De la corruption en Ukraine. Quatre questions à Tetyana Nikolaienko

Ses enquêtes sont toujours méticuleuses et ses analyses, d’une précision redoutable. En Russie, la vie de Tetyana Nikolaienko (Tетяна Ніколаєнко) ne tiendrait qu’à un fil. Mais la Russie n’est pas l’Ukraine – et tout est là. Rencontre avec une journaliste d’investigation qui n’entend pas choisir entre la lutte contre la corruption et la lutte contre Poutine – puisque c’est la même chose.

DdN – Présentée comme une manière de mieux lutter contre la corruption et de mieux lutter contre l’infiltration russe, la loi 12414 a suscité une forte opposition au point que le président Zelensky a dû faire machine arrière. Avant d’analyser la nouvelle loi, pourriez-vous nous expliquer les raisons de ce rejet initial ?

TN – En réalité, les raisons de l’adoption du projet de loi 12414 n’étaient pas fortuites. Au contraire, elles étaient le résultat d’une haine profonde et systémique du pouvoir actuel envers les organes anticorruption. Pendant des années, une règle tacite s’est imposée en Ukraine : accéder au pouvoir, c’était assurer la richesse de ses enfants et petits-enfants. En tant que député ou haut fonctionnaire, il n’existait qu’un seul moyen d’y parvenir : le lobbying au profit de certains intérêts commerciaux et la corruption. L’émergence des institutions anticorruption a radicalement brisé ce système. Plus de 30 députés de l’actuelle législature ont été inculpés. Des personnes proches du président Zelensky ont également été mises en cause, comme le chef du Comité antimonopole, Pavlo Kyrylenko, et le vice-Premier ministre Oleksiï Tchernychov. Il est évident que, dans ces conditions, la haine envers ces institutions atteignait des sommets, même si leur fonctionnement était loin d’être parfait. C’est dans ce contexte que le Bureau du président a décidé de modifier la loi, afin que le procureur général puisse, en cas de besoin, retirer une affaire gênante au NABU et au SAPO, leur faisant ainsi perdre leur indépendance institutionnelle.

DdN – Quel regard portez-vous sur la nouvelle mouture juridique proposée – en l’occurrence, la loi 13531?

TN – Le projet de loi présidentiel rétablit en fait tous les pouvoirs que les institutions anticorruption avaient perdus.

Les détectives du NABU retrouveront leur autonomie et ne recevront d’instructions que des procureurs du Parquet anticorruption spécialisé (SAPO).

Le procureur général ne pourra plus donner d’instructions au chef de l’organe d’enquête préliminaire du NABU ni à son département de contrôle interne.

Le procureur général sera interdit de transférer des affaires relevant de la compétence du NABU à d’autres organes — sauf en cas d’impossibilité objective de fonctionnement du NABU en temps de guerre, et uniquement avec l’autorisation du chef du SAPO.

Le chef du SAPO pourra lui-même déterminer la compétence d’une affaire, donner des instructions, approuver des accords de coopération avec l’enquête, remplacer les procureurs ou constituer des groupes de procureurs.

Cependant, certains points problématiques subsistent.

Selon la nouvelle version de l’article 218 du Code de procédure pénale, les litiges concernant la compétence des affaires liées au NABU seront tranchés soit par le procureur général, soit par le chef du SAPO. Cette compétence partagée peut provoquer des conflits.

En outre, le projet de loi prévoit des contrôles obligatoires au détecteur de mensonges tous les deux ans pour les employés du NABU ayant accès aux informations classifiées, ainsi que la possibilité pour le SBU de contrôler, pendant six mois, ces employés en vue de détecter une éventuelle collaboration avec la Russie. Que cela nous plaise ou non, ces contrôles pourraient théoriquement être utilisés comme un outil d’influence du SBU sur le NABU.

L’adoption de cette loi permettra probablement de débloquer l’aide internationale suspendue, mais elle ne signifie nullement un rétablissement de la confiance envers les autorités ni une accélération automatique du processus d’intégration européenne.

