Karl Marx, par Simone Weil.

Extrait de « Pourquoi s’intéresser aux pauvres ? Simone Weil et la justice sociale » (ouvrage à paraître en 2027).

« S’élever au-dessus de la superstition, c’est arriver à l’idée de travail”, écrit Simone Weil dans un fragment consacré à la religion. (Oeuvres complètes, I, 403). C’est dire que la philosophie du travail possède une fonction critique qui épouse étroitement le projet marxien. Mais, justement parce que les noces du pouvoir et de la religion nous révèle ce que cette dernière a “
de plus impur”, toute forme de messianisme comporte en son sein quelque chose d’erroné.

Le premier tort de Marx est d’avoir péché par optimisme en présentant le dépassement dialectique du capitalisme comme inévitable. “Croire que notre volonté converge avec une volonté mystérieuse qui serait à l’œuvre dans le monde et nous aiderait à vaincre, c’est penser religieusement”. Très répandue aujourd’hui, cette critique du marxisme ne l’était nullement dans les années 30, où, comme le rappelle à juste titre Geraldi Leroy, la jeune agrégée faisait partie des rares lecteurs du « Capital ». Quoique passionnée par la description de la condition ouvrière rendue possible par le matérialisme de Marx, la première tâche du correctif weilien consistera à purifier l’analyse du travail de tout messianisme.

Mais l’optimisme peut être entendu en un autre sens, lié au caractère indéfini des forces productrices. En pariant sur le caractère indéfini des moyens techniques mis au service d’une humanité enfin débarrassée du capitalisme, Marx a sous-estimé l’épuisement des ressources naturelles, leur fragilité et leur finitude.

Enfin, Marx a manqué le phénomène bureaucratique auquel nous conduit – dans des circonstances que Weil se donnera pour but d’étudier avec Souvarine – le communisme. Non seulement ce phénomène sociologique n’est pas un à-côté, mais il nous ramène à la réalité de l’oppression placée au cœur du régime soviétique, ce qui implique d’analyser à nouveaux frais la division du travail entre le sachant et l’exécutant. Une nouvelle fois, la critique porte sur la hiérarchie. Une nouvelle fois, la critique porte sur le regard en surplomb que le philosophe croit pouvoir adopter sur la classe ouvrière. (« Les intellectuels ont malheureusement les mêmes privilèges dans le mouvement ouvrier que dans la société bourgeoise »). Victime d’une métaphore organiciste, Platon ne laissait d’autre choix aux producteurs que de produire ; Marx reproduit l’erreur organiciste à sa manière en enfermant les ouvriers dans une fonction révolutionnaire – fonction suspendue à une espérance dont l’intellectuel serait le héraut. “La vérité est toujours salutaire pour le mouvement ouvrier, l’erreur, l’illusion et le mensonge, toujours funestes”. C’est dire que le combat pour la justice sociale se doit d’éviter ces trois maux : le scientisme, l’espérance creuse et la démagogie.

Cette mauvaise réputation

«Ces soi-disant patriotes», écrit Stefan Zweig dans ses mémoires d’un Européen, expression qui vaut son pesant d’or dans la France moisie qu’on nous propose. Il semble que l’égoïsme des Nations, spectaculairement remis en selle par les souverainistes français, produise déjà des résultats que le patriote Laval aurait certainement salués : indifférence quant aux massacres situés «hors de France», complicité sous couvert de réalisme, normalisation du poutinisme et négation du Mal à tous les étages.

«Je vous signale que la Pologne n’est pas la France», aurait certainement objecté Henri Guaino face à la question suivante : «Faut-il bombarder les lignes ferroviaires menant à Auschwitz?». «D’ailleurs rien ne nous dit que les camps de la mort existent vraiment», aurait enchaîné le communiste Ian Brossat après avoir mimé des guillemets avec ses doigts autour de l’expression «camp de concentration». Mais quoi, il suffirait d’envoyer Anne-Laure Bonnel sur place pour obtenir une vue enfin objective de la situation. On apprendrait ainsi que les Juifs l’ont bien cherché et que la mauvaise réputation des Nazis est quand même très exagérée.

Mais le passage le plus intéressant, quand on relit «Le Monde d’hier» à la lumière de nos propres aveuglements, est la précision touchant la physionomie des acteurs : romancier un jour, romancier toujours. Zweig note que le visage de Chamberlain «offrait une fatale ressemblance avec une tête d’oiseau irrité», et il est exact que les premiers à se coucher devant l’ennemi sont aussi les premiers à s’irriter qu’on pût les soupçonner d’une telle infamie ; invitez Henri Guaino, poussez-le dans ses retranchements, et vous verrez qu’il prendra très exactement cet air-là. J’en veux pour preuve sa dernière prestation télévisuelle, prestation entièrement vouée à la gloire du sage et pondéré Poutine. « Le Général ne s’intéressait pas aux régimes politiques et ne regardait que les États» nous apprend-il, comme si le nazisme n’était pas un régime politique et que ce régime n’avait rien à voir avec la guerre qui devait dévaster l’Europe.

C’est dans le dernier chapitre de ce livre si précieux que le romancier autrichien évoque cet arrêté nazi touchant l’interdiction faite aux Juifs de s’asseoir sur les bancs publics. « Le fait de dépouiller les Juifs avait une certaine logique, commente l’auteur, car on pouvait nourrir les siens et récompenser ses vieux satellites. Mais refuser à une vieille dame épuisée le droit de reprendre haleine quelques minutes sur un banc, cela est réservé au XXème siècle», conclut-il. Il nous reste à comprendre ce qui est réservé au XXIème siècle, le siècle où des gaullistes en mocassins se chargent de nous apprendre que la résistance est inutile, que la terreur d’Etat importe peu et que le plus fort a toujours raison.