Pascal Praud contre les cartels

Le nationalisme compensatoire est la grande affaire de tous les colonialistes frustrés. Ce qui est vrai de la Russie revancharde du nationaliste Douguine ne l’est pas moins de la France du grognard Mariani ou du maréchal d’Empire Éric Zemmour. Aussi prévisible que la gravitation newtonienne, ce revanchisme est universel et ne connaît pas de limitation géographique : à toute humiliation impériale doit correspondre une Reconquête (pour reprendre le mot préféré du maréchal d’Empire en question). C’est dire si l’intervention des Américains au Venezuela a de quoi raviver les feux mal éteints du colonialisme français. Le pacifiste d’hier se réveille dans la peau d’un faucon, l’employé de mairie se prend pour Kissinger, et il n’est pas jusqu’aux filles de bonnes familles qui ne vont répétant la formule préférée d’Hitler : le droit international n’existe pas, tant pis pour les faibles, le plus fort a toujours raison. Il est exact qu’une vision du monde n’est pas une armée et que ce mantra réaliste ne compensera pas les capacités militaires qui nous font si cruellement défaut. Du moins fournit-elle aux frustrés de l’Empire et autres nostalgiques de l’Algérie française la politique étrangère dont ils rêvaient en secret, et depuis si longtemps.

Dans ce concert médiatique où l’obscénité coloniale peut enfin s’en donner à cœur joie, l’intervention la plus comique est l’œuvre d’une chroniqueuse qui voue à Donald Trump l’admiration sans réserve que Rocco Siffredi vouait, dans la France pornographique de ma jeunesse, à son propre membre. « Macron serait bien inspiré de suivre l’exemple de Trump », nous apprend-elle sur Europe 1. « La France retrouverait son prestige et Macron montrerait enfin qu’il a des couilles », poursuit-elle dans ce langage fleuri qui n’appartient qu’à elle. Il va sans dire que notre trumpiste émérite n’irait jamais se battre nulle part, mais il est néanmoins certain que son admiration pour la force brute ne connaît pas de repos. Comprenons bien le raisonnement de cette égérie de la droite conservatrice française : la question n’est plus de savoir si un homme sans Rolex a raté sa vie (comme l’affirmait un président encore insuffisamment colonial), la question consiste à savoir si un chef d’État digne de ce nom est capable de s’accaparer les richesses de son voisin aussi brutalement que possible. Et dire que Macron n’a toujours pas repris l’Algérie ni soumis la principauté d’Andorre, pourtant largement à sa portée. Quel temps perdu, quand on y pense.

Il est vrai qu’elle n’est pas la seule à rester fascinée devant la force, puisque nos géopoliticiens lui emboîtent si volontiers le pas. La géopolitique fut inventée pour naturaliser des notions aussi douteuses que « l’espace vital » (Lebensraum), et cette origine allemande – origine rien moins qu’innocente – remonte à la surface toutes les fois qu’elle peut. De même que les marxistes justifiaient la violence stalinienne à titre de mal nécessaire, les partisans de l’homme orange vous apprendront que les défenseurs du droit sont de grands naïfs. Croyant faire montre de réalisme, on dira que Donald Trump est un visionnaire et que la doctrine Monroe est désormais l’horizon indépassable de notre temps. Aurait-il échoué au Venezuela (il s’en est fallu de peu) que nos commentateurs écriraient exactement le contraire ce matin. C’est dire que ces commentateurs drogués au présentisme sont aussi rigoureux que ces trumpistes qui nous expliquaient, hier encore, que l’élection de leur champion signait le grand retour de l’Amérique isolationniste sur la scène internationale.

Mais le pompon du lèche-culage analytique revient indubitablement aux intellectuels organiques de la galaxie Bolloré. Soudain choqués par le poids de la drogue en Amérique latine, on dira que le shérif de Mar-a-Lago est là pour barrer la route aux méchants, que l’on doit approuver ses faits et gestes si l’on tient à ses enfants (je répète à dessein les remarques, toujours très profondes, de Pascal Praud), comme s’il n’avait pas gracié le président du Honduras ni levé un toast au gentil Epstein. Ou bien, comme dans une version du droit-de-l’hommisme retoquée à la hâte par ces anti-wokes qui se gaussaient, hier encore, de l’Empire du Bien, on dira que ses interventions profitent aux peuples opprimés. Il est exact que, à force de vexations personnelles et de revirements, Trump pourrait bien finir par affaiblir son « grand ami » Poutine ; mais comme cette politique a la consistance d’un caprice érigé en doctrine, ce qui paraît bienheureux aujourd’hui peut aussi bien s’avérer catastrophique demain. Alors on reviendra aux fondamentaux du ressentiment français : on dira que l’icône des MAGA, lui au moins, défend son pays, comme si le fait de défendre son pays nous condamnait à jeter sur le monde un regard exclusivement mercantile en écoutant la complainte des indigènes d’un air rigolard. Quelle idée se fait-on de la force pour s’imaginer qu’elle s’identifie au narcissisme, à l’arbitraire, à l’état d’exception permanent, et non à la justice internationale, au respect de la parole donnée, et au droit ? Il n’est pas étonnant que cette dernière phrase fasse sourire, puisqu’il s’agit de compenser par la dureté de la pensée ce que ces faux gaullistes ne font jamais advenir dans les actes. Il n’est pas étonnant que les admirateurs de JD Vance se moquent éperdument de ces mots-là, puisque ces mots prennent seulement vie dans la lutte contre les fascistes. Il n’est pas étonnant que les poutinistes se gaussent si volontiers du droit international, puisque ce terme prend tout son sens le jour où l’on tient les criminels de guerre pour responsables de la dévastation qu’ils ont causée.