DdN. Il reste que le président ukrainien a très vite compris – face à la colère de la rue comme au ralentissement net, voire au gel de l’aide européenne – la nécessité de faire machine arrière. «It doesn’t take a great analyst to guess that stopping financial aid when Ukraine’s entire budget does not even cover the needs of the Ministry of Defence is a disaster for the state and a path to defeat», écriviez-vous. Dans ce contexte, comment analysez-vous le calcul des députés «récalcitrants» ?

TN – À vrai dire, l’avis des députés, dans cette affaire, n’a pas été déterminant, car la majorité exécute généralement sans réserve la volonté du président. En revanche, les raisons pour lesquelles il a changé de position peuvent avoir plusieurs explications : il y a là à la fois la pression de la rue et celle des donateurs internationaux. D’après mes sources, la Première ministre Ioulia Sviridenko et le vice‑Premier ministre Taras Kachka, après une conversation avec des représentants européens, ont informé le président qu’il risquait de perdre non seulement 1,4 milliard d’euros dès à présent, mais aussi 20 milliards à l’avenir.

Par ailleurs, un des responsables proches du président lui a apporté des informations montrant que les manifestations n’étaient en réalité financées ni par Porochenko, ni par Pinchouk, ni par Soros. Les gens, avec leurs pancartes en carton, étaient venus d’eux‑mêmes. Et cela aussi a contribué à une meilleure compréhension de la situation.

Mais cette prise de conscience ne met pas à l’abri de faux pas à l’avenir — y compris de tentatives de pression sur les médias.

DdN – Dans un éditorial retentissant, The Economist évoque l’idée d’une victoire russe – non par un gain territorial majeur – mais par le noyautage en interne du Parlement, comme en Géorgie. Pensez-vous qu’un tel scénario est possible en Ukraine ?

TN – Je n’aime pas trop parler en termes de « scénarios écrits par d’autres », car la dynamique d’un pays est aussi individuelle que celle d’une personne. Mais les risques d’influence russe sous des formes non militaires ont existé, existent encore et existeront toujours — tant sur l’Ukraine que sur l’Europe, dans le cadre des idées mégalomaniaques de Poutine. La Russie a toujours eu ses partis au sein du Parlement ukrainien, et seule la guerre sanglante a rendu toute orientation prorusse indécente pour les politiciens. Mais la Russie saura toujours exploiter nos faiblesses et nos bêtises à son avantage. Car le vote de la semaine dernière nous a fait plus de tort que toutes les manigances d’Orban réunies. La Russie exploitera tout pour empêcher notre entrée dans l’Union européenne.

31.07.2025

————————————————————

STRAIGHT TALK. A Conversation with Tetyana Nikolaienko.

DdN – Framed as a way to better fight corruption and block Russian infiltration, Law 12414 provoked such strong opposition that President Zelensky was forced to backtrack. Before we analyse the new bill, could you explain the reasons for this initial backlash?

TN – As a matter of fact the push for Law 12414 was anything but accidental. It stemmed from a deep, systemic hostility within the current leadership toward the country’s anti-corruption bodies. For years, an unwritten rule dominated Ukrainian politics: winning power meant securing wealth for your children and grandchildren. For MPs or senior officials, there was only one way to achieve that—lobbying for certain business interests and engaging in corruption.

The rise of anti-corruption institutions shattered this system. More than 30 MPs in the current parliament have been indicted. Figures close to President Zelensky have also faced accusations, including the head of the Anti-Monopoly Committee, Pavlo Kyrylenko, and Deputy Prime Minister Oleksiy Chernyshov. Unsurprisingly, in such an environment, resentment toward these institutions reached new heights—despite their own imperfections.

It was in this context that the President’s Office moved to change the law, giving the Prosecutor General the power to remove a sensitive case from the NABU or SAPO whenever necessary—effectively stripping them of their institutional independence.

