Personne ne va rire

N’écoutant que son courage qui ne lui demandait rien, Caroline de Haas vient à nouveau de s’illustrer dans la guéguerre anti-Finkielkraut qui fait fureur chez les anti-fascistes d’opérette. On sait que ce  dernier a choisi de rejeter les accusations dont il fait l’objet en poussant le raisonnement jusqu’à l’absurde : “Je dis aux hommes : violez les femmes. D’ailleurs je viole la mienne tous les soirs et elle en a marre”. Stupeur dans la cervelle bien faite de Caroline de Haas, qui ne connaît pas le sens du mot antiphrase.

Ou bien cet homme fait effectivement l’apologie du viol, ce qui serait évidemment idéal pour notre accusatrice (mais présente le léger désavantage d’être complètement faux), ou bien la formule est ironique, et l’ironie n’a pas lieu d’être, puisque la souffrance ne saurait faire l’objet d’une plaisanterie. J’attends le moment où Caroline de Haas nous proposera d’interdire les plaisanteries sur la mort parce que mourir, vous comprenez, c’est assez douloureux comme ça. Un jour viendra où notre vaillante militante nous proposera de censurer A Modest Proposal de Jonathan Swift, parce que manger des enfants, quand même, ça ne se fait pas – même en plaisantant.

Inutile de se cacher derrière la souffrance des autres pour ne pas voir ce dont il est question ici : non le viol, non la complaisance face au viol, mais la déplorable confusion du philistinisme et du féminisme que bien des féministes ont choisi de combattre contre les précieuses ridicules du moment. C’est un hommage que, pour ma part, je tenais à leur rendre.

Actualité de Roland Barthes

Non, Onfray ne s’en prend pas au corps de Greta, pas davantage que Roland Barthes ne s’en prend aux enfants lorsqu’il constate qu’en France, voyez comme c’est curieux, l’enfant idéal est celui qui reproduit parfaitement le monde des adultes. Dites-moi si je me trompe, mais j’ai comme l’impression que, pour nous, l’enfant idéal est celui reprendrait l’affaire du réchauffement climatique en main, défilerait dans la rue avec des banderoles anti-Trump, et « occuperait » Wall Street…

Il n’y a rien de plus réactionnaire que d’utiliser un enfant pour recevoir son propre message sous une forme inversée. Voudrait-on leur voler leur enfance qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Je parle de l’enfance véritable, celle qui consiste à faire tout autre chose que ce que les adultes attendent de vous.

Je n’ai aucune sympathie particulière pour Michel Onfray, dont les thèses sur Freud ou Sade me sont aussi étrangères que possible. Mais je constate avec amusement que l’on s’en prend constamment au physique de Trump, ou de Bojo, ce qui n’a pas l’air de gêner grand monde. La décence morale ne consiste pas à avaliser cette pratique lorsqu’elle s’applique aux gens que l’on déteste pour la rejeter subitement, à grand renfort d’indignation, dans le cas contraire. C’est cette requalification de la sémiologie en « injure » (toutes les fois que ça nous arrange politiquement ou théoriquement, notez bien) qui en dit long sur le nouvel obscurantisme sémiologique en cours.

On aura toujours raison de faire la sémiologie d’un corps, puisque ce corps existe, puisqu’il participe d’un « message », puisqu’il est mis en scène et commenté par des adultes. Contrairement à ce que laisserait accroire la logique de l’indignation, faire la sémiologie d’un corps, ce n’est pas s’en prendre à quelqu’un, c’est parler des autres, de tous les autres, et c’est bien là ce qui dérange. Actualité de Roland Barthes, donc. On croit protéger un enfant, et l’on ne fait que protéger l’innocence de son propre message.

 

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Défense d’Alain Finkielkraut

Quelle est la définition du pervers selon Lacan ?