Du mensonge à la violence

On se demande pourquoi Poutine dépense autant d’argent sur les réseaux sociaux alors que les intellectuels français assurent d’eux-mêmes le service après-vente de ses mensonges. Prenez Barbara Lefebvre – l’historienne des Grandes Gueules – laquelle déclare tout de go : « je suis désolée, la Crimée a toujours été russe. »

Madame Lefebvre a bien raison d’être désolée de penser ce qu’elle pense, parce qu’il est aussi arbitraire de faire débuter l’Histoire de la Crimée à 1783 (date de l’annexion russe) que de faire commencer l’Histoire de France au règne de Louis XVI. La politiste Alexandra Goujon, maître de conférences à l’Université de Bourgogne et grande historienne de la région, a consacré tout un chapitre à ce poncif idéologiquement orienté dans son ouvrage, « L’Ukraine, de l’indépendance à la guerre » (p. 75 et suivantes). C’est justement parce que les Russes étaient minoritaires en Crimée que Staline a fait déporter les Tatars dans des wagons à bestiaux afin qu’ils aillent mourir plus tranquillement en Sibérie. Évidemment, une fois qu’on a déporté les non-Russes (Grecs, Arméniens, Italiens, Bulgares) à l’aide du NKVD, on peut aboutir à la conclusion que la Crimée a toujours été russe.


On dira que « les Russes » sont aujourd’hui majoritaires – à ceci près que la majorité des votants en Crimée a validé le rattachement à l’Ukraine – et non à la Russie – en 1991 (la Crimée obtenant ainsi un statut autonome au sein de l’Ukraine indépendante). Le vote n’étant pas basé sur des critères ethnicistes (contrairement au regard poutinien que l’on porte aujourd’hui sur la question), il était tout à fait possible d’être Tatar « de souche » et de nationalité ukrainienne. Et c’est précisément parce que l’expression démocratique ukrainienne est si contraire à la splendeur soviétique perdue que Poutine a cru bon de divulguer cet autre mensonge : qui dit russophone dirait pro-Russe ou pro-Poutine.

De même qu’on ne peut pas être au four et au moulin, on ne peut pas faire le jeu du Kremlin et servir la vérité. Madame Lefebvre aime à se présenter comme historienne, ce qui est peut-être vrai au sens strictement salarial du terme mais demeure une énigme pour tous les spécialistes authentiques de la Crimée. On trouvera ses arguments convaincants, à condition de ne pas s’intéresser au sujet et de ne jamais ouvrir un livre d’Histoire.

Marc Bloch et nous

Un chef-d’œuvre est un livre que l’on admire de loin et que l’on ne lit jamais dans les détails. Prenez le livre de Marc Bloch intitulé : “L’étrange défaite”. Alors que la nuit s’étend sur Tchécoslovaquie et que le dépeçage de l’Europe a déjà commencé, l’auteur nous peint une bourgeoisie française trop occupée à mater du délinquant pour s’intéresser à Hitler. Il est vrai que la bourgeoisie française a toujours eu du pain sur la planche – notamment en matière de sécurité. Mais le propos de Bloch est justement celui-là : l’obsession sécuritaire fait obstacle à la compréhension des périls en Europe. Ce constat est si frappant qu’il semble avoir été écrit pour l’édification expresse de la droite CNews. Qu’on me permette de résumer le problème de la bourgeoisie actuelle en ces termes : “Concentrons-nous sur l’islamisme et l’insécurité. Pour ce qui est de Poutine, on verra plus tard”.

La bourgeoisie sécuritaire tient beaucoup à son agenda, et il est inutile de lui faire remarquer que l’Histoire, comme la guerre, n’attend pas – car les défaillances du président français en matière d’islamogauchisme occupent le centre exclusif de ses frustrations. Cette « reductio ad Macronum » est si systématique qu’on pourrait lui donner la forme du syllogisme suivant:

Majeure – Macron est un crétin qui n’a pas été capable de résoudre le problème des Français.

