REPONSES à IL FIGLIO : « Ce livre est la nonfiction que j’oppose à tous ceux qui veulent nous raconter des histoires »

Pourquoi avez-vous écrit ce rapport sur l’assassinat de Samuel Paty ?

Ce qui m’a immédiatement frappé lors de l’attentat du 16 octobre 2020, ce n’est pas que des islamistes se comportent comme des islamistes en décapitant un homme : il faudrait être d’une extraordinaire naïveté pour s’en étonner. Non, ce qui a immédiatement retenu mon attention, c’est que l’on ait accumulé des couches de commentaires sur des couches de commentaires avant de chercher à savoir, tout simplement, ce qui s’était passé.

J’aimerais vous donner tout de suite un exemple : dans le sillage immédiat de l’assassinat, une polémique a éclaté en France, initiée par le ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, sur l’existence – ou non – de “l’islamo-gauchisme”. Existe-t-il un phénomène comme l’islamo-gauchisme ? Il se trouve que le réel a déjà répondu à cette question. Il suffit d’analyser les arguments de l’islamiste qui a mené la campagne de haine contre Samuel Paty, Abdelhakim Sefrioui, arguments qui reprennent tous les thèmes chers à la gauche dite radicale (comme le racisme d’Etat ou l’idée que la défense de la laïcité française serait une arme tournée contre les musulmans), pour observer cette collusion in situ. Je vous renvoie à la vidéo de Sefrioui sur ce point, vidéo qu’on aurait bien tort de négliger. Non seulement cette collusion objective existe, mais c’est elle qui a précipité, dans les faits, l’assassinat de Samuel Paty. Répondre à cette question dans l’abstrait au lieu de partir de l’assassinat lui-même est une grave erreur – sauf à considérer que le réel n’a rien à nous apprendre, sauf à se réfugier dans le déni.

Il faut donc partir du singulier pour s’élever vers le général, et non l’inverse. J’ai éprouvé la nécessité de remettre tout à plat, de raconter les faits les uns après les autres, en essayant de saisir la dynamique qui nous fait passer d’une rumeur infondée portant sur l’islamophobie supposée de Samuel Paty (rumeur initiée par une élève qui n’était pas dans la classe) à la décapitation d’un homme.

Quel genre d’homme était Paty ?

On s’est beaucoup employé à présenter Samuel Paty comme une sorte de prof un peu naïf. Il est crucial de comprendre pourquoi sa hiérarchie elle-même a défendu cette version.

Reprenons les faits chronologiquement : alors que l’enseignant fait l’objet de menaces physiques orchestrées par un islamiste notoire, l’Education Nationale fait le choix – admirons le timing – de mettre l’enseignant en accusation en lui reprochant d’avoir fait une “erreur”. Quelle erreur ? Celle de “froisser” (c’est le terme utilisé) les “élèves”. C’est une thèse très étrange. D’abord parce qu’elle est fausse – Samuel Paty n’a pas froissé ses élèves : ceux-ci ont témoigné au contraire du caractère bon enfant du cours, de la bonne ambiance générale. Ensuite parce que cette thèse est celle de la menteuse, autrement dit de l’élève qui n’était pas dans la classe. Pourquoi la thèse du “référent laïcité” est-elle la même que celle de la menteuse ? Voilà une anomalie très curieuse, que le rapport officiel de l’Inspection générale s’est bien gardée de relever, et moins encore d’expliquer.

A rebours de cette approche qui consiste à prendre l’enseignant “de haut”, je montre dans mon livre que Samuel Paty était parfaitement lucide, et sur les islamistes qui cherchaient à déstabiliser son cours sur la liberté d’expression, et sur le “soutien” – pour le moins ambigu, pour le moins étrange, pour le moins ambivalent – de son administration. Lorsqu’il déclare au commissariat, trois jours avant son assassinat, “je n’ai commis aucune infraction dans l’exercice de mes fonctions”, il répond, non pas au commissaire, mais à son administration.

Reste une question de fond : pourquoi vouloir que l’enseignant admette à tous prix une “erreur” ? C’est la question qui nous fait entrer au coeur de l’inconfessable – celle qui révèle ce point crucial que l’administration ne reconnaîtra jamais. On a cherché à “recadrer” le professeur pour donner des gages de bonne foi à la cohorte des harceleurs avec l’espoir que, par la grâce de ce recadrage, les choses se calmeraient. Le professeur est devenu le fusible parfait, la variable d’ajustement, le fautif idéal, et c’est d’ailleurs pourquoi, dès le départ (autrement dit le 6 octobre) on demande à Samuel Paty de s’excuser pour un malentendu créé de toutes pièces par une élève qui n’était pas dans la classe. “L’absurdité de la situation touche comme bien souvent au comique”, écrira l’enseignant dans un email.

