Kherson : safari humain.

“Répondre à l’obstination dans le crime par l’obstination dans le témoignage”, écrivait Albert Camus : voilà une phrase qui résume à elle seule la trajectoire de Zarina Zabrisky. Personne n’a mieux documenté la chasse à l’homme qui continue de terroriser les civils à Kherson. Rencontre avec une cinéaste unique à l’occasion de la sortie en France de son film “Kherson : Human Safari”.

DdN – Comment as-tu pris connaissance de la ville de Kherson ?

Zarina Zabrisky – Avant la guerre, j’ai un vague souvenir de pastèques et de la route poussiéreuse qui mène à la Crimée. Je n’étais jamais allé à Kherson avant l’invasion russe à grande échelle. La vie est maintenant divisée en deux : avant la guerre et après. La nuit où tout a commencé, j’étais chez moi, en Californie, et même si je savais que cela arriverait, j’ai presque perdu la tête d’horreur et de chagrin. Pour tenir le coup, j’ai commencé à publier compulsivement sur Twitter, traduisant des messages issus de chaînes Telegram, ce qui s’est transformé plus tard en un fil monstrueux — il a duré environ trois mois, et je l’ai terminé en Ukraine, quand j’ai commencé à écrire pour Euromaidan Press. Le 27 février 2022, j’ai mentionné pour la première fois Kherson : “À Kherson, l’armée russe a exécuté un journaliste.” Quelques heures plus tard, j’ai écrit : “ALERTE ! Nova Kakhovka, dans la région de Kherson, est sous le contrôle des troupes russes. Ils ont saisi le comité exécutif municipal, retiré tous les drapeaux ukrainiens des bâtiments.” Et j’ai continué à rendre compte alors que la ville résistait. Ce fil était mon cocktail Molotov. Kherson apparaissait de plus en plus, avec des Ukrainiens qui sautaient sur les chars russes en mouvement, brandissaient des drapeaux et riaient au nez des envahisseurs. Voilà ma première impression. J’ai adoré leur intrépidité.

DdN – Quand as-tu pris la décision de te rendre à Kherson pour observer la situation de tes propres yeux, et quelles difficultés as-tu rencontrées au départ ?

Zarina Zabrisky – Comme tous les autres journalistes en Ukraine, je me battais pour avoir une place — ou même un simple espace debout — dans l’un des deux bus et demi du press tour vers Kherson, le premier après la libération. Cette tournée fut aussi inoubliable que tristement célèbre, car journalistes et photographes devaient sprinter et jouer des trépieds et des coudes pour se frayer un chemin. Je cours vite et je fais du kickboxing, donc cela m’a bien servi : j’ai réussi à obtenir une place dans le « demi » bus — un vieux modèle qui est tombé en panne dès le trajet aller, mais qui a fini par repartir et nous conduire à travers des villages détruits et délabrés, sur une route brisée. À un moment, nous avons dû descendre et marcher, car le bus ne pouvait plus passer avec nous tous à bord — les mines étaient simplement alignées sur le bas-côté.

Nous sommes arrivés à la libération — ce fut la journée la plus cinématographique de ma vie réelle : des inconnus qui s’embrassaient en pleurant, toute la place qui chantait, Zelensky surgissant de nulle part à un mètre de moi, et l’extase pure de la liberté. Cela m’a bouleversée ; le sentiment ressemblait à celui de tomber amoureux. Sauf que je suis tombée amoureuse de toute une ville.

J’ai saisi chaque occasion pour y retourner et témoigner, accédant à des lieux désormais fermés ou disparus — caves de torture du KGB, port fluvial, zones côtières. J’ai tout filmé avec mon téléphone. Je voulais toujours écrire un livre, mais à un moment donné, après avoir co-produit le premier documentaire, j’ai compris que Kherson avait besoin d’un film, pas d’un livre. Je veux dire : j’écris toujours un livre, il paraîtra plus tard, mais pour l’instant Kherson avait besoin d’un film, pour son urgence et sa portée.

