Afin de démêler cet écheveau familial, je m’en suis tenu à un principe : éviter toute explication psychanalytique et laisser la littérature nous apporter ses propres réponses. J’espère que ce choix vous plaira.
They call it winter
Alors c’est non
Yaryna vient de commenter le plan de capitulation de Donald Trump – commentaire que j’ai plaisir à traduire en français et à partager ici.
«En tant que militaire actuellement en mission de combat dans la région de Kherson, je déclare m’opposer à tout ordre de se retirer sans combattre. Il s’agit d’un ordre criminel, et je ne l’exécuterai pas. J’appelle les autres militaires à déclarer de la même manière que nous ne donnerons pas gratuitement les territoires que nous tenons depuis des années – à Kherson, dans le Donbass et Zaporijjia – au nom des intrigues politiques américaines et des intérêts ouvertement russes. C’est une trahison envers nos frères d’armes qui ont donné leur vie pour l’Ukraine»
Photo : Petro et Yaryna sur la route si particulière qui relie Mykolaiv à Kherson. Au centre de la photo, le très précieux détecteur de drones Tchuika.
20.5.2025, 5.45am – ©ddn

Mauvaise nouvelle
Puisque Lady Gaza se tait après avoir refusé d’appeler à la libération de Boualem Sansal, écrivons tout haut ce que les militants, dans son entourage, pensent tout bas : « cette libération est une bonne nouvelle pour les laïcards, par conséquent c’est une mauvaise nouvelle pour nous ». Je ne dis pas que le silence des Insoumis sera complet. Les amis de Rima Hassan se réjouiront bien un peu, jetant ici ou là un « Enfin libre » comme on coche une case administrative – mais on sent bien que le cœur n’y est pas et que la libération d’un romancier d’une prison islamiste est encore un sale coup du fascisme international contre LFI. Puisse-t-elle trouver quelque réconfort en songeant que bien des écrivains croupissent toujours dans les geôles algériennes — de quoi lui mettre, après cette sinistre nouvelle, un peu de baume au cœur.

Choses vues
Ces Messieurs de la Palestine
Trop heureux de se découvrir une radicalité qu’il pensait avoir perdue dans les méandres du marxisme révolutionnaire, voici que l’intellectuel bourgeois se prend de nouveau de passion pour la violence. J’en veux pour preuve le grand retour d’une expression qui fait florès chez les admirateurs de Rima Hassan : “quoi qu’il en coûte”. Bien que cette expression soit agitée par des écrivains français qui ont la crédibilité militaire d’un végétarien dans un concours de barbecue texan, nous aurions tort de ne pas la prendre au sérieux.
Dégagée de sa tournure euphémisante, l’expression “quoi qu’il en coûte” signifie : allez-y, tuez des innocents, on vous applaudira des deux mains. Non que l’employé du CNRS aille violer des femmes dans les territoires qu’il entend libérer. Non que l’intellectuel parisien aille égorger des enfants de ses propres mains – tâche rebutante qu’il laisse bien volontiers au Palestinien qu’il prétend protéger. Tout au plus se rendra-t-il à un colloque où personne ne tue personne – à une signature où, parmi les ouvrages à la gloire de Bouteldja (l’héritière islamiste du merveilleux Bourdieu), on parlera de ses vacances en Italie.
Cette manie d’intellectuels – le meurtre par procuration – n’est pas nouvelle, mais sa résurgence interroge. Je veux bien croire que la justice ne soit pas un long fleuve tranquille, mais en ce cas il faut prendre ces intellectuels au mot. Tant qu’un intellectuel pro-palestinien n’aura pas apporté des armes au Hamas, tant qu’il n’aura pas vu de ses propres yeux le visage de la femme qu’il assassine, son éloge de la violence révolutionnaire conservera toujours le parfum orientalisant du fantasme bourgeois. On dira que le colonialisme est infâme et que l’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs – mais la question est justement de savoir à qui échoit la redoutable tâche de les casser. Cessons de compter sur les miséreux pour faire le sale boulot. Donnons aux intellectuels parisiens l’occasion de prendre leur place : voilà une proposition radicale qui, bien appliquée, changerait la face du monde.