Est pervers, non celui qui s’écarte de la bonne sexualité (mirage de la norme), mais celui qui élève son désir au registre de l’Universel. Le pervers est celui qui dit à Alain Finkielkraut : « Tu aimeras le football féminin comme moi-même ». Le pervers est celui qui, faute de comprendre son désir, ne comprend pas qu’on puisse désirer autrement. C’est pourquoi le pervers reconvertit volontiers toute offense faite à son désir en crime contre la société elle-même. Ce que le pervers aime dans son désir, ce n’est pas son désir, c’est la norme, la norme qu’il pourrait imposer à tous les autres. Le problème du pervers, c’est qu’il ne peut pas jouir autrement. Le pervers veut la Loi. Le pervers est celui qui dit à Alain Finkielkraut: « Si tu n’aimes pas le football féminin comme moi, c’est donc que tu es contre l’égalité homme/femme ». Ne dites pas au pervers qu’on peut tout à la fois ne pas aimer particulièrement le football féminin ET défendre l’égalité politique homme/femme: il ne vous croira pas. Dans sa grande sagesse de petit commissaire politique, le pervers sait mieux que vous ce que vous êtes : un crypto-fasciste insidieux. Inutile de lui rappeler que vous êtes juifs, ou qu’une partie de votre famille a disparu dans les camps. Et après ? Ce n’est pas le problème du pervers. Le problème du pervers, c’est d’aller de l’avant. D’une manière générale, tant que le pervers n’aura pas imposé son désir de manière universelle, il lui semblera que la société est encore trop fascisante par rapport au progrès social que son désir incarne.

Kant avec Sade ? Mais oui.

 

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L’Homme qui murmurait à l’oreille de Colbert

Il n’est pas difficile de faire la démonstration que les anti-racistes qui ont interdit « Les Suppliantes » d’Eschyle à la Sorbonne sont encore plus haineux et racistes que ceux qu’ils ont à coeur, semble-t-il, de combattre. Je m’y suis moi-même employé, et je dois dire que le résultat a dépassé toutes mes espérances.

Comme leur motivation s’exprime en ces termes: « La Ligue de Défense Noire Africaine milite pour un « Droit à la liberté d’expression et de création limité par le Devoir de respect de l’Autre ». Pour nous la LDNA, le problème n’est ni Eschyle ni Les Suppliantes mais le metteur en scène qui sous couvert d’antiracisme voulait grimer ses actrices en femmes noires ; puis suite à nos protestations souhaitait leur faire porter des caricatures de masques totémiques qui n’avaient de remarquable que leur laideur », j’ai écrit ce petit message, bien simple et guère remarquable, sur leur mur Facebook: « Le jour où des gens vous empêcheront de monter un spectacle parce qu’ils se sentent outragés par la laideur de votre mise en scène, ce jour-là vous comprendrez votre erreur. L’indignation ne tient pas lieu de pensée. Aucun groupuscule militant ne saurait s’ériger en arbitre du Respect de l’Autre. Laissez les spectateurs penser par eux-mêmes ». Sans doute aurais-je dû ajouter cette citation de Nietzsche : « Nul ne ment plus que l’homme indigné ». Mais qu’importe. La réponse ne s’est pas fait attendre.

« David di Nota on aurai (sic) aimé prendre ton commentaire au sérieux mais comme tu n’es pas noir et que tu ne connais pas l’histoire, ainsi ton commentaire est caduc ». Raisonnement qui se passe de commentaires.

Bien sûr, je me réjouis personnellement du fait que « 8 millions de kamits aient été mis en esclavage » – comment pourrait-il en être autrement ?

(Je me souviens qu’en 1685, jeune militant fraîchement émoulu de mon racisme ordinaire, je soufflais à Colbert son Code Noir. Dieu m’ayant prêté vie depuis lors, me revoilà sur Facebook, toujours aussi content de tourmenter mes frères de couleur)

Détail non négligeable au regard de ma démonstration, j’apprends de ces fins psychologues que je suis non seulement un ardent négrophobe, ou, si l’on préfère, le vengeur masqué des suprémacistes blancs, mais également une « fiotte » (re-sic).

C’est dire si nos militants ont à coeur de faire triompher le Respect de l’Autre.

 

Contre le port de la tolérance intégrale, 1.

Monsieur Ramadan condamne toute violence physique faite aux femmes. Simplement, il réclame le droit de lire le Coran et de consulter Dieu pour savoir s’il faut, ou non, la frapper.

Monsieur Ramadan condamne avec la plus grande vigueur la violence faite aux homosexuels. Simplement, il pense que l’homosexualité est un crime au regard de sa foi. Comme tout homme a le droit de croire, tout homme a le droit de considérer cette pratique comme une monstruosité contre nature.

Pour les besoins d’une enquête personnelle, j’ai dû visionner les débats télévisuels de cet éminent docteur, et je suis toujours étonné que des journalistes ou des hommes politiques français tombent dans le panneau de cette conception prédicatrice de la tolérance.