DdN – How do you view the new legal proposal — namely, Law 13531?

TN – The presidential bill essentially restores all the powers that the anti-corruption institutions had lost.

NABU detectives will regain their autonomy and will take instructions only from prosecutors of the Specialized Anti-Corruption Prosecutor’s Office (SAPO).

The Prosecutor General will no longer be able to give instructions to the head of NABU’s pre-trial investigation body or to its internal control department.

The Prosecutor General will also be prohibited from transferring cases within NABU’s jurisdiction to other agencies — except in cases where NABU is objectively unable to function during wartime, and then only with the consent of the SAPO chief.

The head of SAPO will have the authority to determine jurisdiction, issue instructions, approve cooperation agreements with investigators, replace prosecutors, or form teams of prosecutors.

However, some problematic points remain.

Under the new version of Article 218 of the Criminal Procedure Code, disputes over the jurisdiction of NABU-related cases will be settled either by the Prosecutor General or by the head of SAPO. This shared jurisdiction could easily lead to conflicts.

In addition, the bill mandates biennial polygraph tests for NABU employees who have access to classified information, as well as allowing the SBU to monitor these employees for six months to detect any possible collaboration with Russia. Whether we like it or not, such checks could, in theory, be used as a tool for the SBU to exert influence over NABU.

Passing this law will likely unlock the suspended international aid, but it will in no way restore trust in the authorities or automatically speed up the process of European integration.

DdN – And yet Zelensky was quick to grasp — confronted by public anger and by a sharp slowdown, if not a freeze, in European aid — that a U‑turn was inevitable. “It doesn’t take a great analyst to guess that stopping financial aid when Ukraine’s entire budget does not even cover the needs of the Ministry of Defence is a disaster for the state and a path to defeat,” you wrote. In this context, how do you assess the calculation of the “recalcitrant” Mps?

TN – To be honest, the opinion of MPs in this matter was not decisive, as the majority generally carries out the president’s will without question. By contrast, the reasons why he changed his position may have several explanations: both the pressure from the street and that from international donors played a role.

According to my sources, Prime Minister Iuliia Svyrydenko and Deputy Prime Minister Taras Kachka, after a conversation with European representatives, informed the president that he risked losing not only €1.4 billion immediately, but also €20 billion in the future.

In addition, one of the officials close to the president brought him information showing that the protests were in fact not funded by Poroshenko, Pinchuk, or Soros. People, with their cardboard placards, had come of their own accord. This too contributed to a better understanding of the situation.

However, this awareness does not shield against missteps in the future — including attempts to put pressure on the media.

DdN – In a widely discussed editorial, The Economist floated the idea of a Russian victory — not by securing major territorial gains, but by quietly capturing influence within Parliament, as occurred in Georgia. Do you consider such a scenario plausible in Ukraine ?

TN- I don’t really like to speak in terms of “scenarios written by others,” because a country’s dynamics are as individual as those of a person. But the risks of Russian influence in non-military forms have existed, still exist, and will always exist — both over Ukraine and over Europe, as part of Putin’s megalomaniac ambitions. Russia has always had its own parties in the Ukrainian parliament, and only the bloody war has made any pro-Russian stance politically indecent. But Russia will always find ways to exploit our weaknesses and our foolishness to its advantage. In fact, last week’s vote has done us more harm than all of Orbán’s scheming put together. Russia will seize on anything it can to block our path to the European Union.