Exigence démocratique
L’inhumanité comme elle va
« Winner Take Nothing », tel est le titre que Hemingway devait donner à son recueil de nouvelles afin de souligner la barbarie et la vanité de certaines victoires. À voir la mine réjouie des pro-Poutine toutes les fois que leur champion a rasé un village, on comprend que l’époque est à la barbarie assumée. Les survivants des camps nazis nous ont appris à entourer l’expression « plus jamais ça » d’une extrême prudence, mais ce que cette génération étrangère aux réseaux sociaux n’avait pas prévu, c’est que le spectacle des génocides prendrait la forme d’un événement sportif où la seule question consiste à déterminer qui, de la victime ou du bourreau, gagnera à la fin. J’ignore si la promotion des footeux au rang de journalistes politiques en est la cause, mais il est certain que ce genre de discussion rencontre un franc succès auprès des courageux résistants du clic qui égrènent de leurs emojis la destruction d’un village en Ukraine.
Comprenons bien la psychologie du sportif confronté au spectacle de la barbarie. La question n’est pas de comprendre ce que l’homme fait à l’homme (Myriam Revault d’Allonnes), ni d’observer la barbarie de ses propres yeux (Emmanuel Ringelblum), la question est de parier sur l’un des deux acteurs et, bien sûr, d’avoir raison à la fin. « C’est normal, conclura l’internaute si le projet génocidaire de Poutine devait l’emporter, la Russie avait la meilleure attaque »
J’ignore si nos prédécesseurs en inhumanité prenaient autant de plaisir à voir périr des civils sans défense — je sais seulement que, lorsque l’on traite un génocide comme un match PSG-Marseille, l’attente est entièrement centrée sur le score final. C’est même la seule chose qui importe : que l’on puisse traverser la pelouse en courant et soulever la coupe génocidaire du plus fort localement, un exploit qui n’était pas arrivé sur notre continent depuis la décision d’éliminer les Juifs en 42 et l’extermination des Bosniaques en 95. On dira qu’une victoire de la Russie en Ukraine ne mettra pas un terme aux massacres, qu’elle ne pourra se solder que par un surcroît d’emprisonnements, de tortures et d’exécutions — mais, croyez-moi, ce détail importe peu. Comme on dit chez nous, seule la victoire est belle.
Sympathy for the deal
“We are pretty close to a deal. Ukraine has to agree to it. Maybe they will say no.” (Donald Trump)
Deux mafieux qui s’entendent pour tuer quelqu’un d’autre forment un deal. Hitler et Staline, en dépeçant la Pologne en dehors de toute légalité, forment un deal. Un deal est une entente qui permet de se passer de la loi, ce qui en fait la forme préférée, le concept-clé, le point nodal de la barbarie à venir. Ce n’est pas un hasard si Anne Applebaum lui consacre des pages décisives dans un petit essai qui saisit notre destin à la gorge: ‘Autocracy Inc’. L’histoire qui nous attend commence effectivement par ce petit mot – aussi vulgaire que faussement conclusif, aussi pervers que faussement pacifique.
Le mot deal met un terme à tout ce que l’Europe a si douloureusement compris en regardant sa propre barbarie en face. Il met un terme à ce que la conscience européenne, grâce à Montaigne et quelques autres, est parvenue à formuler : le rejet du droit de conquête et l’idée que le «droit du plus fort» n’en est pas un. C’est justement sur le rejet de ces deux points que nos deux complices – le promoteur immobilier et le criminel de guerre – s’entendent à merveille, en quoi ce deal sur l’Ukraine est beaucoup plus qu’un deal sur le dos de l’Ukraine. Un deal est une notion conçue pour tourner en dérision l’Europe tout entière, et peu importe que la France compte en son sein une quantité non négligeable de trumpistes prétendument « libéraux » ou de souverainistes prétendûment « patriotes » : elle sera traitée comme l’Ukraine – avec le même mépris, et, surtout, avec la même condescence coloniale – à la table des prédateurs.
Dessin de Nikita Titov.