Mineure – Or Macron est préoccupé par la Russie.

Conclusion – Donc le problème avec la Russie n’en est pas un.

Syllogisme de l’amertume, comme dirait Cioran, qui réduit la violence aux problèmes domestiques et interdit de penser deux périls européens – à savoir l’islamisme et le poutinisme – en même temps.

De là à renverser les rôles et à présenter Poutine comme un gentilhomme, il n’y a qu’un pas, pas que Philippe de Villiers (l’homme qui a guéri du Covid grâce au pastis) est tout prêt à franchir. De là à affirmer qu’Emmanuel Macron est un petit malin et que la guerre russo-ukrainienne n’est là que pour faire diversion, il n’y a qu’un pas – pas que Madame Lefebvre, dans sa divine et inexpugnable colère, a franchi depuis longtemps. Une fois la violence extérieure réduite à des querelles partisanes, il n’est de crime au monde que l’on ne puisse mettre sur le dos de son adversaire, et c’est à peine si Poutine a quelque chose à voir avec l’invasion de l’Ukraine.

Telle une concierge entièrement vouée à la propreté de son immeuble, la bourgeoisie sécuritaire a la certitude que le problème de la violence consiste à balayer devant sa porte. C’est dire si la solidarité militaire européenne aura toujours à ses yeux quelque chose de dispendieux et, pour tout dire, de suspect. Comme le répétait récemment un ancien gauchiste réfugié dans un gaullisme entièrement imaginaire : « il ne nous appartient pas de nous battre aux côtés des Ukrainiens, car nous n’avons pas la même histoire ». Ce Monsieur va bientôt nous apprendre que la ville de Paris fut libérée par elle-même et que la victoire sur le nazisme ne doit rien aux Canadiens ni aux Néo-Zélandais – ressortirants dont la trajectoire historique, me semble-t-il, est assez différente de la nôtre.

Il est vrai que les contemporains en question détestent ce genre de parallèle historique. On dira que Poutine n’est pas Hitler, que notre bourgeoisie n’est pas munichoise, que les deux situations n’ont rien à voir – sauf quand il s’agit de comptabiliser le nombre de morts. Comme les émules de Philippot seront pressés de vous l’apprendre, une guerre contre la Russie ferait 400 000 000 de morts. C’est dire que la comparaison reste valable toutes les fois que les poutinistes en ont besoin.

Cette stratégie est quotidiennement illustrée – hélas – par Luc Ferry. Reconverti dans la propagande néo-soviétique après trente ans de bons et loyaux services dans le kantisme et les Droits de l’Homme, notre homme enchaîne les contrevérités avec une célérité saisissante. Depuis le fameux « Poutine n’a pas encore tué 6 millions de juifs » censé nous rassurer sur la bonté d’âme du KGBiste au non moins ridicule « C’est l’Ukraine qui a déclenché la guerre en s’en prenant aux russophones » (comme si russophone voulait dire pro-Poutine), les inexactitudes de notre ancien Ministre sont si nombreuses qu’elles concurrencent aisément, chaque année, les perles du bac. Du moins ces contrevérités nous permettent-elles de visualiser correctement ce que Bloch appelait le déni de droite. Pendant trente ans la gauche angélique a surfé sur ce mensonge : « il n’y a pas d’insécurité, il n’y a qu’un sentiment d’insécurité » ; c’est cette bêtise inqualifiable que la droite poutiniste a décidé d’étendre à toute l’Europe sous la forme suivante : « il n’y a pas d’impérialisme russe, il n’y a qu’un sentiment d’impérialisme russe ».

Cette mauvaise réputation

«Ces soi-disant patriotes», écrit Stefan Zweig dans ses mémoires d’un Européen, expression qui vaut son pesant d’or dans la France moisie qu’on nous propose. Il semble que l’égoïsme des Nations, spectaculairement remis en selle par les souverainistes français, produise déjà des résultats que le patriote Laval aurait certainement salués : indifférence quant aux massacres situés «hors de France», complicité sous couvert de réalisme, normalisation du poutinisme et négation du Mal à tous les étages.

«Je vous signale que la Pologne n’est pas la France», aurait certainement objecté Henri Guaino face à la question suivante : «Faut-il bombarder les lignes ferroviaires menant à Auschwitz?». «D’ailleurs rien ne nous dit que les camps de la mort existent vraiment», aurait enchaîné le communiste Ian Brossat après avoir mimé des guillemets avec ses doigts autour de l’expression «camp de concentration». Mais quoi, il suffirait d’envoyer Anne-Laure Bonnel sur place pour obtenir une vue enfin objective de la situation. On apprendrait ainsi que les Juifs l’ont bien cherché et que la mauvaise réputation des Nazis est quand même très exagérée.

