Le Sommier vous informe

Écrivains ou bénévoles, nous n’allons jamais à Kherson avec un signe « PRESS » affiché sur le torse parce que c’est la meilleure façon de se faire abattre par un Russe. Voilà quelque chose que Monsieur Le Sommier ne vous dira pas, trop occupé à défendre la liberté d’expression de Madame Fedorova. À quoi bon parler de la liberté d’expression en Russie – à quoi bon parler des journalistes ciblés et tués en Ukraine – quand le seul but est de conforter les poutinistes de CNews dans leurs espoirs et dans leurs certitudes ? Les intellectuels communistes se donnaient pour mission de « ne pas désespérer Billancourt » : il revient à Régis Le Sommier de ne pas désespérer Bolloré. À chacun sa mission, que voulez-vous. Bon vent et bon courage, mais n’oublie pas ton casque à pointe, ami fasciste, la prochaine fois que tu viendras à Kramatorsk. Ce sera un peu moins trompeur que ce titre de journaliste objectif qui nous fait tous bien rire.

31.07.2026

L’extrême droite la plus bête du monde.

Scandale sur CNews, où quelqu’un a tenu des propos non racistes. La scène vaut le détour et elle aurait fortement intéressé La Bruyère. Admirons chez Pascal Praud cette moue de caporal vexé qui découvre avec stupeur qu’une femme peut lui tenir tête. Admirons chez ce procureur de province ce petit air en coin qui fait peser sur son interlocutrice l’ombre d’une catastrophe imminente sous le fallacieux prétexte que cette jeune femme est en désaccord avec lui. Des sourcils bien taillés pour la menace bolloréenne, comme si la femme que le destin lui oppose si malignement (« c’est pas bien ce que vous dites ») venait de commettre un crime contre l’ordre fasciste dont il a la garde.

L’homme faible aime les potentats pour des raisons compensatoires évidentes – ou traiter les femmes en élèves dissipées du haut de sa misérable compétence. Sait-il seulement que ce petit regard en coin en dit plus long sur lui que toutes ses remarques racistes réunies ? « If you think strong men are dangerous, remarquait Peterson, wait till you see what weak men are capable of. » Mais nous savons, nous le voyons, nous n’avons pas besoin d’attendre.

S.W.

Pourquoi Simone Weil ? Parce que la démagogie n’est pas le privilège des margoulins d’extrême droite : elle se faufile aussi bien chez les anti-capitalistes, les marxistes, les trotskystes, les bonimenteurs de la Révolution introuvable, et même chez les partisans si proprets de la social-démocratie. Un sacré tour de France, en somme.

Rendez-vous en mai prochain.

Karl Marx, par Simone Weil.

Extrait de « Pourquoi s’intéresser aux pauvres ? Simone Weil et la justice sociale » (ouvrage à paraître en 2027).

« S’élever au-dessus de la superstition, c’est arriver à l’idée de travail”, écrit Simone Weil dans un fragment consacré à la religion. (Oeuvres complètes, I, 403). C’est dire que la philosophie du travail possède une fonction critique qui épouse étroitement le projet marxien. Mais, justement parce que les noces du pouvoir et de la religion nous révèle ce que cette dernière a “
de plus impur”, toute forme de messianisme comporte en son sein quelque chose d’erroné.

Le premier tort de Marx est d’avoir péché par optimisme en présentant le dépassement dialectique du capitalisme comme inévitable. “Croire que notre volonté converge avec une volonté mystérieuse qui serait à l’œuvre dans le monde et nous aiderait à vaincre, c’est penser religieusement”. Très répandue aujourd’hui, cette critique du marxisme ne l’était nullement dans les années 30, où, comme le rappelle à juste titre Geraldi Leroy, la jeune agrégée faisait partie des rares lecteurs du « Capital ». Quoique passionnée par la description de la condition ouvrière rendue possible par le matérialisme de Marx, la première tâche du correctif weilien consistera à purifier l’analyse du travail de tout messianisme.

Mais l’optimisme peut être entendu en un autre sens, lié au caractère indéfini des forces productrices. En pariant sur le caractère indéfini des moyens techniques mis au service d’une humanité enfin débarrassée du capitalisme, Marx a sous-estimé l’épuisement des ressources naturelles, leur fragilité et leur finitude.

Enfin, Marx a manqué le phénomène bureaucratique auquel nous conduit – dans des circonstances que Weil se donnera pour but d’étudier avec Souvarine – le communisme. Non seulement ce phénomène sociologique n’est pas un à-côté, mais il nous ramène à la réalité de l’oppression placée au cœur du régime soviétique, ce qui implique d’analyser à nouveaux frais la division du travail entre le sachant et l’exécutant. Une nouvelle fois, la critique porte sur la hiérarchie. Une nouvelle fois, la critique porte sur le regard en surplomb que le philosophe croit pouvoir adopter sur la classe ouvrière. (« Les intellectuels ont malheureusement les mêmes privilèges dans le mouvement ouvrier que dans la société bourgeoise »). Victime d’une métaphore organiciste, Platon ne laissait d’autre choix aux producteurs que de produire ; Marx reproduit l’erreur organiciste à sa manière en enfermant les ouvriers dans une fonction révolutionnaire – fonction suspendue à une espérance dont l’intellectuel serait le héraut. “La vérité est toujours salutaire pour le mouvement ouvrier, l’erreur, l’illusion et le mensonge, toujours funestes”. C’est dire que le combat pour la justice sociale se doit d’éviter ces trois maux : le scientisme, l’espérance creuse et la démagogie.