C’est ainsi qu’en septembre 2023, je suis revenue pour réaliser un film. J’ai dû franchir mille obstacles pour obtenir l’autorisation, car l’accès à Kherson était très limité, et je suis éternellement reconnaissante d’avoir eu cette chance. Le principal défi, c’était bien l’accès.

DdN – Comment as-tu organisé ton travail une fois sur place ?

Zarina Zabrisky – Filmer, comme écrire, est quelque chose de très organique, car je me contente de suivre l’histoire. Quand j’écris des récits ou des romans, les personnages apparaissent simplement dans mon esprit, et j’écris ce qu’ils disent et font. Pendant le tournage de mon documentaire, c’était la même chose, sauf que les personnages vivaient tout autour de moi. Bien sûr, ce n’étaient pas des personnages mais des personnes bien réelles, qui sont très vite devenues mes amis — c’est un avantage par rapport à un roman : on ne peut pas se lier d’amitié avec les personnages d’un livre. J’ai donc seulement eu à obtenir les autorisations pour accéder aux zones rouges, et à interviewer les militaires ; à part cela, je me promenais, je rencontrais des gens et je les écoutais. L’histoire s’imposait d’elle-même — je l’ai suivie chronologiquement, les étapes de la guerre devenant des chapitres. Quand j’ai filmé l’invasion, j’ai demandé à tout le monde où ils se trouvaient pendant les premiers jours. Il a été plus difficile de trouver des archives de l’occupation, car la plupart des gens n’avaient pas filmé ou avaient supprimé leurs vidéos par peur des Russes. Et comme pour les livres, la vie écrivait les nouveaux chapitres : le “safari humain” n’existait tout simplement pas lorsque j’ai commencé à filmer. Au fur et à mesure que l’histoire se déroulait, je la suivais et je la filmais.

DdN – Tu es sans doute la journaliste qui a suivi avec la plus grande précision la mise en place du safari humain à Kherson – en filmant ce crime de guerre in situ et en partageant le quotidien des habitants. Peux-tu expliquer, à quelqu’un qui n’en aurait jamais entendu parler, son principe ?

Zarina Zabrisky – C’est hélas vrai : j’ai découvert ce que l’on appelle le « safari humain ». J’aurais préféré ne pas avoir l’horrible privilège d’une telle découverte, mais il se trouve que j’étais la seule journaliste étrangère vivant à Kherson à ce moment-là. Les journalistes locaux – compétents, passionnés, intrépides et extrêmement affûtés – étaient tout simplement à la fois désensibilisés aux atrocités incessantes qui les frappaient et persuadés que le monde savait déjà ce qui se passait à Kherson. En réalité, la ville est isolée, non seulement à cause de la tentative de siège par drones, mais aussi dans l’espace informationnel.

Il n’existait aucun reportage sur ces petits drones commerciaux, les mêmes que l’on achète sur Amazon pour filmer un mariage ou une annonce immobilière, qui se mettaient à pourchasser des vieilles dames, des enfants, des chiens, des chèvres dans les villages, dans les rues, les potagers ou ailleurs. Cette « chasse » dystopique, folle au point d’en paraître absurde, était tellement invraisemblable que la plupart des rédactions ne m’ont pas crue pendant trois mois.

Mes journaux, Byline Times et Euromaidan Press, ainsi que quelques collègues de longue date, journalistes de guerre chevronnés, ont bien publié mes articles, mais l’information n’a jamais vraiment percé.

J’en ai parlé à des psychologues, qui m’ont expliqué que je me heurtais à des mécanismes de défense : admettre qu’un être humain puisse en traquer un autre tout en buvant son café, en suivant la poursuite à travers ses lunettes et en riant aux éclats, c’est une blessure morale trop lourde à supporter. Il est plus facile de balayer ça comme une fake news, ou d’ignorer purement et simplement. Parce que, dans le fond, que faire pour arrêter ça ?

