La code pénal selon Lady Gaza

C’est fait, Lady Gaza a parlé : Monsieur Sansal n’est pas arrêté en tant qu’écrivain, mais en fonction de l’article 87 (87 bis, soyons précis) du Code Pénal portant sur la sûreté de l’Etat algérien. Voilà qui nous donne une bonne idée de ce que deviendrait les droits humains entre les mains d’une telle juriste. Un arsenal mis au service de l’arbitraire, une fabrique à perquisitions pour dictature en mal de légalité. Si Boualem Sansal avait souhaité démontrer par l’absurde ce qu’il en est des islamistes dans notre beau pays, il aurait demandé à Rima Hassan de bien vouloir s’exprimer publiquement. Ériger des faux libérateurs en icônes est certainement une vieille manie chez les intellectuels français, mais il arrive parfois que l’icône se fissure au grand jour. Prétendre libérer un peuple et justifier l’incarcération d’un écrivain en ces termes est un signe qui ne trompe pas.

Artur

En convalescence quelque part entre Lviv et Vinnytsia, Artur Dron – Артур Дронь– est l’un des écrivains les plus précieux de sa génération. Son nom circule comme un secret entre les écrivains ukrainiens, et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Tout le monde ne revient pas du front en intitulant son poème « Première Lettre aux Corinthiens » (Перше до коринтян) — tout le monde ne relit pas la Bible, à 22 ans, avec cette profondeur et cette acuité. L’Europe de l’écriture – la vraie, la plus vivante qui soit – devra, c’est l’evidence, compter sur lui.

Bientôt une traduction et un entretien.

La position

LA POSITION, by Федір Рудий

La position que nous tenons depuis plus d’un an,

m’est devenue si familière.

Je connais chacun de ses secrets,

chaque recoin et chaque histoire,

chaque fissure et chaque crevasse.

Son toucher, aérien et léger,

ses blessures et ses vêtements troués,

son rire, éparpillé entre les meurtrières,

quand le souffle brumeux du matin

enlace tendrement le chant des oiseaux

et le dépose dans mes paumes.

Et lorsqu’elle appelle la pluie

sur son lit jonché de feuilles,

ses doigts, doux comme le feutre,

retirent les éclats de shrapnel

coincés dans ses cheveux.

Et je l’entends pleurer,

tandis que ses larmes, froides comme le sommeil,

filtrent à travers la mince couverture de l’abri,

pour venir se glisser dans mon sac de couchage.

Lorsqu’un tir de mortier

recouvre la tranchée de terre,

elle nous cache silencieusement,

comme un enfant contre son cœur.

Et avec quelle patience elle endure

nos pioches, nos scies, nos pelles.

Pour que quelqu’un reste à ses côtés.

Pour ne pas rester seule.

Et si, lorsque vient l’heure de la relève, nous partons,

alors elle nous regarde tristement nous éloigner,

tandis qu’un autre groupe nous remplace.

A quel moment ai-je compris,

et pourrai-je jamais lui pardonner

sa peur de la solitude,

et les taches de sang tout au fond.

Lorsque vient l’heure de la relève,

nous partons pour la semaine,

mais celui qui, pour toujours,

reste ici –

lui tient la main.

(22.05.2024)

Trad DdN

Modeste contribution à la campagne de Donald Trump

C’est la main sur le coeur – et même le bras tendu vers de la foule – que je vous adresse, Monsieur le Président, mes excuses les plus plates et les plus sincères. J’ai toujours pensé que l’admiration devait être réservée aux soldats anonymes qui pataugent dans la boue plutôt qu’à des milliardaires qui profitent des élections pour augmenter leur fortune personnelle, mais je réalise combien cette réaction, de ma part, était petite, franchouillarde et mesquine. Conformément à mon enquête sur l’assassinat de Samuel Paty, j’ai toujours pensé que la théologie n’avait rien à faire en politique, mais je réalise aujourd’hui que cette séparation est bonne pour les Mahométans – et non pour le Dieu des Chrétiens, lequel – voyez comme les choses sont bien faites – est le seul qui existe vraiment. Parce que j’ai perdu mon temps dans les livres au lieu de faire fortune, j’ai toujours donné raison à Ezra Pound quant à sa définition de l’esclave : « l’esclave est un homme qui attend un sauveur ». Mais Ezra Pound était un fasciste, ce qui, pour ma plus grande joie et mon indicible soulagement, n’est pas votre cas. Monsieur le Président, je vous envoie ce jour un chèque de 7 euros afin de participer, moi aussi, à la fête. J’ai bien conscience que ma contribution est assez modeste, mais, comme on dit chez nous, il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Les incendiaires