Dans cette histoire, qui est coupable ?

Je n’attaque jamais des personnes dans mon livre et je n’adopte jamais la position du juge. Ce n’est pas mon travail. Mon travail consiste à dégager aussi nettement que possible la part de cruauté que l’assassinat de Samuel Paty — cet agencement administratif si singulier – dissimule. La cruauté, ce n’est pas l’islamisme. Il est très facile de condamner l’islamisme, mais il est beaucoup plus difficile d’examiner la cruauté systémique qui expose et continue d’exposer les enseignants – les passeurs indispensables de notre culture – au quotidien. L’assassinat de Samuel Paty nous en fournit l’occasion, à condition, comme dirait Althusser, “de ne pas se raconter d’histoires”. C’est tout l’enjeu de ce livre – un enjeu, à vrai dire, profondément littéraire. Pour autant, ce livre n’est pas une fiction. Ce livre est la nonfiction que j’oppose à tous ceux qui entendent nous raconter des histoires.

Quel est l’enjeu de cet assassinat ?

“Pourquoi cherchez vous à semer la discorde ?” : voilà comment les harceleurs de Conflans Saint-Honorine ont fait pression sur Samuel Paty avant de présenter l’enseignant comme un islamophobe sur les réseaux sociaux (jusqu’à ce qu’Abdoullakh Anzorov, l’assassin, ne le prenne en chasse). Les islamistes sont passés maîtres dans l’art de renverser les rôles, mais ils ne sont pas les seuls, tant s’en faut. “Samuel Paty a-t-il été assassiné ? C’est bien la preuve que la laïcité française est coupable”, voilà comment raisonnent certains éditorialistes du New York Times et une partie non négligeable de l’intelligentsia française et internationale. J’aimerais attirer l’attention sur le fait que la même tactique d’intimidation s’est exercée quelques mois plus tard en Angleterre, dans le Yorkshire, à la Batley Grammar School. Une fois encore des prétendus “parents d’élèves” sont venus menacer un enseignant au nom de leurs interdits religieux ; une fois encore les élèves ont pris la défense de leur prof en soulignant le fait qu’ils n’étaient pas du tout “choqués” par la caricature de Charlie Hebdo présentée dans le cadre du cours. Si la colère des croyants s’explique par le caractère insuffisamment ouvert ou tolérant de la laïcité française, pourquoi ce chantage a-t-il lieu en Angleterre, dans un pays de tradition politique aussi différente ? La vérité est que le procès fait à la laïcité française ne tient pas debout. Quelles que soient leurs traditions et leurs singularités, toutes les sociétés séculières sont attaquées de la même manière en Europe, de sorte qu’il n’est pas difficile d’observer le même chantage se répéter partout.

L’enjeu consiste à observer comment nous réagissons quand un individu est pris en chasse par des islamistes. L’enjeu consiste à observer comment les sociétés séculières défendent leurs propres principes lorsqu’elles sont attaquées à la base par des “entrepreneurs de colère” qui confondent religion et violence. Dans une société séculière, chacun est libre de croire ou de ne pas croire, mais personne n’a le droit d’imposer ses interdits religieux à tous les autres : il va sans dire que menacer un professeur au nom d’un interdit religieux trahit une méconnaissance complète de ces principes.

Craignez-vous que l’assassinat de Samuel Paty soit le préambule d’un avenir sombre ?

S’il est une chose que je redoute, c’est que le nouvel impératif de l’Education Nationale en France (“mieux former les enseignants à la laïcité”) ne serve qu’à placer, une fois encore, l’enseignant sur la sellette. On continue de superposer ces deux problématiques, la formation des enseignants à la laïcité et le nom de Samuel Paty, comme si une maladresse pédagogique était à l’origine de l’assassinat. C’est à la fois indécent moralement et malhonnête intellectuellement. Comme dans Le Procès de Franz Kafka, tout part d’une calomnie : c’est de là qu’il nous faut partir pour décrire avec exactitude ce qui s’est passé.