Si l’administration m’était contée

Moins d’un an après son assassinat, lorsque j’ai écrit un livre pour exposer l’abandon dont Samuel Paty a fait l’objet de la part de ses supérieurs, un ministre macroniste de l’époque m’a accusé publiquement de soutenir une thèse farfelue, de salir son administration, et de vouloir faire de l’argent.

« Le calcul de ce genre de personnes est de faire scandale à partir de rien », crut-il bon de préciser à mon sujet sur Europe 1. Et notre homme de conclure : « N’allons pas chercher des choses qui sont fausses simplement pour faire scandale. Ce n’est pas bon pour le débat démocratique ».

J’aimerais pouvoir écrire : c’était une autre époque.

Comme ce n’est pas le cas — comme cette époque est bien la nôtre — je partage ici la tribune d’un ami indéfectible, Didier Lemaire – lequel ne lâche rien sur un point capital.

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/didier-lemaire-apres-l-abandon-de-samuel-paty-le-temps-est-venu-de-se-pencher-sur-les-responsabilites-politiques-20260519

Et l’excellente tribune de Claudine Tiercelin, si vive et si claire :

https://www.liberation.fr/debats/2020/10/29/samuel-paty-a-paye-de-sa-vie-le-risque-du-savoir_1803892

Philippe de Villiers, logicien.

Bel exemple de fake news à la Philippe de Villiers : « Glucksmann veut retirer son titre de séjour à Xenia Fedorova. Pour trois raisons. Elle est russe. Elle est donc pro-russe. C’est donc un agent de propagande russe. » Mais Glucksmann a-t-il jamais affirmé que Xenia Fedorova était une propagandiste du Kremlin parce qu’elle était russe ? Si c’était vrai, Glucksmann aurait proposé de retirer leur titre de séjour à tous les Russes. À prémisse absurde, conclusion débile. (Tous les chats sont des oiseaux. Tous les oiseaux savent piloter un avion. Donc tous les chats savent piloter un avion.) Et le plus drôle est que la Pythie des poutinistes se croit obligée d’ajouter (non sans plisser les yeux d’un air profond): «Vous me suivez ?»

Un fasciste à ma table.

Il fut un temps où les fachos comprenaient l’Ukraine de l’intérieur. J’en veux pour preuve le livre de Benoist-Méchin, « L’Ukraine, le fantôme de l’Europe », admirable de justesse et de pénétration analytique. Une seule phrase suffirait pour résumer notre époque : les nazis avaient Benoist-Méchin, et nous avons Dupont-Aignan.

Nous voici donc sommés de croire en la victoire inévitable de Poutine parce que des faux résistants prêts à gober les dires d’un KGBiste ont décidé, à mille kilomètres du front, qu’il en irait ainsi. Voilà qui rappelle fortement la victoire réputée irrésistible du Prolétariat, tant par la tonalité prophétique que par la stupidité intrinsèque.

Mais le plus fort est que ces patriotes sont supposés se soucier de la sécurité de notre beau pays. Nier les crimes de guerre journaliers de Poutine comme si le fait de répondre à une attaque logistique par des massacres de civils allait de soi, retarder l’adaptation militaire de la France faute de comprendre la révolution tactique en Ukraine, s’imaginer à l’abri derrière les lignes Maginot d’un gaullisme à la papa (papa dont Luc Ferry, hier encore, était tout heureux de nous parler) : voilà assurément des choses différentes. L’exploit du poutinisme français est d’avoir réuni ces trois erreurs en une seule.

Réédité en 1991 avec une excellente préface d’Éric Roussel, « L’Ukraine, le fantôme de l’Europe » soutient une thèse fort originale pour un collaborateur de cet acabit : l’Ukraine constitue une nation historique à part entière. Non seulement ce pays n’est pas une annexe de la Russie, mais rien ne sera réglé en Europe tant que la «question ukrainienne» ne le sera pas. Pilier de la collaboration à la française, Benoist-Méchin devait associer une intelligence saisissante à une carrière désastreuse – ce qui sera toujours moins pire que d’associer, comme Madame Le Pen ou le gaulliste d’Yerres, une carrière lamentable à une intelligence politique désastreuse.

CRETINISMO EROICO, ou l’homme qui tenait tête à Poutine.

« The Ratline », tel est le nom des différentes filières qui permirent aux criminels nazis de fuir l’Europe après 1945. Nul doute que les militaires qui, au nom de «l’antinazisme» à la Poutine, ont torturé des civils à Kherson ou Izioum avant de faire disparaître des corps chercheront eux aussi à se fondre dans la nature. J’ai une mauvaise nouvelle pour tous ces assassins : Oleksandra Matviichuk travaille, et elle ne lâchera rien. En attendant, l’électeur peut assister à ce grand classique de la vie politique française : la résistance après coup. Prenez un pseudo-insoumis comme le poutiniste Mélenchon. Pascal Brière résumait la chose en ces termes : « J’ai qualifié de nazis les révoltés de Maïdan. J’ai légitimé l’annexion de la Crimée. J’ai voté contre les aides européennes. J’ai fait huer Zelensky en meeting. J’ai refusé les sanctions contre la Russie et la livraison d’armes à l’Ukraine. » Et maintenant, je passe sur TF1 pour expliquer aux Français que j’ai signé des pétitions contre Poutine… Que dis-je, que je lui « tiens tête ». Impayable.