31.07.2025

Exception française

« Poutine s’arrêtera là où on l’arrêtera », tel est le crédo des réalistes qui s’en tiennent aux B.A.-BA des rapports de force. Observation militaire validée par les faits, puisque Poutine a toujours répondu aux divers tapis rouges déployés sur les tarmacs les plus improbables par un surcroît de bombardements et de sauvagerie. Mais c’était sans compter la profondeur de vue de l’école réaliste française, laquelle entend faire la nique à Clausewitz en inventant quelque chose de nouveau : le machiavélisme inefficace – ou, si l’on préfère, le réalisme irréaliste. Exemple intéressant de l’exception française, le réalisme irréaliste emprunte au pacifisme sa détestation des armes et au machiavélisme son prestige. Sa formule préférée est la suivante : « Cette guerre s’arrêtera quand nous aurons enfin montré à Poutine nos bonnes intentions. » Cette philosophie n’a bien sûr aucune chance de retenir le bras vengeur du KGBiste au teint pâle – du moins permet-elle à l’extrême gauche de taper sur l’OTAN et aux amis de Monsieur Mariani de taper sur Macron – ce qui prouve que son intérêt idéologique n’est pas tout à fait nul.

Dans cette foire à la détestation, la bonne nouvelle est que les Français continuent de soutenir majoritairement la défense diplomatique et militaire de l’Ukraine. Il va sans dire que nos bons ironistes se dépêcheront de critiquer ce résultat suivant l’adage bien connu (« I do not believe in statistics unless I have falsified them myself. ») – mais une question demeure. Et si l’homme de la rue était plus réaliste que les stratèges prétendument subtils du poutino-pacifisme ? Et si l’homme de la rue était assez intelligent pour faire la part des choses entre les faiblesses de l’U.E. – faiblesses qui n’échappent à personne – et la nécessaire défense de l’Ukraine face au trio des dictateurs qui se frottent déjà les mains à la simple idée d’écraser l’Ukraine, et, au-delà, l’Occident ? Tout à la joie de maudire l’Europe, nos réalistes sont tout prêts à minimiser la dangerosité de cet axe-là, mais il semble que les Français, là encore, ne soient pas d’accord avec eux.

Je n’ignore pas que les sondages peuvent évoluer – d’autant que le plus gros reste à faire – mais le simple fait que le révisionnisme coupable de Monsieur Mélenchon soit si peu représentatif est, en soi, une bonne nouvelle. On pourrait en dire tout autant du discours violemment anti-OTAN qui anime le « décolonialisme » de gauche et le souverainisme de droite, discours qui n’a pas l’air d’obtenir le résultat escompté puisque que les Français adoptent une position qu’il faudrait presque qualifier, tant vis à vis de l’OTAN que de l’U.E, de prudemment « aronienne ». Nul doute que ce fait déplaisant passera aux oubliettes de la vie intellectuelle française d’ici peu, chaque philosophe reprenant ses convictions de départ comme si de rien n’était.

Quoi qu’il en soit, il est heureux que l’homme de la rue ne passe pas tout son temps à taper sur Macron comme si la solution aux meurtres de masse se trouvait là ; il est heureux que la question ukrainienne ne soit pas entièrement dévorée par le campisme ; il est heureux que notre boussole morale ne soit pas entièrement corrompue par des luttes de pouvoir ; il est heureux que le Français moyen – le Français comme vous et moi – sache encore faire la différence entre un criminel de guerre et un président français qui n’a toujours pas empoisonné ses opposants – sauf erreur – au polonium 210. Simple détail, qui fait toutefois la différence entre une dictature imaginaire et une dictature réelle.

2.09.2025

Le syndicat vous informe

Tout était pourtant simple dans l’univers philosophique des années Macron. Le monde se divisait entre les lecteurs de Philippe Muray et les gogos à la Glucksmann que l’on pouvait ranger, sans difficulté excessive, dans le « camp du Bien ». On rigolait sous cape, on se trouvait intelligent, on s’enfilait des petits verres avec le sentiment d’appartenir au camp du Mal. Certains poussaient le frisson jusqu’à faire l’éloge de Carl Schmitt (le juriste du IIIème Reich censé donner un coup de fouet à nos parlementaires bedonnants) d’autres se contentaient de voir en Donald Trump le sauveur du monde libre. On se disait aussi qu’en soutenant tout à la fois Poutine et Donald Trump, on se ferait deux amis pour le prix d’un. Et puis le milliardaire américain a conclu son deal sur le dos des Ukrainiens – qui est aussi un deal agressivement anti-Européen – et, sans même avoir gagné la moindre parcelle de puissance, nous voici avec deux ennemis pour le prix d’un.