Il est certain qu’ils boivent leur café en rigolant. Et comment le sait-on ? Parce que les chaînes Telegram russes partagent les vidéos prises par les drones, en les accompagnant de disco ringarde des années 90, de rap russe de mauvaise qualité et des commentaires bien gras. Les Ukrainiens, bien sûr, se protègent aussi en plaisantant et en riant, mais la plaisanterie s’arrête au moment où un drone vrombit au-dessus de votre tête, passe devant votre fenêtre — ou, comme cela m’est arrivé une fois, surveille ce qui s’y passe à l’intérieur.

Les drones attaquent soit en piquant d’un coup pour exploser et répandre leurs éclats, soit en lâchant des explosifs, parfois juste une canette de Coca ou une bouteille d’eau piégée. Ils opèrent aussi en groupes : ils percent des toits et y jettent des cocktails Molotov, incendiant bloc après bloc dans les quartiers côtiers. Ils lâchent aussi des mines anti-personnel appelées « Pétales », petits objets presque invisibles au sol qui explosent quand on marche dessus. Parfois, ils laissent tomber des tracts en russe affirmant que la Russie est venue « sauver » Kherson.

À ce stade, quand on se promène dans la rue, le simple bourdonnement d’une abeille suffit à vous faire sursauter.

DdN – Le déni suit l’inhumanité comme son ombre, disait Primo Levi. Du moins est-il désormais impossible de dire : « Nous ne savions pas. » Je laisse au spectateur le soin de traverser les différents chapitres de ton film : l’invasion russe, l’occupation, l’inondation criminelle de la ville et la campagne de terreur proprement dite. J’aimerais que tu nous parles de sa réception, et des résistances auxquelles tu es toujours confrontée.

Zarina Zabrisky – Merci pour cette citation. Comme je l’ai déjà mentionné, l’une des choses les plus difficiles pendant cette guerre, pour moi, c’est l’indifférence et le déni du monde. Parfois, c’est encore plus dur à supporter que les crimes atroces commis par les Russes. Là-bas, tout avait la clarté du Seigneur des anneaux : les Orques, c’était le mal ; les Elfes, le bien. L’ennemi et les ténèbres étaient – et sont toujours – de l’autre côté du fleuve, d’où ils tirent sans relâche leur barrage de feu mortel sur notre rive.

Mais dans le monde réel, en dehors de la guerre, les choses ne sont pas aussi simples, pas aussi tranchées en noir et blanc. Des gens qui ne sont clairement pas des « méchants » disent qu’ils sont fatigués de la guerre, tout en vivant dans la paix. J’ai toujours à l’esprit les Chants d’Innocence et d’Expérience de William Blake, qui m’aident beaucoup. Ceux qui n’ont pas fait l’expérience de la guerre n’ont pas les ressources pour la comprendre, et il est impossible de la transmettre : chacun doit l’éprouver sur son propre chemin.

D’une certaine manière cependant – de façon très subtile – le film offre ce lien insaisissable entre innocence et expérience, et seul l’art est capable de cela. La propagande, elle, est affaire de séduction – séduction de l’esprit, parfois du corps, en sollicitant tous les sens. L’art, lui, parle d’amour et de compassion. Mais pour entrer dans cette zone, il faut accepter de renoncer au confort. Ainsi, la forme de rejet la plus fréquente que je rencontre, c’est : « J’aimerais voir ton film, mais j’ai peur d’être bouleversé. » C’est compréhensible et je le respecte.

Heureusement, le film, tout en montrant la guerre moderne, ne met pas l’accent sur la souffrance, mais sur la capacité à la surmonter avec dignité et à gagner. En ce sens, le documentaire possède la même dimension thérapeutique que les contes de la saga du Seigneur des anneaux. Il offre aussi au spectateur le sentiment d’avoir accompli, lui aussi, un voyage héroïque. Beaucoup disent qu’ils sortent de la projection inspirés.

DdN – Un fait d’autant plus important que ton film voyage à travers le monde.