Mais le passage le plus intéressant, quand on relit «Le Monde d’hier» à la lumière de nos propres aveuglements, est la précision touchant la physionomie des acteurs : romancier un jour, romancier toujours. Zweig note que le visage de Chamberlain «offrait une fatale ressemblance avec une tête d’oiseau irrité», et il est exact que les premiers à se coucher devant l’ennemi sont aussi les premiers à s’irriter qu’on pût les soupçonner d’une telle infamie ; invitez Henri Guaino, poussez-le dans ses retranchements, et vous verrez qu’il prendra très exactement cet air-là. J’en veux pour preuve sa dernière prestation télévisuelle, prestation entièrement vouée à la gloire du sage et pondéré Poutine. « Le Général ne s’intéressait pas aux régimes politiques et ne regardait que les États» nous apprend-il, comme si le nazisme n’était pas un régime politique et que ce régime n’avait rien à voir avec la guerre qui devait dévaster l’Europe.

C’est dans le dernier chapitre de ce livre si précieux que le romancier autrichien évoque cet arrêté nazi touchant l’interdiction faite aux Juifs de s’asseoir sur les bancs publics. « Le fait de dépouiller les Juifs avait une certaine logique, commente l’auteur, car on pouvait nourrir les siens et récompenser ses vieux satellites. Mais refuser à une vieille dame épuisée le droit de reprendre haleine quelques minutes sur un banc, cela est réservé au XXème siècle», conclut-il. Il nous reste à comprendre ce qui est réservé au XXIème siècle, le siècle où des gaullistes en mocassins se chargent de nous apprendre que la résistance est inutile, que la terreur d’Etat importe peu et que le plus fort a toujours raison.

Sympathy for the deal

“We are pretty close to a deal. Ukraine has to agree to it. Maybe they will say no.” (Donald Trump)

Deux mafieux qui s’entendent pour tuer quelqu’un d’autre forment un deal. Hitler et Staline, en dépeçant la Pologne en dehors de toute légalité, forment un deal. Un deal est une entente qui permet de se passer de la loi, ce qui en fait la forme préférée, le concept-clé, le point nodal de la barbarie à venir. Ce n’est pas un hasard si Anne Applebaum lui consacre des pages décisives dans un petit essai qui saisit notre destin à la gorge: ‘Autocracy Inc’. L’histoire qui nous attend commence effectivement par ce petit mot – aussi vulgaire que faussement conclusif, aussi pervers que faussement pacifique.

Le mot deal met un terme à tout ce que l’Europe a si douloureusement compris en regardant sa propre barbarie en face. Il met un terme à ce que la conscience européenne, grâce à Montaigne et quelques autres, est parvenue à formuler : le rejet du droit de conquête et l’idée que le «droit du plus fort» n’en est pas un. C’est justement sur le rejet de ces deux points que nos deux complices – le promoteur immobilier et le criminel de guerre – s’entendent à merveille, en quoi ce deal sur l’Ukraine est beaucoup plus qu’un deal sur le dos de l’Ukraine. Un deal est une notion conçue pour tourner en dérision l’Europe tout entière, et peu importe que la France compte en son sein une quantité non négligeable de trumpistes prétendument « libéraux » ou de souverainistes prétendûment « patriotes » : elle sera traitée comme l’Ukraine – avec le même mépris, et, surtout, avec la même condescence coloniale – à la table des prédateurs.

Dessin de Nikita Titov.

Le syndrome de Moscou

« Comment peut-on vouloir autre chose que la paix ? » s’interroge le dernier homme, cette figure de la décadence européenne dont Nietzsche a cerné l’indigence dans la préface d' »Ainsi parlait Zarathoustra ». Encore faut-il pénétrer, comme le souhaitait le solitaire de Sils-Maria, dans les profondeurs de cette figure post-tragique qui a remplacé la liberté — c’est-à-dire l’héroïsme, c’est-à-dire la mort acceptée — par son bien-être et son confort. Nietzsche mentionne la question du chauffage, et il est exact que le dernier homme est plus obnubilé par la hausse des prix du gaz que par le massacre d’un peuple dont le destin le laisse tout à fait froid. N’est-ce pas ce conseil économique insidieux — «laisse-moi bombarder l’Ukraine tranquillement, pense plutôt à ta facture mensuelle» — que Poutine soufflait à l’oreille des Européens au début du conflit ?