Mais ne soyons pas ingrats envers l’époque qui nous est offerte.

En soi, cette séquence historique n’est pas inintéressante, d’autant qu’elle nous permet de mieux comprendre l’espèce de sidération qui devait suivre le pacte germano-soviétique : comment deux puissances militaires que tout devrait opposer peuvent-elles s’entendre pour racketter et piller les petits États alentour ? Aussi bien, cette séquence nous permet de mieux saisir comment la haine du parlementarisme – aujourd’hui celle de l’U.E.– a pu offrir aux « personnalités autoritaires » une popularité sans pareille. Combien de ces anti-parlementaires ont vu en Hitler, par contraste, un vrai patriote ? Allons plus loin : combien de ces Français ont vu en Hitler un homme de paix ?

Poutine n’est pas Hitler, mais ce mécanisme demeure, tout comme la frustration qui lui sert de principe agissant. Même la philosophie qui l’accompagne – soyons intraitables avec les Ukrainiens et conciliants avec la Russie – n’a pas changé d’un iota. J’ignore pourquoi le syndicat des poutinistes réunis – cet arc lumineux qui va de Monsieur Taché à Monsieur Dupont-Aignan en passant par ce grand gaulliste à la renverse, Henri Guaino – déploie autant d’efforts pour recruter de nouveaux orateurs, alors que tous les arguments de ces Messieurs sont déjà contenus dans ce petit tract.

Our kind of traitor

Sale temps pour le confort intellectuel et les réflexes partisans. De même que les amis de la paix devraient avoir bien du mal à accuser les Américains de la guerre ukrainienne maintenant que Donald Trump s’est rangé – et avec quel éclat – derrière l’admirable Poutine, le militant trumpiste devrait avoir bien du mal à accuser l’administration Biden de vouloir dénigrer leur beau champion – maintenant que les critiques les plus féroces contre la politique étrangère de Donald Trump proviennent du camp républicain lui-même.

Laissons donc de côté les attaques de la gauche américaine, et intéressons-nous au camp d’en face. Parmi tous ces « Never-Trumpers » de droite, catastrophés par les concessions faites à la Russie et la tournure illibérale de l’Amérique de Monsieur Musk (bien décrite par Philip Roth dans « Le Complot contre l’Amérique », mais également dans un roman moins connu et toujours d’actualité, « Our Gang »), notons la présence d’un représentant particulièrement vigoureux, Bryan Fitzpatrick, et d’un officier très intéressant : Alexander Vindman. Médaillé militaire, agent de renseignement (notre homme est aussi à l’aise en russe qu’en ukrainien) Vindman parle d’un sujet qu’il connaît bien – et ça se voit. Comme le général Hodges, il pense que Poutine ne veut pas la paix. Comme le général Hodges, il pense que l’abandon des démocraties en Europe est un contre-sens. Comme le général Hodges, il pense que le découplage du droit et de la force est une erreur philosophique majeure, et que cette reddition en rase campagne dessert les intérêts directs des États-Unis.

À lire, donc, pour découvrir cette Amérique républicaine qui résiste au nettoyeur de la Maison Blanche.

Alexander Vindman, « The Folly of Realism », PublicAffairsU.S, 2025, 304 p.

Kant sous le manteau

Petite conférence sur Emmanuel Kant et réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? (Kyiv, 2025)

***

Pour sortir Emmanuel Kant du carcan scolaire dans lequel ses ennemis entendent le maintenir, le mieux serait de remonter le fil du temps. Le mieux serait de repartir en Allemagne, dans le duché de Wurtemberg, dans les années 1780, à une époque où Kant circulait sous le manteau.

