La Lettre au fils de Grace Hemingway possède une qualité étrangement théâtrale que cette lecture précise et rythmée met magnifiquement en valeur.
Merci, Nikola Delescluse, pour cette très belle lecture.
« Peut-être est-ce le plus beau compliment que je puisse faire à David di Nota : je reconnais qu’à la fin de cette “Lettre au Fils”, on a envie de fréquenter intimement et de mieux comprendre le parcours et l’écriture d’un écrivain que l’on réduit souvent à des rodomontades virilistes ou machistes. »
Usage totalement fallacieux du concept apparemment technique de «montée aux extrêmes» par Renaud Girard sur LCI. Bel exemple de faux savoir mâtiné de suffisance énarchique. Quand un pays agressé se défend de mieux en mieux (sans bombarder les civils) et que l’agresseur le lui fait payer (en bombardant systématiquement les civils), la symétrie entre les deux ne tient pas — d’autant qu’une seule des deux parties a commencé et souhaite continuer cette guerre. Imaginerait-on un observateur parler de «montée aux extrêmes» lors de la reconquête du territoire français en 1944-1945 ? Il n’y a qu’un poutiniste, ou un très mauvais lecteur de Clausewitz, pour utiliser ce terme.
Aron, reviens au Figaro, cet éditorialiste nous fait honte.
« J’en ai fini avec la psychologie », écrit Kafka dans son Journal — ce qui est loin d’être le cas du colonel à la retraite Peer de Jong. Jamais surpris d’être à Paris au lieu d’observer la guerre dont il nous parle d’un peu plus près, notre homme est venu hier avec une nouvelle explication pour expliquer la résistance acharnée des Ukrainiens face aux crimes de guerre de Poutine : la haine. Un pays qui résiste à l’envahisseur est comme un homme qui hait son voisin, bon sang mais c’est bien sûr. Après le fameux « tout ceci n’est qu’une boucherie » du professeur Lellouche (terme bien pratique qui permet de jeter les deux parties dans une même fureur indistincte), voici que Peer de Jong fait de la liberté un succédané de la haine. Il est vrai qu’une analyste d’obédience freudienne nous expliquait il y a deux mois que la guerre russo-ukrainienne est d’abord une affaire de narcissisme. Il faut croire que le mot résistance ne leur dit pas grand-chose – et l’on se demande même, après réflexion, s’il correspond tout à fait à la mentalité française.
Roosevelt contesta au général de Gaulle le droit de représenter légitimement la France au motif que son gouvernement ne procédait d’aucun vote populaire. C’est dire si les gaullistes de pacotille qui accusent le président ukrainien d’une pareille forfaiture ont la mémoire courte. En relisant par curiosité les éditos de l’époque, je suis tombé sur cette phrase intéressante : «Le gouvernement du général de Gaulle ne serait illégal que si les conditions de la légalité étaient réunies. Mais le vote populaire n’est pas possible pour les millions des nôtres qui rêvent encore à la patrie perdue dans les camps d’internement.» Gageons qu’il en ira tout autrement avec nos démocrates, gageons que ces grands défenseurs de la légalité auront à cœur de réclamer le retour des civils ukrainiens afin d’organiser un vote dans des conditions optimales. Non ? Vous voulez dire que Jean-Luc Mélenchon ne signera pas de pétition afin d’exiger le retour immédiat des déportés ? Vous voulez dire que Thierry Mariani n’ira pas se plaindre auprès de Poutine des civils détenus illégalement dans les prisons du Donbass ? Vous voulez dire que ces politiciens sont des faux-culs et qu’ils se fichent de la démocratie ukrainienne comme de l’an 40 ? Ah tiens, j’avais cru.
Écrivains ou bénévoles, nous n’allons jamais à Kherson avec un signe « PRESS » affiché sur le torse parce que c’est la meilleure façon de se faire abattre par un Russe. Voilà quelque chose que Monsieur Le Sommier ne vous dira pas, trop occupé à défendre la liberté d’expression de Madame Fedorova. À quoi bon parler de la liberté d’expression en Russie – à quoi bon parler des journalistes ciblés et tués en Ukraine – quand le seul but est de conforter les poutinistes de CNews dans leurs espoirs et dans leurs certitudes ? Les intellectuels communistes se donnaient pour mission de « ne pas désespérer Billancourt » : il revient à Régis Le Sommier de ne pas désespérer Bolloré. À chacun sa mission, que voulez-vous. Bon vent et bon courage, mais n’oublie pas ton casque à pointe, ami fasciste, la prochaine fois que tu viendras à Kramatorsk. Ce sera un peu moins trompeur que ce titre de journaliste objectif qui nous fait tous bien rire.
Scandale sur CNews, où quelqu’un a tenu des propos non racistes. La scène vaut le détour et elle aurait fortement intéressé La Bruyère. Admirons chez Pascal Praud cette moue de caporal vexé qui découvre avec stupeur qu’une femme peut lui tenir tête. Admirons chez ce procureur de province ce petit air en coin qui fait peser sur son interlocutrice l’ombre d’une catastrophe imminente sous le fallacieux prétexte que cette jeune femme est en désaccord avec lui. Des sourcils bien taillés pour la menace bolloréenne, comme si la femme que le destin lui oppose si malignement (« c’est pas bien ce que vous dites ») venait de commettre un crime contre l’ordre fasciste dont il a la garde.
L’homme faible aime les potentats pour des raisons compensatoires évidentes – ou traiter les femmes en élèves dissipées du haut de sa misérable compétence. Sait-il seulement que ce petit regard en coin en dit plus long sur lui que toutes ses remarques racistes réunies ? « If you think strong men are dangerous, remarquait Peterson, wait till you see what weak men are capable of. » Mais nous savons, nous le voyons, nous n’avons pas besoin d’attendre.
Pourquoi Simone Weil ? Parce que la démagogie n’est pas le privilège des margoulins d’extrême droite : elle se faufile aussi bien chez les anti-capitalistes, les marxistes, les trotskystes, les bonimenteurs de la Révolution introuvable, et même chez les partisans si proprets de la social-démocratie. Un sacré tour de France, en somme.
Dans le train pour Kyiv, un enfant frappe à la porte et montre aux passagers, étonnés et admiratifs, sa collection de pièces anciennes. Contenu de la boîte : quelques écrivains d’Europe centrale, un président qui a mal fini, et beaucoup de têtes couronnées.
Moins d’un an après son assassinat, lorsque j’ai écrit un livre pour exposer l’abandon dont Samuel Paty a fait l’objet de la part de ses supérieurs, un ministre macroniste de l’époque m’a accusé publiquement de soutenir une thèse farfelue, de salir son administration, et de vouloir faire de l’argent.
« Le calcul de ce genre de personnes est de faire scandale à partir de rien », crut-il bon de préciser à mon sujet sur Europe 1. Et notre homme de conclure : « N’allons pas chercher des choses qui sont fausses simplement pour faire scandale. Ce n’est pas bon pour le débat démocratique ».
J’aimerais pouvoir écrire : c’était une autre époque.
Comme ce n’est pas le cas — comme cette époque est bien la nôtre — je partage ici la tribune d’un ami indéfectible, Didier Lemaire – lequel ne lâche rien sur un point capital.