Tout aussi remarquable est la représentation post-tragique que notre personnage se fait de la dissuasion nucléaire. Le non-usage de l’arme nucléaire reposait sur une certitude : « Avise-toi de l’utiliser et tu seras toi-même anéanti. » À cette épreuve de forces dont les pères de la dissuasion nucléaire française nous parlaient si bien, le dernier homme préfère de beaucoup l’idéal de la reddition par avance et sans conditions, ce qui l’amène, par un curieux renversement dont l’épouvante a le secret, à prendre le parti du seul leader qui ait jamais brandi cette menace en Ukraine.

Cette forme très actuelle du syndrome de Stockholm — qu’il vaudrait mieux appeler, à mon sens, syndrome de Moscou — éclaire d’un nouveau jour la règle qui commande de se coucher immédiatement devant la puissance la plus menaçante et la plus colérique. Cette « jurisprudence Medvedev » (qu’on me permette de rendre brièvement hommage au plus débile et au plus alcoolisé de tous les maîtres chanteurs) a beau faire trembler le dernier homme sur ses bases, force est de constater qu’elle n’impressionne nullement les soldats que je rencontre sur le front. « Accuser l’agressé des crimes de l’agresseur n’a jamais fait avancer la cause de la paix », m’a dit un jour un sergent-chef posté du côté de Lyman. Attitude incompréhensible aux yeux du dernier homme, lui qui raisonne comme Donald Trump (le fameux communicant américain en passe de remplacer Peskov dans la défense des intérêts russes). Qu’un pays en envahisse un autre, passe encore. Mais que le pays envahi cherche à se défendre, voilà qui dépasse toutes les bornes.

Les meilleurs amis de la paix ne sont pas les meilleurs ennemis de la guerre, notait un ambassadeur célèbre, et cet avertissement demeure, au vu des commentaires chaque fois plus attentistes du président américain, d’une sombre actualité. Devrions-nous, sous le prétexte ô combien légitime de ne pas déclencher un conflit nucléaire, reprendre les thèses de l’agresseur et « comprendre » ses motivations ? C’est manifestement la voie choisie par l’extrême gauche et l’extrême droite, et l’on peut dire sans manquer au devoir de l’objectivité journalistique que cette approche n’a strictement aucun effet sur le champ de bataille. Après les propos gentillets d’Alain et le stalinisme d’Aragon, ce pacifisme nouvelle manière serait crédible s’il stoppait net les avancées du généralissime Poutine ; mais comme il constitue une forme de bénédiction adressée à l’envahisseur, il représente sans doute la forme la plus avancée de l’hypocrisie morale. Au chapitre des fausses valeurs dont notre époque est si friande, il ne vaut pas beaucoup mieux que l’antiracisme islamiste qui permet à des ayatollahs en puissance de passer, sur certains campus occidentaux, pour des militants de gauche.

Kherson : safari humain.

“Répondre à l’obstination dans le crime par l’obstination dans le témoignage”, écrivait Albert Camus : voilà une phrase qui résume à elle seule la trajectoire de Zarina Zabrisky. Personne n’a mieux documenté la chasse à l’homme qui continue de terroriser les civils à Kherson. Rencontre avec une cinéaste unique à l’occasion de la sortie en France de son film “Kherson : Human Safari”.

DdN – Comment as-tu pris connaissance de la ville de Kherson ?

Zarina Zabrisky – Avant la guerre, j’ai un vague souvenir de pastèques et de la route poussiéreuse qui mène à la Crimée. Je n’étais jamais allé à Kherson avant l’invasion russe à grande échelle. La vie est maintenant divisée en deux : avant la guerre et après. La nuit où tout a commencé, j’étais chez moi, en Californie, et même si je savais que cela arriverait, j’ai presque perdu la tête d’horreur et de chagrin. Pour tenir le coup, j’ai commencé à publier compulsivement sur Twitter, traduisant des messages issus de chaînes Telegram, ce qui s’est transformé plus tard en un fil monstrueux — il a duré environ trois mois, et je l’ai terminé en Ukraine, quand j’ai commencé à écrire pour Euromaidan Press. Le 27 février 2022, j’ai mentionné pour la première fois Kherson : “À Kherson, l’armée russe a exécuté un journaliste.” Quelques heures plus tard, j’ai écrit : “ALERTE ! Nova Kakhovka, dans la région de Kherson, est sous le contrôle des troupes russes. Ils ont saisi le comité exécutif municipal, retiré tous les drapeaux ukrainiens des bâtiments.” Et j’ai continué à rendre compte alors que la ville résistait. Ce fil était mon cocktail Molotov. Kherson apparaissait de plus en plus, avec des Ukrainiens qui sautaient sur les chars russes en mouvement, brandissaient des drapeaux et riaient au nez des envahisseurs. Voilà ma première impression. J’ai adoré leur intrépidité.

DdN – Quand as-tu pris la décision de te rendre à Kherson pour observer la situation de tes propres yeux, et quelles difficultés as-tu rencontrées au départ ?

