On ne dira jamais assez le mal que fait le mot « paix » sur les esprits qui ne demandent qu’à fermer les yeux sur la nature totalitaire ou génocidaire d’un régime. Il est étrange qu’une lectrice de George Orwell prononce ce mot à trois reprises – et, qui plus est, avec des étoiles dans les yeux – puisque c’est avec le mot «paix» qu’un assassin comme Staline a subjugué l’Occident (voyez Aragon, voyez Éluard, voyez tout ce que l’intelligentsia française a comporté d’aveugle et de bas). Plût au ciel que les dieux de l’agrégation, dans leur infinie sagesse, lui aient demandé de commenter cette citation : «Hitler et les siens n’aiment pas la guerre ; ils aiment la domination et ne rêvent que de paix». Le texte s’intitule «Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme», il est signé Simone Weil, et il consiste à développer l’observation suivante: les dictateurs aiment beaucoup le mot paix, car ils préféreraient de beaucoup envahir un pays sans combattre.
Mais puisque le poutinisme est une jésuitière, voici comment Natacha Polony nous parle de cet homme que, Dieu sait pourquoi, elle appelle l’ennemi. Puisque Poutine est notre ennemi, reprenons son langage et faisons peser sur l’OTAN l’entière responsabilité du conflit. Puisque Poutine est notre ennemi, parlons de sa victoire comme d’une fatalité au moment même où Donald Trump fait tout ce qu’il peut pour lui sauver la mise. Puisque Poutine est notre ennemi, facilitons son réarmement et levons toutes les sanctions au plus vite. «Comment se fait-il que les gens me prennent pour une poutiniste ?», se demande Natacha Polony avec une candeur fascinante.
Il va sans dire que notre candidate sera d’une fermeté sans pareille avec le dictateur en question. À vrai dire, nul ne sait pourquoi l’ancienne directrice de Marianne réussirait à faire plier Poutine dans le sens de nos intérêts là où des diplomates autrement aguerris se sont cassé les dents. Nul ne sait pourquoi les émissaires du polonisme auront plus d’influence sur la trajectoire de Poutine que des puissances militaires grandement supérieures à la nôtre. Nul ne sait pourquoi notre ennemi serait impressionné par une présidente qui déclare haut et fort que la France, quelles que soient les circonstances, ne fera rien. Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts, répétait-on en 1939. J’ignore si cette phrase vous paraît ridicule, chère Madame, mais il est certain que votre fermeté ressemble beaucoup à la phrase inverse: nous vaincrons parce que nous sommes les plus faibles.
Présenter Poutine comme un ennemi quand on se propose de lui faciliter la vie à tous les niveaux et à tous les étages est un art difficile. Presque aussi difficile que de comprendre pourquoi une lectrice d’Orwell se met à prendre les Français, du simple fait qu’elle se présente au suffrage universel, pour des idiots.
les-mots-du-poutinisme #4