Zarina Zabirsky – Nous avons eu beaucoup de chance avec les projections et les critiques, tant en Ukraine qu’à l’international. Le film a reçu le soutien de United24, de l’Office du Président de l’Ukraine, des Forces navales ukrainiennes et de l’administration militaire de Kherson. Les habitants de Kherson l’appellent « notre film », et je reçois quantité de lettres racontant d’autres histoires et remerciant notre équipe d’avoir porté la voix de Kherson dans le monde. Nous avons obtenu de nombreuses critiques approfondies dans de grandes publications ukrainiennes et internationales. À ce jour, le film a été projeté à Dallas (coorganisé par Human Rights Watch Dallas), à New York (au Ukrainian Institute of America), à Bonn en Allemagne lors du festival de Kherson, à Riga en Lettonie (avec une couverture sur toutes les grandes chaînes), et à Grenoble en France. Des projections sont prévues à Paris le 3 septembre, puis en Australie, en Californie, au Danemark, en Slovaquie et ailleurs. Des bénévoles traduisent actuellement les sous-titres en français, en allemand et en slovaque. En octobre, le film sera projeté au Capitole, devant le Sénat et le Congrès américains.

De la corruption en Ukraine. Quatre questions à Tetyana Nikolaienko

Ses enquêtes sont toujours méticuleuses et ses analyses, d’une précision redoutable. En Russie, la vie de Tetyana Nikolaienko (Tетяна Ніколаєнко) ne tiendrait qu’à un fil. Mais la Russie n’est pas l’Ukraine – et tout est là. Rencontre avec une journaliste d’investigation qui n’entend pas choisir entre la lutte contre la corruption et la lutte contre Poutine – puisque c’est la même chose.

DdN – Présentée comme une manière de mieux lutter contre la corruption et de mieux lutter contre l’infiltration russe, la loi 12414 a suscité une forte opposition au point que le président Zelensky a dû faire machine arrière. Avant d’analyser la nouvelle loi, pourriez-vous nous expliquer les raisons de ce rejet initial ?

TN – En réalité, les raisons de l’adoption du projet de loi 12414 n’étaient pas fortuites. Au contraire, elles étaient le résultat d’une haine profonde et systémique du pouvoir actuel envers les organes anticorruption. Pendant des années, une règle tacite s’est imposée en Ukraine : accéder au pouvoir, c’était assurer la richesse de ses enfants et petits-enfants. En tant que député ou haut fonctionnaire, il n’existait qu’un seul moyen d’y parvenir : le lobbying au profit de certains intérêts commerciaux et la corruption. L’émergence des institutions anticorruption a radicalement brisé ce système. Plus de 30 députés de l’actuelle législature ont été inculpés. Des personnes proches du président Zelensky ont également été mises en cause, comme le chef du Comité antimonopole, Pavlo Kyrylenko, et le vice-Premier ministre Oleksiï Tchernychov. Il est évident que, dans ces conditions, la haine envers ces institutions atteignait des sommets, même si leur fonctionnement était loin d’être parfait. C’est dans ce contexte que le Bureau du président a décidé de modifier la loi, afin que le procureur général puisse, en cas de besoin, retirer une affaire gênante au NABU et au SAPO, leur faisant ainsi perdre leur indépendance institutionnelle.

DdN – Quel regard portez-vous sur la nouvelle mouture juridique proposée – en l’occurrence, la loi 13531?

TN – Le projet de loi présidentiel rétablit en fait tous les pouvoirs que les institutions anticorruption avaient perdus.

Les détectives du NABU retrouveront leur autonomie et ne recevront d’instructions que des procureurs du Parquet anticorruption spécialisé (SAPO).

Le procureur général ne pourra plus donner d’instructions au chef de l’organe d’enquête préliminaire du NABU ni à son département de contrôle interne.

Le procureur général sera interdit de transférer des affaires relevant de la compétence du NABU à d’autres organes — sauf en cas d’impossibilité objective de fonctionnement du NABU en temps de guerre, et uniquement avec l’autorisation du chef du SAPO.

Le chef du SAPO pourra lui-même déterminer la compétence d’une affaire, donner des instructions, approuver des accords de coopération avec l’enquête, remplacer les procureurs ou constituer des groupes de procureurs.

