Constance de Mélenchon

Pascal : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Non : tout le malheur du monde vient d’une seule chose, qui est de ne pas suffisamment écouter Mélenchon.
J’en veux pour preuve ce petit post tout à la gloire d’un mot magique : « garantie de sécurité ». Monsieur sait bien que l’Europe est déjà passée par là. Monsieur Mélenchon sait bien qu’il ne suffit pas de décrocher son téléphone pour impressionner le Kremlin. Monsieur Mélenchon sait bien que, sans la puissance militaire du pays libéral dont il dit pis que pendre, ces garanties n’en sont pas. Monsieur Mélenchon sait bien que parler des « deux côtés » est une manière d’effacer l’agression d’un peuple par un autre et qu’il n’est pas plus juste de parler de la guerre russo-ukrainienne que de parler, pour désigner l’Holocauste, de la guerre judéo-allemande. Mais Monsieur Mélenchon parle avec la même assurance creuse qu’il met en toutes choses – qu’il s’agisse du démembrement de l’Ukraine ou de la lutte contre l’islamisme en France. C’est en ce sens et en ce sens seulement qu’il reste, au fil des ans, toujours fidèle à lui-même.

La liberté pour quoi faire ?

Il fut un temps où la liberté d’expression servait à soutenir des dissidents. Elle sert aujourd’hui à donner son opinion sur X. D’où l’usage droitard de l’antiwokisme, lequel dépasse en importance, et de très loin, l’opposition à Poutine. C’est que les défenseurs de la liberté d’expression ont mieux à faire que de s’opposer à une tyrannie réelle : jouer au Sakharov toutes les fois qu’un gauchiste a censuré leur texticule sur Internet — ou, mieux encore, comparer Bruxelles au goulag – procédé très pratique qui permet de ne pas s’installer en Russie tout en se plaignant de vivre au beau milieu d’une dictature.

Décorrélée de l’État de droit et de sa défense, la liberté d’expression n’a plus d’autre objet que de s’afficher en martyr d’un système médiatique mainstream qui est aux admirateurs d’Elon Musk ce que l’homme blanc de 50 ans est aux adeptes de Madame Rousseau : l’alpha et l’oméga du pire. Autant dire que le fond de l’air a changé. Les anciens défenseurs de l’État de Droit et autres nostalgiques de la Charte 77 devront s’y faire: non seulement les nouveaux defenseurs de la liberte d expression n’ont que faire des pérégrinations carcérales de Monsieur Kara-Mourza ou des essais probablement russophobes de Timothy Snyder, mais ils ont désormais un goût prononcé pour l’homme fort, et même — osons l’antiwokisme de droite — pour le potentat. (Non pas le potentat sans pouvoir qui nous sert de président, mais le potentat russe qui fascine tellement l’homme orange, celui qui élimine les terroristes le lundi et monte des ours bruns le week-end).

« La liberté, pour quoi faire ? » demandait Bernanos. Mais pour donner à la France le Poutine dont elle a besoin, voyons.

La code pénal selon Lady Gaza

C’est fait, Lady Gaza a parlé : Monsieur Sansal n’est pas arrêté en tant qu’écrivain, mais en fonction de l’article 87 (87 bis, soyons précis) du Code Pénal portant sur la sûreté de l’Etat algérien. Voilà qui nous donne une bonne idée de ce que deviendrait les droits humains entre les mains d’une telle juriste. Un arsenal mis au service de l’arbitraire, une fabrique à perquisitions pour dictature en mal de légalité. Si Boualem Sansal avait souhaité démontrer par l’absurde ce qu’il en est des islamistes dans notre beau pays, il aurait demandé à Rima Hassan de bien vouloir s’exprimer publiquement. Ériger des faux libérateurs en icônes est certainement une vieille manie chez les intellectuels français, mais il arrive parfois que l’icône se fissure au grand jour. Prétendre libérer un peuple et justifier l’incarcération d’un écrivain en ces termes est un signe qui ne trompe pas.

Artur

En convalescence quelque part entre Lviv et Vinnytsia, Artur Dron – Артур Дронь– est l’un des écrivains les plus précieux de sa génération. Son nom circule comme un secret entre les écrivains ukrainiens, et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Tout le monde ne revient pas du front en intitulant son poème « Première Lettre aux Corinthiens » (Перше до коринтян) — tout le monde ne relit pas la Bible, à 22 ans, avec cette profondeur et cette acuité. L’Europe de l’écriture – la vraie, la plus vivante qui soit – devra, c’est l’evidence, compter sur lui.

Bientôt une traduction et un entretien.