Zarina Zabrisky – Comme tous les autres journalistes en Ukraine, je me battais pour avoir une place — ou même un simple espace debout — dans l’un des deux bus et demi du press tour vers Kherson, le premier après la libération. Cette tournée fut aussi inoubliable que tristement célèbre, car journalistes et photographes devaient sprinter et jouer des trépieds et des coudes pour se frayer un chemin. Je cours vite et je fais du kickboxing, donc cela m’a bien servi : j’ai réussi à obtenir une place dans le « demi » bus — un vieux modèle qui est tombé en panne dès le trajet aller, mais qui a fini par repartir et nous conduire à travers des villages détruits et délabrés, sur une route brisée. À un moment, nous avons dû descendre et marcher, car le bus ne pouvait plus passer avec nous tous à bord — les mines étaient simplement alignées sur le bas-côté.

Nous sommes arrivés à la libération — ce fut la journée la plus cinématographique de ma vie réelle : des inconnus qui s’embrassaient en pleurant, toute la place qui chantait, Zelensky surgissant de nulle part à un mètre de moi, et l’extase pure de la liberté. Cela m’a bouleversée ; le sentiment ressemblait à celui de tomber amoureux. Sauf que je suis tombée amoureuse de toute une ville.

J’ai saisi chaque occasion pour y retourner et témoigner, accédant à des lieux désormais fermés ou disparus — caves de torture du KGB, port fluvial, zones côtières. J’ai tout filmé avec mon téléphone. Je voulais toujours écrire un livre, mais à un moment donné, après avoir co-produit le premier documentaire, j’ai compris que Kherson avait besoin d’un film, pas d’un livre. Je veux dire : j’écris toujours un livre, il paraîtra plus tard, mais pour l’instant Kherson avait besoin d’un film, pour son urgence et sa portée.

C’est ainsi qu’en septembre 2023, je suis revenue pour réaliser un film. J’ai dû franchir mille obstacles pour obtenir l’autorisation, car l’accès à Kherson était très limité, et je suis éternellement reconnaissante d’avoir eu cette chance. Le principal défi, c’était bien l’accès.

DdN – Comment as-tu organisé ton travail une fois sur place ?

Zarina Zabrisky – Filmer, comme écrire, est quelque chose de très organique, car je me contente de suivre l’histoire. Quand j’écris des récits ou des romans, les personnages apparaissent simplement dans mon esprit, et j’écris ce qu’ils disent et font. Pendant le tournage de mon documentaire, c’était la même chose, sauf que les personnages vivaient tout autour de moi. Bien sûr, ce n’étaient pas des personnages mais des personnes bien réelles, qui sont très vite devenues mes amis — c’est un avantage par rapport à un roman : on ne peut pas se lier d’amitié avec les personnages d’un livre. J’ai donc seulement eu à obtenir les autorisations pour accéder aux zones rouges, et à interviewer les militaires ; à part cela, je me promenais, je rencontrais des gens et je les écoutais. L’histoire s’imposait d’elle-même — je l’ai suivie chronologiquement, les étapes de la guerre devenant des chapitres. Quand j’ai filmé l’invasion, j’ai demandé à tout le monde où ils se trouvaient pendant les premiers jours. Il a été plus difficile de trouver des archives de l’occupation, car la plupart des gens n’avaient pas filmé ou avaient supprimé leurs vidéos par peur des Russes. Et comme pour les livres, la vie écrivait les nouveaux chapitres : le “safari humain” n’existait tout simplement pas lorsque j’ai commencé à filmer. Au fur et à mesure que l’histoire se déroulait, je la suivais et je la filmais.

DdN – Tu es sans doute la journaliste qui a suivi avec la plus grande précision la mise en place du safari humain à Kherson – en filmant ce crime de guerre in situ et en partageant le quotidien des habitants. Peux-tu expliquer, à quelqu’un qui n’en aurait jamais entendu parler, son principe ?

Zarina Zabrisky – C’est hélas vrai : j’ai découvert ce que l’on appelle le « safari humain ». J’aurais préféré ne pas avoir l’horrible privilège d’une telle découverte, mais il se trouve que j’étais la seule journaliste étrangère vivant à Kherson à ce moment-là. Les journalistes locaux – compétents, passionnés, intrépides et extrêmement affûtés – étaient tout simplement à la fois désensibilisés aux atrocités incessantes qui les frappaient et persuadés que le monde savait déjà ce qui se passait à Kherson. En réalité, la ville est isolée, non seulement à cause de la tentative de siège par drones, mais aussi dans l’espace informationnel.