Cependant, certains points problématiques subsistent.

Selon la nouvelle version de l’article 218 du Code de procédure pénale, les litiges concernant la compétence des affaires liées au NABU seront tranchés soit par le procureur général, soit par le chef du SAPO. Cette compétence partagée peut provoquer des conflits.

En outre, le projet de loi prévoit des contrôles obligatoires au détecteur de mensonges tous les deux ans pour les employés du NABU ayant accès aux informations classifiées, ainsi que la possibilité pour le SBU de contrôler, pendant six mois, ces employés en vue de détecter une éventuelle collaboration avec la Russie. Que cela nous plaise ou non, ces contrôles pourraient théoriquement être utilisés comme un outil d’influence du SBU sur le NABU.

L’adoption de cette loi permettra probablement de débloquer l’aide internationale suspendue, mais elle ne signifie nullement un rétablissement de la confiance envers les autorités ni une accélération automatique du processus d’intégration européenne.

DdN. Il reste que le président ukrainien a très vite compris – face à la colère de la rue comme au ralentissement net, voire au gel de l’aide européenne – la nécessité de faire machine arrière. «It doesn’t take a great analyst to guess that stopping financial aid when Ukraine’s entire budget does not even cover the needs of the Ministry of Defence is a disaster for the state and a path to defeat», écriviez-vous. Dans ce contexte, comment analysez-vous le calcul des députés «récalcitrants» ?

TN – À vrai dire, l’avis des députés, dans cette affaire, n’a pas été déterminant, car la majorité exécute généralement sans réserve la volonté du président. En revanche, les raisons pour lesquelles il a changé de position peuvent avoir plusieurs explications : il y a là à la fois la pression de la rue et celle des donateurs internationaux. D’après mes sources, la Première ministre Ioulia Sviridenko et le vice‑Premier ministre Taras Kachka, après une conversation avec des représentants européens, ont informé le président qu’il risquait de perdre non seulement 1,4 milliard d’euros dès à présent, mais aussi 20 milliards à l’avenir.

Par ailleurs, un des responsables proches du président lui a apporté des informations montrant que les manifestations n’étaient en réalité financées ni par Porochenko, ni par Pinchouk, ni par Soros. Les gens, avec leurs pancartes en carton, étaient venus d’eux‑mêmes. Et cela aussi a contribué à une meilleure compréhension de la situation.

Mais cette prise de conscience ne met pas à l’abri de faux pas à l’avenir — y compris de tentatives de pression sur les médias.

DdN – Dans un éditorial retentissant, The Economist évoque l’idée d’une victoire russe – non par un gain territorial majeur – mais par le noyautage en interne du Parlement, comme en Géorgie. Pensez-vous qu’un tel scénario est possible en Ukraine ?

TN – Je n’aime pas trop parler en termes de « scénarios écrits par d’autres », car la dynamique d’un pays est aussi individuelle que celle d’une personne. Mais les risques d’influence russe sous des formes non militaires ont existé, existent encore et existeront toujours — tant sur l’Ukraine que sur l’Europe, dans le cadre des idées mégalomaniaques de Poutine. La Russie a toujours eu ses partis au sein du Parlement ukrainien, et seule la guerre sanglante a rendu toute orientation prorusse indécente pour les politiciens. Mais la Russie saura toujours exploiter nos faiblesses et nos bêtises à son avantage. Car le vote de la semaine dernière nous a fait plus de tort que toutes les manigances d’Orban réunies. La Russie exploitera tout pour empêcher notre entrée dans l’Union européenne.

31.07.2025

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STRAIGHT TALK. A Conversation with Tetyana Nikolaienko.

DdN – Framed as a way to better fight corruption and block Russian infiltration, Law 12414 provoked such strong opposition that President Zelensky was forced to backtrack. Before we analyse the new bill, could you explain the reasons for this initial backlash?

