Panzerkommunismus reloaded.

Des intellectuels de gauche ont quitté le Parti communiste parce que l’écrasement de la Hongrie leur était insupportable. Il va sans dire que ce genre de rupture idéologique n’a plus cours aujourd’hui. Non seulement l’invasion de l’Ukraine n’a pas changé d’un iota l’intime conviction de nos amis LFIstes, mais leur manière d’innocenter Mélenchon est censée nous apporter la preuve que leur socialisme est bien réel. Je vois bien que la Russie massacre la population ukrainienne mais je continue d’affirmer que Poutine — le pauvre — ne fait que se défendre ? Je couvre les propos poutiniens de Mélenchon pour ne pas faire le jeu du Grand Capital ? Je dois à l’OTAN d’être en paix à l’Ouest mais je prends un colonel du KGB pour un ami sûr et l’OTAN comme mon pire ennemi ? C’est bien la preuve que je suis de gauche, moi au moins. Ainsi raisonne le militant en question.

Ce raisonnement connaît bien sûr de multiples formes, et l’on n’oubliera pas sa variante narcissique : “Puisque je ne suis pas antisémite, pourquoi voudriez-vous que LFI le soit ?”. Toujours prêt à sociologiser son adversaire – le fascisme étant, comme chacun sait, un produit de la bourgeoisie –, ce militant ne voit aucun problème à penser l’antisémitisme à partir de son moi, comme si ce moi avait, tout à coup, valeur de vérité. Merveilleuse exception théorique, qui permet aux crimes de guerre de continuer de plus belle et à la bêtise militante de persévérer dans son être.

Un Polonais à ma table

Se faire rouler dans la farine par des islamistes, donner de faux espoirs à des peuples martyrs, s’arranger pour que le pays de Thomas Paine soit détesté universellement, se croire plus malin que tout le monde et signer des traités que les signataires trahiront à la première occasion, voilà sans doute ce que le stratège de Mar-a-Lago appelle l’art du deal.

«L’élection de Donald Trump est un miracle» est certainement la phrase la plus comique de 2025, mais il y a plus comique encore — et c’est la phrase de 2026 : «Il m’a beaucoup déçu».

Je me souviens d’un texte de Houellebecq intitulé «Donald Trump est un bon président», titre sur lequel il y aurait lieu, me semble-t-il, d’ironiser quelque peu. Où l’on voit une fois encore que la prédiction est un art difficile — surtout en ce qui concerne l’avenir.

Voilà qui donne une furieuse envie de relire le Polonais Brzezinski, lequel fut le premier à comparer Donald Trump à Mussolini. Je sais bien que comparaison n’est pas raison, mais quand même. À force de lever le menton sur La Walkyrie, on finit toujours par emprunter un mauvais chemin.

Laissons donc nos vaillants MAGA ramer comme ils le peuvent et Nicolas Conquer enchaîner les costumes bien taillés (photo). Le mieux est encore de relire ‘The Grand Chessboard’.

C’était à la fin du siècle dernier, à une époque où les réalistes ne se trompaient pas avec la même constance que Monsieur de Villiers. Contrairement aux capitalistes obnubilés par leurs parts de marché, l’auteur tenait la résurgence du nationalisme russe pour le plus grand danger qui pèse sur l’Europe. Soucieux d’offrir une protection militairement solide aux pays récemment émancipés de la tutelle soviétique (vouloir échapper aux héritiers de Staline n’est pas un crime), l’auteur plaidait pour un élargissement de l’Alliance atlantique à l’Est. Faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN ? Mais voyons, vous n’y pensez pas. Mieux vaut une Europe désarmée, un dictateur en roue libre, des crimes de guerre sans fin et presque deux millions de morts — c’est infiniment plus judicieux.

La lucidité étant un vilain défaut, l’auteur devait provoquer l’ire des néo-cons pour avoir refusé de soutenir la guerre d’Irak. Ses analyses les plus fines peuvent être relues dans les anciens numéros de ‘Foreign Affairs’ et dans ce livre prophétique dont nous ne sommes toujours pas sortis. Le Bon Coin l’affiche à 3,95 euros – frais de port inclus – ce qui n’est vraiment pas cher payé.

31.05.2026

Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier, Pluriel, 2000.

À demain, Mauriac

François Mauriac à la date du 4 janvier 1957 :

« Au seuil de l’an nouveau, les Français ont peine à regarder plus haut et plus loin que la partie jouée en leur nom par ceux qu’ils ont chargés de tenir les cartes. Comment ces virtuoses du mensonge politique ne nous fascineraient-ils pas ? Efforçons-nous pourtant de les oublier un instant.

Que 1956 ait été malgré eux, et au sens profond, une « année de grâce », je le crois. Nous nous sommes repris à espérer — non pas, à mon sens, parce que des fissures ont apparu dans l’appareil défensif de la Russie (…), ni à cause du désarroi suscité chez les militants par les événements de Hongrie. Non, le réveil de notre espérance en 1956 aura tenu à cette démonstration qui a été faite avec éclat à Poznań et à Budapest : l’homme a résisté au système. Ce fait nouveau bouleverse tout. Et que je l’observe en chrétien, c’est-à-dire en homme partial, ne l’empêche pas d’être et de s’imposer aux matérialistes comme à moi-même. »

Bloc-notes, 1952-1957, Point Seuil, p. 423.