Il n’existait aucun reportage sur ces petits drones commerciaux, les mêmes que l’on achète sur Amazon pour filmer un mariage ou une annonce immobilière, qui se mettaient à pourchasser des vieilles dames, des enfants, des chiens, des chèvres dans les villages, dans les rues, les potagers ou ailleurs. Cette « chasse » dystopique, folle au point d’en paraître absurde, était tellement invraisemblable que la plupart des rédactions ne m’ont pas crue pendant trois mois.

Mes journaux, Byline Times et Euromaidan Press, ainsi que quelques collègues de longue date, journalistes de guerre chevronnés, ont bien publié mes articles, mais l’information n’a jamais vraiment percé.

J’en ai parlé à des psychologues, qui m’ont expliqué que je me heurtais à des mécanismes de défense : admettre qu’un être humain puisse en traquer un autre tout en buvant son café, en suivant la poursuite à travers ses lunettes et en riant aux éclats, c’est une blessure morale trop lourde à supporter. Il est plus facile de balayer ça comme une fake news, ou d’ignorer purement et simplement. Parce que, dans le fond, que faire pour arrêter ça ?

Il est certain qu’ils boivent leur café en rigolant. Et comment le sait-on ? Parce que les chaînes Telegram russes partagent les vidéos prises par les drones, en les accompagnant de disco ringarde des années 90, de rap russe de mauvaise qualité et des commentaires bien gras. Les Ukrainiens, bien sûr, se protègent aussi en plaisantant et en riant, mais la plaisanterie s’arrête au moment où un drone vrombit au-dessus de votre tête, passe devant votre fenêtre — ou, comme cela m’est arrivé une fois, surveille ce qui s’y passe à l’intérieur.

Les drones attaquent soit en piquant d’un coup pour exploser et répandre leurs éclats, soit en lâchant des explosifs, parfois juste une canette de Coca ou une bouteille d’eau piégée. Ils opèrent aussi en groupes : ils percent des toits et y jettent des cocktails Molotov, incendiant bloc après bloc dans les quartiers côtiers. Ils lâchent aussi des mines anti-personnel appelées « Pétales », petits objets presque invisibles au sol qui explosent quand on marche dessus. Parfois, ils laissent tomber des tracts en russe affirmant que la Russie est venue « sauver » Kherson.

À ce stade, quand on se promène dans la rue, le simple bourdonnement d’une abeille suffit à vous faire sursauter.

DdN – Le déni suit l’inhumanité comme son ombre, disait Primo Levi. Du moins est-il désormais impossible de dire : « Nous ne savions pas. » Je laisse au spectateur le soin de traverser les différents chapitres de ton film : l’invasion russe, l’occupation, l’inondation criminelle de la ville et la campagne de terreur proprement dite. J’aimerais que tu nous parles de sa réception, et des résistances auxquelles tu es toujours confrontée.

Zarina Zabrisky – Merci pour cette citation. Comme je l’ai déjà mentionné, l’une des choses les plus difficiles pendant cette guerre, pour moi, c’est l’indifférence et le déni du monde. Parfois, c’est encore plus dur à supporter que les crimes atroces commis par les Russes. Là-bas, tout avait la clarté du Seigneur des anneaux : les Orques, c’était le mal ; les Elfes, le bien. L’ennemi et les ténèbres étaient – et sont toujours – de l’autre côté du fleuve, d’où ils tirent sans relâche leur barrage de feu mortel sur notre rive.

Mais dans le monde réel, en dehors de la guerre, les choses ne sont pas aussi simples, pas aussi tranchées en noir et blanc. Des gens qui ne sont clairement pas des « méchants » disent qu’ils sont fatigués de la guerre, tout en vivant dans la paix. J’ai toujours à l’esprit les Chants d’Innocence et d’Expérience de William Blake, qui m’aident beaucoup. Ceux qui n’ont pas fait l’expérience de la guerre n’ont pas les ressources pour la comprendre, et il est impossible de la transmettre : chacun doit l’éprouver sur son propre chemin.

D’une certaine manière cependant – de façon très subtile – le film offre ce lien insaisissable entre innocence et expérience, et seul l’art est capable de cela. La propagande, elle, est affaire de séduction – séduction de l’esprit, parfois du corps, en sollicitant tous les sens. L’art, lui, parle d’amour et de compassion. Mais pour entrer dans cette zone, il faut accepter de renoncer au confort. Ainsi, la forme de rejet la plus fréquente que je rencontre, c’est : « J’aimerais voir ton film, mais j’ai peur d’être bouleversé. » C’est compréhensible et je le respecte.

Heureusement, le film, tout en montrant la guerre moderne, ne met pas l’accent sur la souffrance, mais sur la capacité à la surmonter avec dignité et à gagner. En ce sens, le documentaire possède la même dimension thérapeutique que les contes de la saga du Seigneur des anneaux. Il offre aussi au spectateur le sentiment d’avoir accompli, lui aussi, un voyage héroïque. Beaucoup disent qu’ils sortent de la projection inspirés.