TN – As a matter of fact the push for Law 12414 was anything but accidental. It stemmed from a deep, systemic hostility within the current leadership toward the country’s anti-corruption bodies. For years, an unwritten rule dominated Ukrainian politics: winning power meant securing wealth for your children and grandchildren. For MPs or senior officials, there was only one way to achieve that—lobbying for certain business interests and engaging in corruption.

The rise of anti-corruption institutions shattered this system. More than 30 MPs in the current parliament have been indicted. Figures close to President Zelensky have also faced accusations, including the head of the Anti-Monopoly Committee, Pavlo Kyrylenko, and Deputy Prime Minister Oleksiy Chernyshov. Unsurprisingly, in such an environment, resentment toward these institutions reached new heights—despite their own imperfections.

It was in this context that the President’s Office moved to change the law, giving the Prosecutor General the power to remove a sensitive case from the NABU or SAPO whenever necessary—effectively stripping them of their institutional independence.

DdN – How do you view the new legal proposal — namely, Law 13531?

TN – The presidential bill essentially restores all the powers that the anti-corruption institutions had lost.

NABU detectives will regain their autonomy and will take instructions only from prosecutors of the Specialized Anti-Corruption Prosecutor’s Office (SAPO).

The Prosecutor General will no longer be able to give instructions to the head of NABU’s pre-trial investigation body or to its internal control department.

The Prosecutor General will also be prohibited from transferring cases within NABU’s jurisdiction to other agencies — except in cases where NABU is objectively unable to function during wartime, and then only with the consent of the SAPO chief.

The head of SAPO will have the authority to determine jurisdiction, issue instructions, approve cooperation agreements with investigators, replace prosecutors, or form teams of prosecutors.

However, some problematic points remain.

Under the new version of Article 218 of the Criminal Procedure Code, disputes over the jurisdiction of NABU-related cases will be settled either by the Prosecutor General or by the head of SAPO. This shared jurisdiction could easily lead to conflicts.

In addition, the bill mandates biennial polygraph tests for NABU employees who have access to classified information, as well as allowing the SBU to monitor these employees for six months to detect any possible collaboration with Russia. Whether we like it or not, such checks could, in theory, be used as a tool for the SBU to exert influence over NABU.

Passing this law will likely unlock the suspended international aid, but it will in no way restore trust in the authorities or automatically speed up the process of European integration.

DdN – And yet Zelensky was quick to grasp — confronted by public anger and by a sharp slowdown, if not a freeze, in European aid — that a U‑turn was inevitable. “It doesn’t take a great analyst to guess that stopping financial aid when Ukraine’s entire budget does not even cover the needs of the Ministry of Defence is a disaster for the state and a path to defeat,” you wrote. In this context, how do you assess the calculation of the “recalcitrant” Mps?

TN – To be honest, the opinion of MPs in this matter was not decisive, as the majority generally carries out the president’s will without question. By contrast, the reasons why he changed his position may have several explanations: both the pressure from the street and that from international donors played a role.

According to my sources, Prime Minister Iuliia Svyrydenko and Deputy Prime Minister Taras Kachka, after a conversation with European representatives, informed the president that he risked losing not only €1.4 billion immediately, but also €20 billion in the future.

In addition, one of the officials close to the president brought him information showing that the protests were in fact not funded by Poroshenko, Pinchuk, or Soros. People, with their cardboard placards, had come of their own accord. This too contributed to a better understanding of the situation.

However, this awareness does not shield against missteps in the future — including attempts to put pressure on the media.

DdN – In a widely discussed editorial, The Economist floated the idea of a Russian victory — not by securing major territorial gains, but by quietly capturing influence within Parliament, as occurred in Georgia. Do you consider such a scenario plausible in Ukraine ?

TN- I don’t really like to speak in terms of “scenarios written by others,” because a country’s dynamics are as individual as those of a person. But the risks of Russian influence in non-military forms have existed, still exist, and will always exist — both over Ukraine and over Europe, as part of Putin’s megalomaniac ambitions. Russia has always had its own parties in the Ukrainian parliament, and only the bloody war has made any pro-Russian stance politically indecent. But Russia will always find ways to exploit our weaknesses and our foolishness to its advantage. In fact, last week’s vote has done us more harm than all of Orbán’s scheming put together. Russia will seize on anything it can to block our path to the European Union.