Réponses à Giulio Meotti au sujet de « J’ai exécuté un chien de l’enfer. Rapport sur l’assassinat de Samuel Paty », Il Foglio, Octobre 2021.

The Death Poem

Where was the body found?

Who found the dead body?

Was the dead body dead when found?

How was the dead body found?

Who was the dead body?

Who was the father or daughter or brother

Or uncle or sister or mother or son

Of the dead and abandoned body?

Was the body dead when abandoned?

Was the body abandoned?

By whom had it been abandoned?

Harold Pinter, 1997

CRIME DOES PAY : réponses à Fraser Myers

Comment est-on passé d’un cours sur la liberté d’expression dans lequel Samuel Paty montre les caricatures à son assassinat ?

Tout part du récit mensonger d’une élève qui n’était pas dans la classe lorsque Samuel Paty a donné son cours, récit qui fera passer l’enseignant pour un islamophobe. Ce mensonge sera répandu sur les réseaux sociaux par l’entremise du père et d’un islamiste notoire, Abdelhakim Sefrioui, jusqu’à attirer l’attention de l’assassin, Abdoullakh Anzorov. Après avoir payé quelques centaines d’euros des élèves afin d’identifier sa cible, l’assassin lui tranchera la tête avec un couteau de boucher.

Comment sa hiérarchie a-t-elle réagi ?

On pourrait penser que la situation d’un professeur pris en chasse par des islamistes déclencherait une réaction de protection immédiate : eh bien non. On a demandé au professeur de s’excuser dans l’espoir de calmer les offensés, quitte à accuser Samuel Paty d’un crime qu’il n’avait pas commis : “froisser les élèves” — généralisation aussi factice qu’abusive. On est en train d’enfermer les enseignants dans une situation à la Catch 22 : d’un côté, il leur est demandé de ne pas froisser la sensibilité religieuse de leurs élèves ; de l’autre ils doivent faire abstraction de ce ressenti afin de préserver le caractère foncièrement a-religieux, en France, de l’enseignement laïque. L’administrations scolaire a cédé aux pressions de quelques parents offensés en priant Paty de présenter ses excuses pour ce qu’elle appelle son “erreur”. Le traitement pédagogique de l’affaire a conduit à sous-estimer les menaces réelles qui pesaient sur lui.

Qu’est-ce que l’affaire Paty nous apprend de l’islamisme en France ?

L’auto-censure dans le milieu enseignant en France atteint des niveaux records, ce qui prouve que le crime paie. La société a peur et cette peur fait déraisonner les hommes à un point inimaginable. Permettez-moi de vous donner un exemple qui m’a beaucoup frappé au cours de mon enquête. Parmi les raisons avancées pour ne pas rebaptiser un collège Samuel Paty comme le souhaitait le maire d’une petite commune dans le Var, un professeur a avancé cet argument : on a déjà baptisé une rue du nom d’un homme assassiné par des islamistes (le lieutenant-colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame), on ne va pas recommencer avec Paty. Pourquoi ? Parce “ça rend les choses tristes pour un établissement qui reçoit des enfants”. Imaginez un seul instant que nos aînés aient tenu ce raisonnement-là : on ne va pas faire la liste de tous les résistants exécutés par les nazis, car cela pourrait attrister les enfants.

Qu’est ce que cela nous dit de l’antiracisme ?

De même que l’administration a trouvé judicieux d’accuser l’enseignant d’une erreur pédagogique au moment même où celui-ci était pris dans la tourmente, deux collègues ont trouvé opportun de condamner moralement l’enseignant avant de vérifier si, par hasard, la rumeur qui faisait de lui un islamophobe était vraie. Non seulement l’accusation d’islamophobie tue, mais elle est épaulée par cette forme de “virtue signalling” qui consiste à se présenter comme un anti-raciste devant tous les autres plutôt que de lutter avec courage contre les véritables agresseurs.

Quel impact l’affaire Paty a-t-elle eu sur la politique française ?

La décapitation de Samuel Paty n’a pas forgé un consensus à même de fédérer les principaux partis français autour d’une plateforme commune contre l’islamisme. Le champ politique reste profondément divisé sur la question, de même que les intellectuels et les enseignants restent profondément divisés sur ce qu’il faut entendre par “laïcité”. Il n’y a que les islamistes qui savent vraiment ce qu’ils veulent : contrôler le contenu d’un cours, éradiquer la satire, effacer la mémoire de leurs propres crimes.

Spiked, novembre 2021.