If I die in a combat zone

Lorsque je demande à Yaryna Chornohuz pourquoi elle apprend le français dans les tranchées, à Kherson, elle me répond : parce que ça me fait du bien. Et lorsque je lui demande pourquoi, parmi tous les écrivains français possibles, elle a choisi de lire et de traduire Apollinaire, elle me répond : parce que c’est le seul à décrire ce que nous vivons ici.

6 années en première ligne, et 30 ans aujourd’hui.

Dossier sur la jeune littérature ukrainienne. Portrait de Yaryna aux côtés du jeune et brillant Artur Dron, de l’enchanteur Valeryi Puzik, du percutant Vasyl Mulik, du viscéral Ihor Mitrov, du subtil Fedir Rudyi, de l’étonnant Serhyi Rubnikovitch et de l’indispensable Olena Herasymyuk.

Le contraire d’une génération perdue.

Sortie octobre 2025.

Journal

Kramatorsk, attaque contre les civils du 15 septembre 2025. Alors qu’une série de trois missiles vient de souffler tout un bloc au niveau du 48 de la rue Академíчна (branches arrachées, éclats de verre, produits de beauté féminins éparpillés sur le trottoir), trois habitants sont assis sur un banc afin d’apprécier, comme on dit, la douceur du soir.

©ddn

On quoting Shakespeare in the dark

Of course, there are the power cuts that plunge eighty percent of the city’s streets into total darkness. Of course, the Russians made the most of the winter fog to penetrate a couple of buildings. Of course, there’s Pokrovsk and everything that comes with it. But our driver — a Jewish sergeant from Vinnytsia — is such a joy to talk to you wouldn’t want to be anywhere else in the world. I know Shakespeare is over-quoted, but I can’t help thinking that the famous line from Henry V“we few, we happy few, we band of brothers” — has never made more sense than it does now.

Photo: Nighttime drone delivery somewhere near Kramatorsk, November 11, 2025, 7pm. ©ddn

Joie secrète

Parce que l’intégrité importe moins, dans mon pays, que le brio intellectuel, on s’est passionnément gaussé d’Albert Camus, mais il est une illusion fascisante dont il nous a montré la perfidie comme personne — et c’est le mythe de l’isolationnisme. En politique étrangère – je reprends à dessein la petite musique des poutinophiles – les bonnes intentions produiraient toujours le contraire du résultat attendu. Qui veut faire l’ange fait la bête , vont répétant les réalistes qui entendent séparer politique étrangère et morale. Mais qui veut faire la bête fait la bête aussi — et c’est ce que nos réalistes oublient toujours de préciser.

L’article a pour objet la normalisation du général Franco par la classe politique européenne. Camus note que ses anciens partisans y voient un geste de simple bon sens, comme si les fascistes d’antan obéissaient, en cela, à une simple règle diplomatique. Mais qui peut croire que ce réalisme n’est pas une politique ? Et qui peut croire que cette politique n’a pas pour but de favoriser, en Europe, l’essor de l’autoritarisme ?

Voilà sans doute ce qui explique que Donald Trump soit passé, chez les zélotes de l’évangile MAGA, pour un isolationniste. Outre que cet isolationnisme est contredit par les faits — voyez les bombardements en Iran — ce mythe a surtout pour fonction de masquer sous des dehors de respectabilité intellectuelle la joie de tous ceux qui, en secret, se réjouiraient d’une victoire de la Russie en Ukraine. Que le plus faible se fasse enfin écraser par le plus fort — oui, que cette résistance soit enfin brisée dans le sang — et qu’on n’en parle plus.

C’est bien cette politique qui n’ose pas dire son nom — c’est bien cette joie maudite, inconfessable — que Camus entendait débusquer chez les partisans du général Franco. C’est à ce petit jeu fétide que cet article est consacré, et il n’a rien perdu de son actualité.

« L’Espagne et la Culture », 30 novembre 1952, article repris dans Actuelles, II.