Ce n’est certainement pas en tant que penseur doloriste ou moralisateur que le promeneur de Königsberg a exercé une influence considérable sur ses contemporains. Loin de voir en lui, comme nous le faisons si volontiers aujourd’hui, un penseur puritain, les jeunes kantiens ont surtout vu en lui un contempteur de la morale chrétienne dans ce qu’elle a de plus faux et de plus étouffant. Et comment ne pas donner raison à ces lecteurs de génie (au premier chef Hegel, penseur dont nous sommes tout aussi loin d’avoir fait le tour) puisque Kant réduit toute la morale à un seul principe : l’autonomie du sujet ? Est immoral le plaisir pris à la souffrance morale, parce que ce masochisme relève, non du devoir, mais de la « pathologie ». Est immorale la volonté de se donner en exemple (voyez l’affligeant spectacle des célébrités woke…), car cette pratique suppose que le sujet n’est pas capable de trouver la loi morale en lui-même. Est immorale la volonté de gouverner les hommes par la crainte – du dictateur, de Dieu, you name it… – parce qu’elle maintient les hommes dans un état de permanente minorité. On peut se gausser de ces vieux principes (c’est effectivement la mode la plus répandue), mais il faut admettre qu’un adepte de l’hétéronomie (autrement dit un philosophe soucieux de revendiquer le droit imprescriptible d’être gouverné par un autre), aurait bien du mal à défendre son cas…

C’est en 1793, année de tous les dangers, que Kant publie « La Religion dans les limites de la simple raison ». Pour apprécier l’importance de cet opuscule, le mieux est de se rendre directement aux pages consacrées au sacrifice d’Abraham. « Qu’Abraham veuille sacrifier son fils en obéissance à l’ordre divin, c’est une conduite inacceptable du point de vue moral. Si quelqu’un croit qu’il est possible qu’un tel commandement vienne de Dieu, il doit examiner cette prétendue voix divine par rapport aux principes moraux, et si cette voix commande quelque chose qui va à l’encontre de la morale, alors il ne peut s’agir d’un commandement de Dieu. » Ce n’est donc pas à la raison de se soumettre au commandement divin, mais bien à Dieu de respecter un certain nombre de principes imprescriptibles que la raison est parfaitement en mesure d’établir simplement, et par elle-même. Ci-git l’islamisme et la farandole des assassins théo-délirants.

L’idée que la religion doit être soumise à un noyau moral constitué de prescriptions élémentaires – cette idée-là n’est pas nouvelle ; nous la trouvons, en toutes lettres, chez Spinoza. Mais ce qui est proprement révolutionnaire – au double sens que ses contemporains donneront à ce mot – c’est la référence implicite au despotisme. Il ne suffit pas de soumettre Dieu à la morale, il faut encore soumettre la morale à l’idée de droit. C’est ce réaménagement – cette réorganisation architectonique – qui importe en premier lieu chez Kant. La vraie question n’est donc pas : « Kant est-il victime d’une conception puritaine de la morale ? », mais bien : comment passe-t-on de la morale entendue au sens ordinaire du terme – tu te comporteras correctement – à la morale au sens kantien : tu affirmeras ton autonomie contre toutes les formes de despotisme que l’Histoire ne manquera pas de placer devant toi ?

Pour illustrer le caractère intempestif de cette approche, permettez-moi de faire un petit saut dans le temps en relisant les magnifiques « Manuscrits de 1844 » du jeune Marx. « Ayant réduit les besoins de l’ouvrier à l’entretien le plus misérable de la vie physique, l’industriel », écrit Marx, « n’aura de cesse que de lui donner des leçons d’ascétisme, comme si le seul destin du pauvre était, inlassablement, de se serrer la ceinture. Et Marx d’ajouter ceci : ‘le moindre luxe chez l’ouvrier lui paraît condamnable’. » En quoi cet usage bourgeois de la morale est-il particulièrement pervers ? En ceci que l’ouvrier n’est pas reconnu comme sujet de droit, mais comme un objet sub-juridique à tancer inlassablement. On pourrait reformuler la situation en termes strictement kantiens : là où l’égalité juridique est absente, la morale est immanquablement perverse.