31.07.2025

Exception française

« Poutine s’arrêtera là où on l’arrêtera », tel est le crédo des réalistes qui s’en tiennent aux B.A.-BA des rapports de force. Observation militaire validée par les faits, puisque Poutine a toujours répondu aux divers tapis rouges déployés sur les tarmacs les plus improbables par un surcroît de bombardements et de sauvagerie. Mais c’était sans compter la profondeur de vue de l’école réaliste française, laquelle entend faire la nique à Clausewitz en inventant quelque chose de nouveau : le machiavélisme inefficace – ou, si l’on préfère, le réalisme irréaliste. Exemple intéressant de l’exception française, le réalisme irréaliste emprunte au pacifisme sa détestation des armes et au machiavélisme son prestige. Sa formule préférée est la suivante : « Cette guerre s’arrêtera quand nous aurons enfin montré à Poutine nos bonnes intentions. » Cette philosophie n’a bien sûr aucune chance de retenir le bras vengeur du KGBiste au teint pâle – du moins permet-elle à l’extrême gauche de taper sur l’OTAN et aux amis de Monsieur Mariani de taper sur Macron – ce qui prouve que son intérêt idéologique n’est pas tout à fait nul.

Dans cette foire à la détestation, la bonne nouvelle est que les Français continuent de soutenir majoritairement la défense diplomatique et militaire de l’Ukraine. Il va sans dire que nos bons ironistes se dépêcheront de critiquer ce résultat suivant l’adage bien connu (« I do not believe in statistics unless I have falsified them myself. ») – mais une question demeure. Et si l’homme de la rue était plus réaliste que les stratèges prétendument subtils du poutino-pacifisme ? Et si l’homme de la rue était assez intelligent pour faire la part des choses entre les faiblesses de l’U.E. – faiblesses qui n’échappent à personne – et la nécessaire défense de l’Ukraine face au trio des dictateurs qui se frottent déjà les mains à la simple idée d’écraser l’Ukraine, et, au-delà, l’Occident ? Tout à la joie de maudire l’Europe, nos réalistes sont tout prêts à minimiser la dangerosité de cet axe-là, mais il semble que les Français, là encore, ne soient pas d’accord avec eux.

Je n’ignore pas que les sondages peuvent évoluer – d’autant que le plus gros reste à faire – mais le simple fait que le révisionnisme coupable de Monsieur Mélenchon soit si peu représentatif est, en soi, une bonne nouvelle. On pourrait en dire tout autant du discours violemment anti-OTAN qui anime le « décolonialisme » de gauche et le souverainisme de droite, discours qui n’a pas l’air d’obtenir le résultat escompté puisque que les Français adoptent une position qu’il faudrait presque qualifier, tant vis à vis de l’OTAN que de l’U.E, de prudemment « aronienne ». Nul doute que ce fait déplaisant passera aux oubliettes de la vie intellectuelle française d’ici peu, chaque philosophe reprenant ses convictions de départ comme si de rien n’était.

Quoi qu’il en soit, il est heureux que l’homme de la rue ne passe pas tout son temps à taper sur Macron comme si la solution aux meurtres de masse se trouvait là ; il est heureux que la question ukrainienne ne soit pas entièrement dévorée par le campisme ; il est heureux que notre boussole morale ne soit pas entièrement corrompue par des luttes de pouvoir ; il est heureux que le Français moyen – le Français comme vous et moi – sache encore faire la différence entre un criminel de guerre et un président français qui n’a toujours pas empoisonné ses opposants – sauf erreur – au polonium 210. Simple détail, qui fait toutefois la différence entre une dictature imaginaire et une dictature réelle.