Monsieur Binet raisonne

Le Bourdieusien nouveau est arrivé. Son raisonnement binaire (Maître/esclave, dominant/dominé) le conduit tout naturellement à penser comme une pelle. Ce n’est pas qu’il soit bête. Disons simplement qu’il n’a pas de chance toutes les fois qu’il se met à penser quelque chose.

Extrait : « Quand il s’agit de défendre les Gilets jaunes, les musulmans ou Gaza, on ne tergiverse pas. Pas de “oui, mais”, pas de fausse pudeur, on ne se bouche pas le nez. Oui, il y avait certainement des complotistes antivax lepénistes parmi les Gilets jaunes. Oui, il y a visiblement parmi les musulmans de France des islamistes peu modérés qui ne sont ni très féministes ni très gay friendly et globalement hermétiques à la notion de laïcité. Oui, il y a à Gaza et ailleurs (sic) d’authentiques partisans du Hamas à coup sûr antisémites. Ces gens-là ne sont pas des anges, mais ils font partie des dominés. »

Après avoir rejeté toute espèce de « oui, mais », voici que notre militant construit son paragraphe ainsi :« Oui, cet islamiste est bien antisémite, mais cela nous arrange qu’il vienne grossir les rangs de la vraie gauche. ». On remplace le « oui, mais » de la vigilance par un « oui, mais » antisémite. C’est ce que Laurent Binet appelle, j’imagine, un progrès.

On croyait avoir touché le fond avec la radicalité des marxistes (Sartre : « Tout anticommuniste est un chien »), la Chine enchantée de Macciocchi ou l’éloge des Khmers rouges par Badiou dans le but — ô combien intelligent — de lutter contre la “propagande anticambodgienne”.

On n’avait encore rien vu.

Photo : prédiction d’intellectuel organique, 01/10/2020.

Se méfier de Shakespeare

« On peut ainsi résumer le grand tort de Shakespeare : ne pas avoir voulu, ou pu, ou su lire Bourdieu. Combien d’erreurs sociologiques et combien d’anachronismes aurait-il évités s’il avait pris la peine de se pencher, lui le Barde frivole, sur les structures sociales de l’économie. Seulement voilà : ni la rébellion fomentée par Jack Cade ni les contestations en Cornouaille n’auront éveillé sa conscience sociale. Face à un tel aveuglement, la méfiance s’impose ».

Geoffroy de Lagasnerie, Se méfier de Shakespeare, 2024.

Le bon sens de Monsieur Mélenchon

Un homme provoque un million de pertes parmi ses compatriotes en envahissant un pays qui ne lui appartient pas.

Mélenchon : quel grand homme. Enfin un homme d’Etat digne de ce nom.

La Finlande et la Suède rejoignent l’OTAN pour ne pas se retrouver seules face à Poutine.

Mélenchon : qu’est-ce que je disais, vous voyez bien que l’OTAN essaie d’envahir tout le monde.

Comme les gauchistes de la belle époque – voyez Badiou – qui préféraient deviser sur la «propagande anti-cambodgienne » pendant que les Khmers rouges massacraient la population, Mélenchon préfère s’en prendre à la « propagande antirusse » pendant que Poutine donne libre cours à sa machine de mort.

On se demande à partir de combien de millions de morts – deux millions, trois millions, quatre millions ? – on aura le droit d’appeler Poutine un criminel de guerre sans encourir le regard courroucé de ces spécialistes de la propagande.

Mais le plus fort est sa manière de s’ingérer dans la politique ukrainienne en épousant toutes les thèses de Poutine. Alors que les Ukrainiens viennent de défiler par milliers sans réclamer la démission de Zelensky – détail qui semble lui avoir échappé – voici que le chaviste Mélenchon, tout auréolé de son succès personnel dans l’autoritarisme, estime que le président ukrainien doit partir. Il ne suffit pas de se comporter comme un autocrate à l’intérieur de son propre parti : encore faut-il se comporter comme un autocrate chez les autres.

Pour une mise au point sur les multiples mensonges contenus dans son communiqué :