Modeste contribution à la campagne de Donald Trump

C’est la main sur le coeur – et même le bras tendu vers de la foule – que je vous adresse, Monsieur le Président, mes excuses les plus plates et les plus sincères. J’ai toujours pensé que l’admiration devait être réservée aux soldats anonymes qui pataugent dans la boue plutôt qu’à des milliardaires qui profitent des élections pour augmenter leur fortune personnelle, mais je réalise combien cette réaction, de ma part, était petite, franchouillarde et mesquine. Conformément à mon enquête sur l’assassinat de Samuel Paty, j’ai toujours pensé que la théologie n’avait rien à faire en politique, mais je réalise aujourd’hui que cette séparation est bonne pour les Mahométans – et non pour le Dieu des Chrétiens, lequel – voyez comme les choses sont bien faites – est le seul qui existe vraiment. Parce que j’ai perdu mon temps dans les livres au lieu de faire fortune, j’ai toujours donné raison à Ezra Pound quant à sa définition de l’esclave : « l’esclave est un homme qui attend un sauveur ». Mais Ezra Pound était un fasciste, ce qui, pour ma plus grande joie et mon indicible soulagement, n’est pas votre cas. Monsieur le Président, je vous envoie ce jour un chèque de 7 euros afin de participer, moi aussi, à la fête. J’ai bien conscience que ma contribution est assez modeste, mais, comme on dit chez nous, il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Les incendiaires

« J’ai toujours souhaité croire que les grandes œuvres de l’esprit étaient plus objectives que nous. Et ce sont elles qui nous jugeront. Quelqu’un a dit fort justement que ce n’est pas nous qui lisons Homère, regardons les fresques de Giotto, écoutons Mozart, mais Homère, Giotto et Mozart qui nous regardent, nous écoutent et constatent notre vanité et notre bêtise. Les pauvres utopistes, les débutants de l’histoire, les incendiaires de musées, les liquidateurs du passé sont pareils à ces insensés qui détruisent les œuvres d’art car ils ne peuvent leur pardonner leur calme, leur dignité et leur froid rayonnement. »

Zbigniew Herbert

La vengeance d’une vieille maîtresse

Vous souhaitiez faire la peau au capitalisme ? Il ne s’en portera que mieux. Vous souhaitiez moins d’Etat ? Vous en aurez toujours davantage. L’homme est déterminé par les contradictions métaphysiques de son temps, et le triomphe apparent de l’économie ne changera rien à l’affaire. Marx n’aura eu de cesse que de moquer l’idéalisme de Hegel en faveur de rapports sociaux réputés plus concrets ; c’est pourtant la métaphysique, avec ses fanfreluches et ses dentelles, qui triomphe à la fin. Il faut lire les « Principes de la Philosophie du Droit » (1820) comme on lirait l’histoire d’une femme trompée, ou la vengeance d’une vieille maîtresse. C’est aussi drôle, sanglant, et tragique.

Swift, vite.

Comme toutes les passions conçues et promues par des intellectuels, l’enthousiasme est un mouvement apparemment rationnel dont le noyau délirant n’apparaît que plus tard. Entre les premières revues pro-quelque chose et les désillusions mortifiantes, le temps d’attente est, en gros, de trente ans. Comme tous les lecteurs de Simon Leys le savent bien, les émancipateurs du genre humain sont tellement sûrs de leur fait qu’ils n’hésitent pas, dans un premier temps, à jouer les fiers-à-bras. On pourrait comparer cette phase révolutionnaire au stade du miroir chez Lacan : le Moi grossit, il devient, croit-il, autonome. C’est cette autonomie que l’on sent frétiller chez un Geoffroy Daniel de Lagasnerie ou un Johan Faerber, par exemple.

Puis l’automne apparaît, avec son cortège immanquable de contrition et de repentance.

On lira « A Tale of a Tub Written For the Universal Improvement of Mankind » comme la meilleure introduction possible à ce genre de turpitudes. De Jack, ce progressiste aux joues pleines qu’il faudrait comparer au Tartuffe de Molière, l’auteur nous dit ceci : “le premier prosélyte qu’il fera, c’est lui-même, et une fois ce pas franchi, il n’aura plus guère de difficultés à en recruter d’autres”. Car enfin, que serait Jack sans la masse des zélotes ? Rien, bien sûr. Une fois mise au rancart la capacité d’être seul, tout est possible – surtout le pire.