La position

LA POSITION, by Федір Рудий

La position que nous tenons depuis plus d’un an,

m’est devenue si familière.

Je connais chacun de ses secrets,

chaque recoin et chaque histoire,

chaque fissure et chaque crevasse.

Son toucher, aérien et léger,

ses blessures et ses vêtements troués,

son rire, éparpillé entre les meurtrières,

quand le souffle brumeux du matin

enlace tendrement le chant des oiseaux

et le dépose dans mes paumes.

Et lorsqu’elle appelle la pluie

sur son lit jonché de feuilles,

ses doigts, doux comme le feutre,

retirent les éclats de shrapnel

coincés dans ses cheveux.

Et je l’entends pleurer,

tandis que ses larmes, froides comme le sommeil,

filtrent à travers la mince couverture de l’abri,

pour venir se glisser dans mon sac de couchage.

Lorsqu’un tir de mortier

recouvre la tranchée de terre,

elle nous cache silencieusement,

comme un enfant contre son cœur.

Et avec quelle patience elle endure

nos pioches, nos scies, nos pelles.

Pour que quelqu’un reste à ses côtés.

Pour ne pas rester seule.

Et si, lorsque vient l’heure de la relève, nous partons,

alors elle nous regarde tristement nous éloigner,

tandis qu’un autre groupe nous remplace.

A quel moment ai-je compris,

et pourrai-je jamais lui pardonner

sa peur de la solitude,

et les taches de sang tout au fond.

Lorsque vient l’heure de la relève,

nous partons pour la semaine,

mais celui qui, pour toujours,

reste ici –

lui tient la main.

(22.05.2024)

Trad DdN

Modeste contribution à la campagne de Donald Trump

C’est la main sur le coeur – et même le bras tendu vers de la foule – que je vous adresse, Monsieur le Président, mes excuses les plus plates et les plus sincères. J’ai toujours pensé que l’admiration devait être réservée aux soldats anonymes qui pataugent dans la boue plutôt qu’à des milliardaires qui profitent des élections pour augmenter leur fortune personnelle, mais je réalise combien cette réaction, de ma part, était petite, franchouillarde et mesquine. Conformément à mon enquête sur l’assassinat de Samuel Paty, j’ai toujours pensé que la théologie n’avait rien à faire en politique, mais je réalise aujourd’hui que cette séparation est bonne pour les Mahométans – et non pour le Dieu des Chrétiens, lequel – voyez comme les choses sont bien faites – est le seul qui existe vraiment. Parce que j’ai perdu mon temps dans les livres au lieu de faire fortune, j’ai toujours donné raison à Ezra Pound quant à sa définition de l’esclave : « l’esclave est un homme qui attend un sauveur ». Mais Ezra Pound était un fasciste, ce qui, pour ma plus grande joie et mon indicible soulagement, n’est pas votre cas. Monsieur le Président, je vous envoie ce jour un chèque de 7 euros afin de participer, moi aussi, à la fête. J’ai bien conscience que ma contribution est assez modeste, mais, comme on dit chez nous, il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Les incendiaires

« J’ai toujours souhaité croire que les grandes œuvres de l’esprit étaient plus objectives que nous. Et ce sont elles qui nous jugeront. Quelqu’un a dit fort justement que ce n’est pas nous qui lisons Homère, regardons les fresques de Giotto, écoutons Mozart, mais Homère, Giotto et Mozart qui nous regardent, nous écoutent et constatent notre vanité et notre bêtise. Les pauvres utopistes, les débutants de l’histoire, les incendiaires de musées, les liquidateurs du passé sont pareils à ces insensés qui détruisent les œuvres d’art car ils ne peuvent leur pardonner leur calme, leur dignité et leur froid rayonnement. »

Zbigniew Herbert

La vengeance d’une vieille maîtresse

Vous souhaitiez faire la peau au capitalisme ? Il ne s’en portera que mieux. Vous souhaitiez moins d’Etat ? Vous en aurez toujours davantage. L’homme est déterminé par les contradictions métaphysiques de son temps, et le triomphe apparent de l’économie ne changera rien à l’affaire. Marx n’aura eu de cesse que de moquer l’idéalisme de Hegel en faveur de rapports sociaux réputés plus concrets ; c’est pourtant la métaphysique, avec ses fanfreluches et ses dentelles, qui triomphe à la fin. Il faut lire les « Principes de la Philosophie du Droit » (1820) comme on lirait l’histoire d’une femme trompée, ou la vengeance d’une vieille maîtresse. C’est aussi drôle, sanglant, et tragique.