeur dans la cervelle bien faite de Caroline de Haas, qui ne connaît pas le sens du mot antiphrase.

Ou bien cet homme fait effectivement l’apologie du viol, ce qui serait évidemment idéal pour notre accusatrice (mais présente le léger désavantage d’être complètement faux), ou bien la formule est ironique, et l’ironie n’a pas lieu d’être, puisque la souffrance ne saurait faire l’objet d’une plaisanterie. J’attends le moment où Caroline de Haas nous proposera d’interdire les plaisanteries sur la mort parce que mourir, vous comprenez, c’est assez douloureux comme ça. Un jour viendra où notre vaillante militante nous proposera de censurer A Modest Proposal de Jonathan Swift, parce que manger des enfants, quand même, ça ne se fait pas – même en plaisantant.

Inutile de se cacher derrière la souffrance des autres pour ne pas voir ce dont il est question ici: non le viol, non la complaisance face au viol, mais la déplorable confusion du philistinisme et du féminisme. Les féministes historiques s’étaient données pour but de rétablir l’équité entre les sexes, tâche redoutable en soi. Il leur faudra désormais déconstruire le discours malheureusement très en vogue de Madame De Haas. Soyons clairs : la partie est loin d’être gagnée.

Un prophète

L’islamophobie est tellement répandue que le système produit des attentats pour pouvoir détester les musulmans plus facilement : telle est la nouvelle thèse de Monsieur Mélenchon. Jusqu’à présent le leader de la France dite Insoumise s’était contenté d’accuser le gouvernement français des crimes commis au nom d’Allah. Lassé d’excuser les islamistes après coup, Monsieur Mélenchon a décidé de frapper fort : les excuser avec un temps d’avance. C’est sa manière à lui d’avoir raison.

Comprenons bien le problème de Monsieur Mélenchon. Le leader de la France Insoumise n’est pas en guerre contre l’islamisme, mais contre le fait d’avoir tort. C’est pourquoi les Français n’apprendront rien sur le prochain attentat : rester dans le vague, voilà encore la meilleure façon de ne pas se tromper. L’important n’est pas de dévoiler l’identité exacte du circuit ou du commanditaire, l’important est que notre homme puisse jeter à la face du monde cette phrase qui l’obsède, la phrase qui le dévore, celle qui le vengera enfin de ses adversaires, de son futur échec, et, pour finir, du réel : “je vous l’avais bien dit”.