Son Excellence

À l’heure où j’écris ces lignes, il se peut qu’à Paris, dans son appartement de l’avenue Élisée-Reclus juste en face de celui que nous habitions, Paul Morand donne une réception en l’honneur de Goering. Et dehors, sous les fenêtres, près des massifs de fusain, de laurier et de lilas, il y a des promeneurs qui flânent sous les platanes. Comme autrefois. Et dans le salon de Morand, que de visages je reconnaîtrais… Il se peut – pourquoi pas ? – que quelqu’un prononce mon nom et dise : « Pourquoi est-il parti ? Il n’avait qu’à rester ici. On ne lui aurait rien demandé, sinon de continuer à écrire ses livres qui auraient paru en France, et en traduction à Berlin ; on lui aurait conseillé de se montrer de temps en temps, dans les salons comme celui-ci, de serrer la main à de charmants officiers nazis et à leurs femmes, de signer un exemplaire de son dernier roman pour Emmy Goering… » La longue tristesse de l’exil me paraît belle en comparaison de ces facilités. Je ne pourrai jamais me résoudre à faire quelque chose qui soit en contradiction avec ce que je suis, qui me mette violemment en contradiction avec moi-même. Je ne suis pas, très loin de là, de l’étoffe dont on fait les héros, je suis timide et mobile, mais le goût, non, la passion d’une certaine logique m’a épargné un certain genre de mauvaise action, je veux dire la trahison pure et simple.

Hier soir, j’ai lu avec une profonde mélancolie le récit d’un thé chez Morand en 1942. Je ne juge pas Morand. Dieu le fera mieux que nous ne saurions le faire, mais si ces lignes tombent jamais sous les yeux de ce pauvre écrivain, qu’elles lui disent tout au moins que nous ne sommes pas fiers de lui, nous qui croyons à la France.

Julien Green, Journal

Dernières nouvelles de l’islamisme

« Personne ne ment davantage que l’homme indigné », disait Nietzsche, remarque qui colle parfaitement à Maître Vuillemin, ce plaideur à moulinets qui nous refait le coup de l’islamophobie pour impressionner les foules et innocenter son client. On a le droit d’exercer son métier d’avocat, on a même le droit de défendre un spécimen de cette nature, mais aucune raison ne justifie que l’on mente sur la mort d’un homme.

Sur le rôle crucial d’Abdelhakim Sefrioui dans la décapitation d’un enseignant français – sur sa tactique, sur ses mensonges, et sur la profondeur de sa perversion – je me permets de renvoyer au chapitre 9 de mon enquête sur l’assassinat de Samuel Paty, homme droit et intègre abandonné de tous lors de cette semaine fatidique.

À demain, Mauriac

François Mauriac à la date du 4 janvier 1957 :

« Au seuil de l’an nouveau, les Français ont peine à regarder plus haut et plus loin que la partie jouée en leur nom par ceux qu’ils ont chargés de tenir les cartes. Comment ces virtuoses du mensonge politique ne nous fascineraient-ils pas ? Efforçons-nous pourtant de les oublier un instant.

Que 1956 ait été malgré eux, et au sens profond, une « année de grâce », je le crois. Nous nous sommes repris à espérer — non pas, à mon sens, parce que des fissures ont apparu dans l’appareil défensif de la Russie (…), ni à cause du désarroi suscité chez les militants par les événements de Hongrie. Non, le réveil de notre espérance en 1956 aura tenu à cette démonstration qui a été faite avec éclat à Poznań et à Budapest : l’homme a résisté au système. Ce fait nouveau bouleverse tout. Et que je l’observe en chrétien, c’est-à-dire en homme partial, ne l’empêche pas d’être et de s’imposer aux matérialistes comme à moi-même. »

Bloc-notes, 1952-1957, Point Seuil, p. 423.

Il fut un temps où les chrétiens prenaient le parti de la résistance contre les tyrans — une tradition française dont les bigots et les poutinolâtres sponsorisés par Monsieur Bolloré semblent avoir perdu jusqu’au souvenir.