Il fut un temps où les chrétiens prenaient le parti de la résistance contre les tyrans — une tradition française dont les bigots et les poutinolâtres sponsorisés par Monsieur Bolloré semblent avoir perdu jusqu’au souvenir.

Mauvaise nouvelle

Puisque Lady Gaza se tait après avoir refusé d’appeler à la libération de Boualem Sansal, écrivons tout haut ce que les militants, dans son entourage, pensent tout bas : « cette libération est une bonne nouvelle pour les laïcards, par conséquent c’est une mauvaise nouvelle pour nous ». Je ne dis pas que le silence des Insoumis sera complet. Les amis de Rima Hassan se réjouiront bien un peu, jetant ici ou là un « Enfin libre » comme on coche une case administrative – mais on sent bien que le cœur n’y est pas et que la libération d’un romancier d’une prison islamiste est encore un sale coup du fascisme international contre LFI. Puisse-t-elle trouver quelque réconfort en songeant que bien des écrivains croupissent toujours dans les geôles algériennes — de quoi lui mettre, après cette sinistre nouvelle, un peu de baume au cœur.

Ces Messieurs de la Palestine

Trop heureux de se découvrir une radicalité qu’il pensait avoir perdue dans les méandres du marxisme révolutionnaire, voici que l’intellectuel bourgeois se prend de nouveau de passion pour la violence. J’en veux pour preuve le grand retour d’une expression qui fait florès chez les admirateurs de Rima Hassan : “quoi qu’il en coûte”. Bien que cette expression soit agitée par des écrivains français qui ont la crédibilité militaire d’un végétarien dans un concours de barbecue texan, nous aurions tort de ne pas la prendre au sérieux.

Dégagée de sa tournure euphémisante, l’expression “quoi qu’il en coûte” signifie : allez-y, tuez des innocents, on vous applaudira des deux mains. Non que l’employé du CNRS aille violer des femmes dans les territoires qu’il entend libérer. Non que l’intellectuel parisien aille égorger des enfants de ses propres mains – tâche rebutante qu’il laisse bien volontiers au Palestinien qu’il prétend protéger. Tout au plus se rendra-t-il à un colloque où personne ne tue personne – à une signature où, parmi les ouvrages à la gloire de Bouteldja (l’héritière islamiste du merveilleux Bourdieu), on parlera de ses vacances en Italie.

Cette manie d’intellectuels – le meurtre par procuration – n’est pas nouvelle, mais sa résurgence interroge. Je veux bien croire que la justice ne soit pas un long fleuve tranquille, mais en ce cas il faut prendre ces intellectuels au mot. Tant qu’un intellectuel pro-palestinien n’aura pas apporté des armes au Hamas, tant qu’il n’aura pas vu de ses propres yeux le visage de la femme qu’il assassine, son éloge de la violence révolutionnaire conservera toujours le parfum orientalisant du fantasme bourgeois. On dira que le colonialisme est infâme et que l’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs – mais la question est justement de savoir à qui échoit la redoutable tâche de les casser. Cessons de compter sur les miséreux pour faire le sale boulot. Donnons aux intellectuels parisiens l’occasion de prendre leur place : voilà une proposition radicale qui, bien appliquée, changerait la face du monde.

L’inhumanité comme elle va

« Winner Take Nothing », tel est le titre que Hemingway devait donner à son recueil de nouvelles afin de souligner la barbarie et la vanité de certaines victoires. À voir la mine réjouie des pro-Poutine toutes les fois que leur champion a rasé un village, on comprend que l’époque est à la barbarie assumée. Les survivants des camps nazis nous ont appris à entourer l’expression « plus jamais ça » d’une extrême prudence, mais ce que cette génération étrangère aux réseaux sociaux n’avait pas prévu, c’est que le spectacle des génocides prendrait la forme d’un événement sportif où la seule question consiste à déterminer qui, de la victime ou du bourreau, gagnera à la fin. J’ignore si la promotion des footeux au rang de journalistes politiques en est la cause, mais il est certain que ce genre de discussion rencontre un franc succès auprès des courageux résistants du clic qui égrènent de leurs emojis la destruction d’un village en Ukraine.

Comprenons bien la psychologie du sportif confronté au spectacle de la barbarie. La question n’est pas de comprendre ce que l’homme fait à l’homme (Myriam Revault d’Allonnes), ni d’observer la barbarie de ses propres yeux (Emmanuel Ringelblum), la question est de parier sur l’un des deux acteurs et, bien sûr, d’avoir raison à la fin. « C’est normal, conclura l’internaute si le projet génocidaire de Poutine devait l’emporter, la Russie avait la meilleure attaque »

J’ignore si nos prédécesseurs en inhumanité prenaient autant de plaisir à voir périr des civils sans défense — je sais seulement que, lorsque l’on traite un génocide comme un match PSG-Marseille, l’attente est entièrement centrée sur le score final. C’est même la seule chose qui importe : que l’on puisse traverser la pelouse en courant et soulever la coupe génocidaire du plus fort localement, un exploit qui n’était pas arrivé sur notre continent depuis la décision d’éliminer les Juifs en 42 et l’extermination des Bosniaques en 95. On dira qu’une victoire de la Russie en Ukraine ne mettra pas un terme aux massacres, qu’elle ne pourra se solder que par un surcroît d’emprisonnements, de tortures et d’exécutions — mais, croyez-moi, ce détail importe peu. Comme on dit chez nous, seule la victoire est belle.