2.09.2025

Le syndicat vous informe

Tout était pourtant simple dans l’univers philosophique des années Macron. Le monde se divisait entre les lecteurs de Philippe Muray et les gogos à la Glucksmann que l’on pouvait ranger, sans difficulté excessive, dans le « camp du Bien ». On rigolait sous cape, on se trouvait intelligent, on s’enfilait des petits verres avec le sentiment d’appartenir au camp du Mal. Certains poussaient le frisson jusqu’à faire l’éloge de Carl Schmitt (le juriste du IIIème Reich censé donner un coup de fouet à nos parlementaires bedonnants) d’autres se contentaient de voir en Donald Trump le sauveur du monde libre. On se disait aussi qu’en soutenant tout à la fois Poutine et Donald Trump, on se ferait deux amis pour le prix d’un. Et puis le milliardaire américain a conclu son deal sur le dos des Ukrainiens – qui est aussi un deal agressivement anti-Européen – et, sans même avoir gagné la moindre parcelle de puissance, nous voici avec deux ennemis pour le prix d’un.

Mais ne soyons pas ingrats envers l’époque qui nous est offerte.

En soi, cette séquence historique n’est pas inintéressante, d’autant qu’elle nous permet de mieux comprendre l’espèce de sidération qui devait suivre le pacte germano-soviétique : comment deux puissances militaires que tout devrait opposer peuvent-elles s’entendre pour racketter et piller les petits États alentour ? Aussi bien, cette séquence nous permet de mieux saisir comment la haine du parlementarisme – aujourd’hui celle de l’U.E.– a pu offrir aux « personnalités autoritaires » une popularité sans pareille. Combien de ces anti-parlementaires ont vu en Hitler, par contraste, un vrai patriote ? Allons plus loin : combien de ces Français ont vu en Hitler un homme de paix ?

Poutine n’est pas Hitler, mais ce mécanisme demeure, tout comme la frustration qui lui sert de principe agissant. Même la philosophie qui l’accompagne – soyons intraitables avec les Ukrainiens et conciliants avec la Russie – n’a pas changé d’un iota. J’ignore pourquoi le syndicat des poutinistes réunis – cet arc lumineux qui va de Monsieur Taché à Monsieur Dupont-Aignan en passant par ce grand gaulliste à la renverse, Henri Guaino – déploie autant d’efforts pour recruter de nouveaux orateurs, alors que tous les arguments de ces Messieurs sont déjà contenus dans ce petit tract.

Our kind of traitor

Sale temps pour le confort intellectuel et les réflexes partisans. De même que les amis de la paix devraient avoir bien du mal à accuser les Américains de la guerre ukrainienne maintenant que Donald Trump s’est rangé – et avec quel éclat – derrière l’admirable Poutine, le militant trumpiste devrait avoir bien du mal à accuser l’administration Biden de vouloir dénigrer leur beau champion – maintenant que les critiques les plus féroces contre la politique étrangère de Donald Trump proviennent du camp républicain lui-même.

Laissons donc de côté les attaques de la gauche américaine, et intéressons-nous au camp d’en face. Parmi tous ces « Never-Trumpers » de droite, catastrophés par les concessions faites à la Russie et la tournure illibérale de l’Amérique de Monsieur Musk (bien décrite par Philip Roth dans « Le Complot contre l’Amérique », mais également dans un roman moins connu et toujours d’actualité, « Our Gang »), notons la présence d’un représentant particulièrement vigoureux, Bryan Fitzpatrick, et d’un officier très intéressant : Alexander Vindman. Médaillé militaire, agent de renseignement (notre homme est aussi à l’aise en russe qu’en ukrainien) Vindman parle d’un sujet qu’il connaît bien – et ça se voit. Comme le général Hodges, il pense que Poutine ne veut pas la paix. Comme le général Hodges, il pense que l’abandon des démocraties en Europe est un contre-sens. Comme le général Hodges, il pense que le découplage du droit et de la force est une erreur philosophique majeure, et que cette reddition en rase campagne dessert les intérêts directs des États-Unis.

À lire, donc, pour découvrir cette Amérique républicaine qui résiste au nettoyeur de la Maison Blanche.

Alexander Vindman, « The Folly of Realism », PublicAffairsU.S, 2025, 304 p.