Alors c’est non

Yaryna vient de commenter le plan de capitulation de Donald Trump – commentaire que j’ai plaisir à traduire en français et à partager ici.

«En tant que militaire actuellement en mission de combat dans la région de Kherson, je déclare m’opposer à tout ordre de se retirer sans combattre. Il s’agit d’un ordre criminel, et je ne l’exécuterai pas. J’appelle les autres militaires à déclarer de la même manière que nous ne donnerons pas gratuitement les territoires que nous tenons depuis des années – à Kherson, dans le Donbass et Zaporijjia – au nom des intrigues politiques américaines et des intérêts ouvertement russes. C’est une trahison envers nos frères d’armes qui ont donné leur vie pour l’Ukraine»

Photo : Petro et Yaryna sur la route si particulière qui relie Mykolaiv à Kherson. Au centre de la photo, le très précieux détecteur de drones Tchuika.

20.5.2025, 5.45am – ©ddn

Mauvaise nouvelle

Puisque Lady Gaza se tait après avoir refusé d’appeler à la libération de Boualem Sansal, écrivons tout haut ce que les militants, dans son entourage, pensent tout bas : « cette libération est une bonne nouvelle pour les laïcards, par conséquent c’est une mauvaise nouvelle pour nous ». Je ne dis pas que le silence des Insoumis sera complet. Les amis de Rima Hassan se réjouiront bien un peu, jetant ici ou là un « Enfin libre » comme on coche une case administrative – mais on sent bien que le cœur n’y est pas et que la libération d’un romancier d’une prison islamiste est encore un sale coup du fascisme international contre LFI. Puisse-t-elle trouver quelque réconfort en songeant que bien des écrivains croupissent toujours dans les geôles algériennes — de quoi lui mettre, après cette sinistre nouvelle, un peu de baume au cœur.

Ces Messieurs de la Palestine

Trop heureux de se découvrir une radicalité qu’il pensait avoir perdue dans les méandres du marxisme révolutionnaire, voici que l’intellectuel bourgeois se prend de nouveau de passion pour la violence. J’en veux pour preuve le grand retour d’une expression qui fait florès chez les admirateurs de Rima Hassan : “quoi qu’il en coûte”. Bien que cette expression soit agitée par des écrivains français qui ont la crédibilité militaire d’un végétarien dans un concours de barbecue texan, nous aurions tort de ne pas la prendre au sérieux.

Dégagée de sa tournure euphémisante, l’expression “quoi qu’il en coûte” signifie : allez-y, tuez des innocents, on vous applaudira des deux mains. Non que l’employé du CNRS aille violer des femmes dans les territoires qu’il entend libérer. Non que l’intellectuel parisien aille égorger des enfants de ses propres mains – tâche rebutante qu’il laisse bien volontiers au Palestinien qu’il prétend protéger. Tout au plus se rendra-t-il à un colloque où personne ne tue personne – à une signature où, parmi les ouvrages à la gloire de Bouteldja (l’héritière islamiste du merveilleux Bourdieu), on parlera de ses vacances en Italie.

Cette manie d’intellectuels – le meurtre par procuration – n’est pas nouvelle, mais sa résurgence interroge. Je veux bien croire que la justice ne soit pas un long fleuve tranquille, mais en ce cas il faut prendre ces intellectuels au mot. Tant qu’un intellectuel pro-palestinien n’aura pas apporté des armes au Hamas, tant qu’il n’aura pas vu de ses propres yeux le visage de la femme qu’il assassine, son éloge de la violence révolutionnaire conservera toujours le parfum orientalisant du fantasme bourgeois. On dira que le colonialisme est infâme et que l’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs – mais la question est justement de savoir à qui échoit la redoutable tâche de les casser. Cessons de compter sur les miséreux pour faire le sale boulot. Donnons aux intellectuels parisiens l’occasion de prendre leur place : voilà une proposition radicale qui, bien appliquée, changerait la face du monde.