Défense de Patrick Besson

Abstract :

Affublant Eva Joly d’un accent allemand (« Zalut la Vranze ! »), le romancier et chroniqueur au Point Patrick Besson est accusé, notamment par Madame Cécile Duflot, de céder aux sirènes du racisme.

Ce qui est drôle avec les gens qui n’ont pas d’humour, c’est qu’ils n’ont pas peur de le faire savoir. S’ils avaient ri, tout irait bien; mais comme ils n’ont pas ri, ils peuvent réclamer des comptes au rieur au nom des principes les plus arrêtés de la République française.

Le scandale qui fait suite à l’article de Patrick Besson sur Madame Eva Joly dans le Point nous permet d’établir la chose suivante : dans une société victimaire, l’homme qui n’a pas ri fait la loi. Tous les hommes sont égaux, mais ceux qui n’ont pas d’humour sont plus égaux que d’autres.

Puisque Mme Duflot demande des excuses publiques à M Besson sous prétexte que son article ne serait pas drôle, nous demandons des excuses à Mme Duflot pour son absence d’humour. Si la xénophobie anti-allemande (crime supposé dudit Besson) ne nous amuse pas, l’usage que fait Mme Duflot des grands principes nous amuse encore moins. Fédérer un parti sur le dos d’un rieur est indigne. Il ne suffit pas d’être offensé pour parler au nom du peuple français. Il ne suffit pas de se déclarer «choquée » pour avoir les grands principes avec soi.

Un monde où les rieurs seraient tenus de s’excuser publiquement n’est pas le nôtre. Il ne saurait passer pour souhaitable. Nous ne laisserons pas Mme Duflot, cette précieuse ridicule de la morale républicaine, nous faire accroire qu’un progrès politique serait accompli par la mise au pas d’un écrivain français. C’est pourquoi nous demandons sollennellement au rieur, précisément parce que nous nous faisons une haute idée de la France, de ne pas s’excuser.

Quelques grammes de judaïsme dans un monde de brutes

Etre juif vous remplit d’orgueil : il n’y a vraiment que les antisémties pour le croire. Contrairement à ce que présuppose l’antisémite de base, la réaction normale d’un homme qui a été choisi par Dieu n’est pas: “Qu’est-ce que j’ai de la chance d’être juif !”, mais plutôt “Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour être élu ?”. De même qu’il n’est jamais très agréable d’être suivi par un inconnu dans la rue, il n’est jamais très agréable d’être choisi par Dieu pour se comporter moralement, et c’est pourquoi la réaction d’un juif normal consisterait plutôt à prendre ses jambes à son cou (fig 1).

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A la pleine satisfaction narcissique que lui suppose l’antisémite, nous devons opposer la perplexité profonde de l’élu. C’est cette perplexité que, par manque de sensibilité métaphysique, l’antisémite ne comprend pas. Il ne voit pas que cette perplexité s’étend à tout, y compris aux symboles les plus autorisés du judaïsme. Au train où va l’esprit critique, le Dieu des juifs se doutait bien que les juifs allaient se retourner contre Lui. “Etre athée vous tente ? Allez-y Messieurs, ne vous gênez surtout pas pour Moi”, leur a-t-iI dit. Et les juifs ne se sont pas privés de briller dans l’athéisme. Ils ont déconstruit le mécanisme de la croyance et ils sont allés jusqu’à remettre en cause toutes les pseudo-communautés qui en découlent. Pour nous qui ne sommes pas juifs, cette révolte contre Dieu n’a pas été sans conséquence. Si les juifs n’avaient pas été élus, nous en serions encore à croire en l’existence de ces choses-là : l’inconscient sans lapsus, la sexualité sans perversion, la communauté groupale et sans fissures, la société qui fonctionne. Nous savons grâce au judaïsme qu’il n’en est rien. C’est une contribution inestimable.

« Sami had a degree in philosophy and psychology, and it’s not that he understood things about the world any better because of what he’d studied, but at least he could name all the things he didn’t understand »

Etgar KERET, The Nimrod Flip-out, p 89.

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Curriculum mortae

2046 : D’un naturel inquiet et tourmenté, David di Nota meurt à Torcy (Seine et Marne) d’une quinte de toux mal soignée. Le médecin, lui, ne sera jamais inquiété.

2047 : Déterminé à ne pas rester inactif après sa mort, il profite de l’éternité pour s’inscrire en Licence d’Economie (matière qu’il n’a jamais eu le temps d’étudier d’assez près).

2049 : Master I.

2050 : Master II.

2054 : Il soutient sa thèse : « Dynamique monétaire et inflation. Pour une approche expérimentale relativiste ». Ému, Maurice Allais le félicite en sortant.

2055 : Désespéré de s’apercevoir que ses diplômes sont aussi inutiles au Paradis que sur terre, il abandonne l’économie, puis il se met à lire tout ce qui lui tombe sous la main.

2056 : David di Nota meurt une deuxième fois en lisant « Et si c’était vrai » de Marc Lévy

Alain Bonnand, ou la Vertu mal récompensée.

Nous devons à Alain Bonnand le plus beau titre de la littérature française : « Les jambes d’Emilienne ne mènent à rien ». Il se trouve que ses textes sont également très bons, ce qui, naturellement, ne gâche rien.

Le testament syrien vient de sortir chez Ecriture. Ce petit livre étonne par l’amplitude de son orchestration. Certes, le lecteur sera enchanté par la richesse des notations. Dans ce reportage passionnant que l’on peut lire comme un journal d’un écrivain en Syrie, il trouvera des idées de titre,«Cimetières et perspective », des commentaires à chaud,« On tue en bas, on tue en haut à gauche, mais à Damas on se croit encore en vacances… », des précisions biographiques sur son appartement en Syrie:« Un seul voleur en quatorze ans, c’est donné », des notules sur les dictateurs :« Tirer ainsi sur les gens… est-ce bien efficace ! »

Mais il sera surtout sensible au caractère polyphonique de l’ensemble. Je ne connais guère que le grand, l’immense Marc-André Dalbavie pour orchestrer aussi finement des notes arrachées au néant. Bonnand est notre Fitzgerald, tout ce qu’il annote en passant peut être relu dix-huit fois sans perdre sa puissance d’enchantement. L’erreur à ne pas commettre serait de le réduire à un styliste. Petit maître : c’est aussi ce que l’on disait de Kafka lorsque l’auteur de « La Métamorphose » déambulait dans Prague…

Bonnand m’étonne par son éthique – rapide et sans pathos – bien davantage que par ses phrases (pourtant superbes). Etre incapable d’écrire une phrase plaintive ou malheureuse, voilà une philosophie par gros temps qui vaut bien des leçons de morale. Sommes-nous condamnés à comprendre l’importance de cet auteur après coup ? Devrons-nous attendre sa disparition pour célébrer un musicien aussi précis, aussi alerte? Je m’y refuse. Nous demandons justice pour Alain Bonnand, et nous refusons de croire à la célébrité littéraire tant que nos exigences ne seront pas prises en compte.

Le Testament syrien (Valse avec Roland), Ecriture, 2012.

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