« J’ai toujours souhaité croire que les grandes œuvres de l’esprit étaient plus objectives que nous. Et ce sont elles qui nous jugeront. Quelqu’un a dit fort justement que ce n’est pas nous qui lisons Homère, regardons les fresques de Giotto, écoutons Mozart, mais Homère, Giotto et Mozart qui nous regardent, nous écoutent et constatent notre vanité et notre bêtise. Les pauvres utopistes, les débutants de l’histoire, les incendiaires de musées, les liquidateurs du passé sont pareils à ces insensés qui détruisent les œuvres d’art car ils ne peuvent leur pardonner leur calme, leur dignité et leur froid rayonnement. »

Zbigniew Herbert

La vengeance d’une vieille maîtresse

Vous souhaitiez faire la peau au capitalisme ? Il ne s’en portera que mieux. Vous souhaitiez moins d’Etat ? Vous en aurez toujours davantage. L’homme est déterminé par les contradictions métaphysiques de son temps, et le triomphe apparent de l’économie ne changera rien à l’affaire. Marx n’aura eu de cesse que de moquer l’idéalisme de Hegel en faveur de rapports sociaux réputés plus concrets ; c’est pourtant la métaphysique, avec ses fanfreluches et ses dentelles, qui triomphe à la fin. Il faut lire les « Principes de la Philosophie du Droit » (1820) comme on lirait l’histoire d’une femme trompée, ou la vengeance d’une vieille maîtresse. C’est aussi drôle, sanglant, et tragique.

Swift, vite.

Comme toutes les passions conçues et promues par des intellectuels, l’enthousiasme est un mouvement apparemment rationnel dont le noyau délirant n’apparaît que plus tard. Entre les premières revues pro-quelque chose et les désillusions mortifiantes, le temps d’attente est, en gros, de trente ans. Comme tous les lecteurs de Simon Leys le savent bien, les émancipateurs du genre humain sont tellement sûrs de leur fait qu’ils n’hésitent pas, dans un premier temps, à jouer les fiers-à-bras. On pourrait comparer cette phase révolutionnaire au stade du miroir chez Lacan : le Moi grossit, il devient, croit-il, autonome. C’est cette autonomie que l’on sent frétiller chez un Geoffroy Daniel de Lagasnerie ou un Johan Faerber, par exemple.

Puis l’automne apparaît, avec son cortège immanquable de contrition et de repentance.

On lira « A Tale of a Tub Written For the Universal Improvement of Mankind » comme la meilleure introduction possible à ce genre de turpitudes. De Jack, ce progressiste aux joues pleines qu’il faudrait comparer au Tartuffe de Molière, l’auteur nous dit ceci : “le premier prosélyte qu’il fera, c’est lui-même, et une fois ce pas franchi, il n’aura plus guère de difficultés à en recruter d’autres”. Car enfin, que serait Jack sans la masse des zélotes ? Rien, bien sûr. Une fois mise au rancart la capacité d’être seul, tout est possible – surtout le pire.

Plutôt que de prêcher la bonne la parole, Swift a choisi de saisir cet enthousiasme à la racine. Toute la quincaillerie révolutionnaire y passe, depuis l’emphase universalisante jusqu’aux rivalités infra-groupusculaires. On lit, on rit, on avance dans le livre comme s’il avait été rédigé par un pourfendeur du maoïsme ou de l’écriture inclusive. Et l’on comprend, chemin faisant, à quoi sert la littérature : à nous faire gagner du temps.

Jonathan Swift, A Tale of A Tub (1704).

Lettre à Benoît

« Sollers s’est toujours trompé politiquement, non ? » me demandais-tu au Bonaparte avec cette joie si peu mauvaise et cette curiosité sans malice qui te résument entièrement. Est-ce un hasard si tous les écrivains de ma génération – tous ceux qui ont eu la chance d’être lus, suivis, accompagnés par toi – se souviennent de ta bienveillance ? Peut-être étais-tu constitutivement incapable de grandes convictions, peut-être raisonnais-tu en homme sur le départ pour lequel les passions ordinaires du milieu littéraire, ce milieu qui était pourtant le tien – jalousie, compétition, égotisme – constituent une immense perte de temps. Te voilà délivré d’une époque si lourde, te voilà tout à fait chez toi parmi les dessins de Sempé, les textes de Milan et les accords de Bach. Repose en paix dans la fraîcheur du temps.

Se méfier de Shakespeare

« On peut ainsi résumer le grand tort de Shakespeare : ne pas avoir voulu, ou pu, ou su lire Bourdieu. Combien d’erreurs sociologiques et combien d’anachronismes aurait-il évités s’il avait pris la peine de se pencher, lui le Barde frivole, sur les structures sociales de l’économie. Seulement voilà : ni la rébellion fomentée par Jack Cade ni les contestations en Cornouaille n’auront éveillé sa conscience sociale. Face à un tel aveuglement, la méfiance s’impose ».

Geoffroy de Lagasnerie, Se méfier de Shakespeare, 2024.