Il suit de cette approche kantienne – approche profondément novatrice – qu’une définition purement sociologique de la morale est impuissante à comprendre sa vraie nature. Si la morale était une simple convention conçue pour tancer les individus ou pour maintenir l’espèce humaine dans un état de permanente minorité – si cette convention n’était qu’une forme de police sociale, ou, pour reprendre un terme foucaldien, si elle n’était qu’une « conduite des conduites » – alors son seul objet serait la soumission de l’homme par l’homme. Seulement voilà : non seulement cette pratique n’a aucun rapport avec la définition rigoureuse de la morale, mais elle est consubstantiellement immorale. (Comme l’écrira plus tard Jan Patocka dans son « Testament », « la morale n’est pas là pour faire fonctionner la société – mais pour que l’homme soit homme »).

Une deuxième conséquence découle de la première : ramener la morale à l’idée de droit et à l’autonomie du sujet, ce n’est pas s’enfoncer dans une vision romantique ou « métaphysique » du libre arbitre, mais, au contraire, rapporter la preuve évanescente et éternellement contestable de cette liberté à l’exercice concret de l’autonomie juridique. C’est bien pourquoi l’autonomie est une auto-nomos, une capacité de déterminer le contenu de la Loi de manière individuelle. La lutte spinoziste contre l’arbitraire trouve dans cette idée juridique un prolongement logique, puisqu’il s’agit, dans les deux cas, d’échapper à l’État paternaliste qui voit en chaque sujet un « mineur » à punir (comme si l’État était un chaperon) ou à épanouir (comme si l’État détenait la clé du bonheur). Le seul bonheur dont il sera question ici a trait à l’arbitraire et à sa limitation juridique.

Voilà qui place la question du despotisme au coeur des Lumières. Pour reprendre une formule kantienne, le despotisme « éternise la violation du droit », de sorte que l’exigence juridique doit être conçue comme une percée, un appel d’air, une forme de trouée à la surface toujours recommencée de la perversion politique.

Dans une analyse célèbre, Michel Foucault a tenté de restituer cette nouveauté. Nous lisons :

« En décembre 1784, la Berlinische Monatsschrift a publié une réponse à la question : Was ist Aufklärung ? Et cette réponse était de Kant. Texte mineur, peut-être. Mais il me semble qu’avec lui entre discrètement dans l’histoire de la pensée une question à laquelle la philosophie moderne n’a pas été capable de répondre. » Et Foucault de poursuivre : « De Hegel à Horkheimer ou à Habermas, en passant par Nietzsche ou Max Weber, il n’y a guère de philosophie qui, directement ou indirectement, n’ait été confrontée à cette même question : quel est donc cet événement qu’on appelle l’Aufklärung et qui a déterminé, pour une part au moins, ce que nous sommes, ce que nous pensons et ce que nous faisons aujourd’hui ? »

Si l’on suit Foucault, l’objectif de Kant consisterait à comprendre « comment se pose la question philosophique du présent ». Bien sûr, celle-ci peut se poser de bien des manières. On peut, tel saint Augustin, chercher dans le monde actuel les indices d’un événement à venir, événement décisif dont il nous appartiendrait de déchiffrer la venue. On peut, à la manière de Vico, développer une conception linéaire du progrès, progrès qui nous ferait passer de l’ombre à la Lumière de manière irréversible. Or, « la manière dont Kant pose la question de l’Aufklärung est tout à fait différente : ni un âge du monde auquel on appartient, ni un événement dont on perçoit les signes, ni l’aurore d’un accomplissement. Kant définit l’Aufklärung d’une façon presque entièrement négative, comme une Ausgang, une ‘sortie’, une ‘issue’. »