La conception prédicatrice de la tolérance se présente comme la conception achevée de la tolérance. Lorsque vous vous élevez contre telle ou telle pratique, Monsieur Ramadam s’étonne. Son visage s’arrondit, ses lèvres s’effilent, il vous répond : « Qu’est-ce qui vous gêne ? Vous n’aimez pas les musulmans ? Pourquoi vous ne laissez pas les gens faire ce qu’ils veulent ? ».

Et ainsi en va-t-il de la sexualité féminine. Bien sûr, notre éminent spécialiste du fait religieux (qu’on me permette de ne pas énumérer ses diplômes, une journée n’y suffirait pas) a le plus grand respect pour les femmes. Il ne leur ferait jamais aucun mal et milite internationalement pour la cessation des pratiques barbares les concernant. Simplement, il pense que le problème de la pureté féminine se pose. C’est un peu comme si l’on disait : je ne ferais jamais de mal à un juif. Simplement, j’aimerais savoir si les juifs sont des sous-hommes ou non. Ou bien : j’ai le plus grand respect pour les indiens Tupi-Guarani. Simplement, je me demande s’ils ont une âme.

Et notre vaillant docteur d’étudier le Coran pour trouver la bonne réponse.

Voilà où nous en sommes.

Il est à noter que, dans le monde de la tolérance intégrale vers lequel nous nous dirigeons à grand pas sous la pression de ces vaillants progressistes, les prédicateurs ne détestent rien tant que le dogmatisme. Ils sont d’ailleurs très étonnés toutes les fois qu’un contradicteur (généralement ce qu’on appelle, avec une moue de dédain, un laïcard) s’emporte. Monsieur Ramadan a bien le droit de lire le Coran pour savoir s’il faut lapider une femme quand on est un bon musulman. Mais que quelqu’un coupe la parole à Monsieur Ramadan, ça non. Voilà qui est indigne.

Cette farce amusante à Paris (et très cruelle ailleurs) continuera aussi longtemps que nous accepterons l’idée qu’un homme a reçu de Dieu la capacité de déterminer si un sein doit être caché ou non. La sexualité des femmes n’est pas un problème, et le savoir de Monsieur Ramadan n’est pas un savoir. Quant à cet appel au débat, à la démocratie, à la sérénité, il ne signifie rien dans la bouche d’un homme qui s’octroie, sous prétexte d’études, le pouvoir de départager le pur de l’impur. Il est aussi absurde d’envisager un débat démocratique sur la pureté féminine que d’envisager sereinement un débat sur la nature possiblement diabolique des chats noirs à poil court.

Contre le port de la tolérance intégrale, 2.

Il est toujours désolant de voir une femme chercher ses mots lorsqu’une musulmane lui oppose le droit de porter la burqa. On connaît le piège à la tolérance qui s’abat immédiatement sur la première : de quel droit m’interdisez-vous de faire ce qui me plaît ? Comme l’actualité se charge de nous l’apprendre, cette conception soixante-huitarde de la tolérance (« que chacun fasse ce qui lui plaît », « il est interdit d’interdire ») est également la conception préférée des partisans d’un Islam dur – militants pour lesquels, voyez comme c’est curieux, rien n’est plus important que de suivre les commandements de Dieu à la lettre.

Comme le montre cette petite vidéo fascinante (fascinante de part sa banalité même), le droit de chacun de faire ce qui lui plaît se redouble du droit de chaque femme de se déclarer féministe du seul fait qu’elle n’a pas été (croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer) forcée dans son choix. Et en effet, que peut-on bien opposer à une femme qui déclare ne pas avoir été forcée de porter la burqa ? « Je veux simplement être seul à seul avec Dieu »‘, nous apprend-elle, avec toute la modestie dévotionnelle qui convient.

Mais ce que ce récit de soi oublie toujours de prendre en compte, c’est l’utilisation de l’autre – l’autre banal, l’homme de la rue, l’homme qui est suceptible de regarder ce visage – comme tiers exclu de cette relation exclusive. Je veux bien que la résistance à la burqa soit la marque d’un affreux préjugé néo-colonial, mais qu’en est-il de cette instrumentalisation de l’homme du commun à des fins religieuses ? Une femme qui choisit librement de se voiler ne laisse pas de choix à l’autre que d’être en position d’obstacle – et, qui plus est, en position d’obstacle impur.

Et c’est bien là que réside toute la différence entre la tolérance véritable et l’usage dogmatique qui en est fait. La tolérance ne consiste pas à faire ce que l’on veut, ni même à exalter son propre vouloir. La tolérance consiste à faire en sorte que l’autre ne soit pas mis en position d’obstacle sur la route du Souverain Bien.