Plutôt que de prêcher la bonne la parole, Swift a choisi de saisir cet enthousiasme à la racine. Toute la quincaillerie révolutionnaire y passe, depuis l’emphase universalisante jusqu’aux rivalités infra-groupusculaires. On lit, on rit, on avance dans le livre comme s’il avait été rédigé par un pourfendeur du maoïsme ou de l’écriture inclusive. Et l’on comprend, chemin faisant, à quoi sert la littérature : à nous faire gagner du temps.

Jonathan Swift, A Tale of A Tub (1704).

Lettre à Benoît

« Sollers s’est toujours trompé politiquement, non ? » me demandais-tu au Bonaparte avec cette joie si peu mauvaise et cette curiosité sans malice qui te résument entièrement. Est-ce un hasard si tous les écrivains de ma génération – tous ceux qui ont eu la chance d’être lus, suivis, accompagnés par toi – se souviennent de ta bienveillance ? Peut-être étais-tu constitutivement incapable de grandes convictions, peut-être raisonnais-tu en homme sur le départ pour lequel les passions ordinaires du milieu littéraire, ce milieu qui était pourtant le tien – jalousie, compétition, égotisme – constituent une immense perte de temps. Te voilà délivré d’une époque si lourde, te voilà tout à fait chez toi parmi les dessins de Sempé, les textes de Milan et les accords de Bach. Repose en paix dans la fraîcheur du temps.

Se méfier de Shakespeare

« On peut ainsi résumer le grand tort de Shakespeare : ne pas avoir voulu, ou pu, ou su lire Bourdieu. Combien d’erreurs sociologiques et combien d’anachronismes aurait-il évités s’il avait pris la peine de se pencher, lui le Barde frivole, sur les structures sociales de l’économie. Seulement voilà : ni la rébellion fomentée par Jack Cade ni les contestations en Cornouaille n’auront éveillé sa conscience sociale. Face à un tel aveuglement, la méfiance s’impose ».

Geoffroy de Lagasnerie, Se méfier de Shakespeare, 2024.

Un prophète

L’islamophobie est tellement répandue que le système produit des attentats pour pouvoir détester les musulmans plus facilement : telle est la nouvelle thèse de Monsieur Mélenchon. Jusqu’à présent le leader de la France dite Insoumise s’était contenté d’accuser le gouvernement français des crimes commis au nom d’Allah. Lassé d’excuser les islamistes après coup, Monsieur Mélenchon a décidé de frapper fort : les excuser avec un temps d’avance. C’est sa manière à lui d’avoir raison.

Comprenons bien le problème de Monsieur Mélenchon. Le leader de la France Insoumise n’est pas en guerre contre l’islamisme, mais contre le fait d’avoir tort. C’est pourquoi les Français n’apprendront rien sur le prochain attentat : rester dans le vague, voilà encore la meilleure façon de ne pas se tromper. L’important n’est pas de dévoiler l’identité exacte du circuit ou du commanditaire, l’important est que notre homme puisse jeter à la face du monde cette phrase qui l’obsède, la phrase qui le dévore, celle qui le vengera enfin de ses adversaires, de son futur échec, et, pour finir, du réel : “je vous l’avais bien dit”.

7.06.2021

Le masochisme sans peine

Disposition des livres chez Gibert Joseph. Sur la table de droite, Luc Ferry s’interroge sur la vie heureuse. Sur la table de gauche, Houria Bouteldja nous propose sa lecture de l’Etat racial intégral. « Et au milieu, demandera-t-on sans doute, qu’a-t-on placé au milieu? » À cette question chinoise le libraire a déjà répondu. Sur la table du milieu le promeneur découvrira un livre intitulé « Se vouloir du bien et se faire du mal », ce qui constitue peut-être le fin mot de l’histoire.

Samuel Paty

« Pardon de briser le bel unanimisme émotionnel actuel, mais je rappelle qu’un dépôt de plainte a été effectué par la famille Paty contre l’Education nationale et le Ministère de l’Intérieur. Nous sommes actuellement dans la situation surréaliste suivante : tout le monde lui rend hommage, mais personne ne veut répondre aux questions très simples et très concrètes contenues dans ce document de 80 pages. Si aucun juge d’instruction n’est saisi pour faire en sorte que les responsables de sa non-protection répondent de leur gestion, le message qui sera envoyé aux professeurs est le suivant : vous voyez, on peut vous assassiner, on peut vous décapiter, tous ceux qui sont en charge de votre protection s’en sortiront, eux, indemnes — qui avec la légion d’honneur, qui avec les palmes académiques »

David di Nota, FranceinfoTv, 16 octobre 2022.