Jusque-là, tout va bien. Mais voici que Foucault en vient à écrire ceci : « Dans ses autres textes sur l’histoire, il arrive que Kant pose des questions d’origine ou qu’il définisse la finalité intérieure d’un processus historique. Dans le texte sur l’Aufklärung, la question concerne la pure actualité. Il ne cherche pas à comprendre le présent à partir d’une totalité ou d’un achèvement futur. Il cherche une différence : quelle différence aujourd’hui introduit-il par rapport à hier ? » Un Kant très particulier s’en dégage, lequel, débarrassé de toute considération méta-historique, serait uniquement préoccupé par la simple différence entre une époque et une autre. Cette lecture est certainement conforme à l’exigence foucaldienne de « penser autrement », mais nous voyons que cette opération dépend d’une exclusion : celle qui consiste à mentionner « d’autres textes », comme si ces « autres textes » n’avaient plus d’importance au regard de cette « actualité pure ».

Soucieux de distinguer humanisme et Aufklärung, Foucault note à bon droit que le stalinisme, lui aussi, était un humanisme. Mais il est à noter que cette remarque s’applique aussi bien à l’éthique de la différence que défend Foucault : toutes les dictatures modernes entendaient rompre avec l’ordre existant. Le stalinisme, lui aussi, entendait apporter quelque chose de nouveau – en quoi cette différence pour la différence serait-elle plus légitime ou significative qu’une autre ?

Un mot particulièrement intéressant n’apparaît jamais dans ce commentaire, un mot qui est à la réflexion foucaldienne ce que le sein de Dorine est à la pudeur de Tartuffe : cette chose honteuse, assurément indigne d’un philosophe contemporain, est écartée d’un revers de la main au bénéfice d’une critique entièrement « archéologique » et « généalogique » de soi et des autres. Ce mot – ou plutôt ce concept – c’est le droit naturel, autrement dit la capacité de juger les lois positives d’un État en fonction d’une loi qui lui est supérieure, capacité dont Kant se fait pourtant le défenseur. S’il est exact, comme le veut Foucault, qu’un philosophe « moderne » se définit par sa manière de répondre à la question « Qu’est-ce que les Lumières ? », alors cette exclusion est certainement représentative d’une situation : non de la sienne, mais de la nôtre.

Croyant faire montre de prudence, Foucault ne cesse d’insister sur les difficultés de « Qu’est-ce que les Lumières ? », mais il me semble, a contrario, que Kant fait preuve d’une très grande netteté. C’est même cette netteté que nous avons perdue dans les eaux fangeuses de la post-modernité (ce magma déplorable où des fascistes passent pour des défenseurs de la liberté d’expression et les islamistes pour des militants de la cause anti-coloniale).

De même que l’imposture morale consiste à dénier l’autonomie du sujet, le despotisme consistera toujours à transformer le citoyen en homme surnuméraire – ou, pour le dire en termes kantiens, à utiliser l’homme comme moyen et seulement comme moyen. Il n’en va pas différemment de la perversion idéologique : le mot n’est pas de Kant, mais la chose est bien là. Si les idéologues – que Kant appelle superbement les « tuteurs attitrés de la masse » – ne cessent de tabler sur la peur, sur la non-pensée, sur l’infantilisation, sur l’imbécillité des sujets, si ce calcul constitue l’essence du « pacte secret » qui donne à toutes les dictatures de s’entendre sur le dos de leurs propres sujets (voyez la Russie de Poutine ou la Corée du Nord, actuellement unies sur le front ukrainien), il n’en reste pas moins qu’un tel pacte sera toujours illégal, « quand bien même il serait entériné par le pouvoir suprême ».

Que le despotisme soit susceptible d’une définition et que cette définition soit universelle, voilà ce qui permet de répondre à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? C’est bien cette définition à la fois temporelle et atemporelle qui importe. C’est bien cette double dimension qui confère à l’Aufklärung une signification si simple qu’elle ne perdra jamais, aux yeux de Kant, son actualité.