DdN – Un fait d’autant plus important que ton film voyage à travers le monde.

Zarina Zabirsky – Nous avons eu beaucoup de chance avec les projections et les critiques, tant en Ukraine qu’à l’international. Le film a reçu le soutien de United24, de l’Office du Président de l’Ukraine, des Forces navales ukrainiennes et de l’administration militaire de Kherson. Les habitants de Kherson l’appellent « notre film », et je reçois quantité de lettres racontant d’autres histoires et remerciant notre équipe d’avoir porté la voix de Kherson dans le monde. Nous avons obtenu de nombreuses critiques approfondies dans de grandes publications ukrainiennes et internationales. À ce jour, le film a été projeté à Dallas (coorganisé par Human Rights Watch Dallas), à New York (au Ukrainian Institute of America), à Bonn en Allemagne lors du festival de Kherson, à Riga en Lettonie (avec une couverture sur toutes les grandes chaînes), et à Grenoble en France. Des projections sont prévues à Paris le 3 septembre, puis en Australie, en Californie, au Danemark, en Slovaquie et ailleurs. Des bénévoles traduisent actuellement les sous-titres en français, en allemand et en slovaque. En octobre, le film sera projeté au Capitole, devant le Sénat et le Congrès américains.

De la corruption en Ukraine. Quatre questions à Tetyana Nikolaienko

Ses enquêtes sont toujours méticuleuses et ses analyses, d’une précision redoutable. En Russie, la vie de Tetyana Nikolaienko (Tетяна Ніколаєнко) ne tiendrait qu’à un fil. Mais la Russie n’est pas l’Ukraine – et tout est là. Rencontre avec une journaliste d’investigation qui n’entend pas choisir entre la lutte contre la corruption et la lutte contre Poutine – puisque c’est la même chose.

DdN – Présentée comme une manière de mieux lutter contre la corruption et de mieux lutter contre l’infiltration russe, la loi 12414 a suscité une forte opposition au point que le président Zelensky a dû faire machine arrière. Avant d’analyser la nouvelle loi, pourriez-vous nous expliquer les raisons de ce rejet initial ?

TN – En réalité, les raisons de l’adoption du projet de loi 12414 n’étaient pas fortuites. Au contraire, elles étaient le résultat d’une haine profonde et systémique du pouvoir actuel envers les organes anticorruption. Pendant des années, une règle tacite s’est imposée en Ukraine : accéder au pouvoir, c’était assurer la richesse de ses enfants et petits-enfants. En tant que député ou haut fonctionnaire, il n’existait qu’un seul moyen d’y parvenir : le lobbying au profit de certains intérêts commerciaux et la corruption. L’émergence des institutions anticorruption a radicalement brisé ce système. Plus de 30 députés de l’actuelle législature ont été inculpés. Des personnes proches du président Zelensky ont également été mises en cause, comme le chef du Comité antimonopole, Pavlo Kyrylenko, et le vice-Premier ministre Oleksiï Tchernychov. Il est évident que, dans ces conditions, la haine envers ces institutions atteignait des sommets, même si leur fonctionnement était loin d’être parfait. C’est dans ce contexte que le Bureau du président a décidé de modifier la loi, afin que le procureur général puisse, en cas de besoin, retirer une affaire gênante au NABU et au SAPO, leur faisant ainsi perdre leur indépendance institutionnelle.

DdN – Quel regard portez-vous sur la nouvelle mouture juridique proposée – en l’occurrence, la loi 13531?

TN – Le projet de loi présidentiel rétablit en fait tous les pouvoirs que les institutions anticorruption avaient perdus.

Les détectives du NABU retrouveront leur autonomie et ne recevront d’instructions que des procureurs du Parquet anticorruption spécialisé (SAPO).

Le procureur général ne pourra plus donner d’instructions au chef de l’organe d’enquête préliminaire du NABU ni à son département de contrôle interne.

Le procureur général sera interdit de transférer des affaires relevant de la compétence du NABU à d’autres organes — sauf en cas d’impossibilité objective de fonctionnement du NABU en temps de guerre, et uniquement avec l’autorisation du chef du SAPO.

Le chef du SAPO pourra lui-même déterminer la compétence d’une affaire, donner des instructions, approuver des accords de coopération avec l’enquête, remplacer les procureurs ou constituer des groupes de procureurs.

Cependant, certains points problématiques subsistent.

Selon la nouvelle version de l’article 218 du Code de procédure pénale, les litiges concernant la compétence des affaires liées au NABU seront tranchés soit par le procureur général, soit par le chef du SAPO. Cette compétence partagée peut provoquer des conflits.

En outre, le projet de loi prévoit des contrôles obligatoires au détecteur de mensonges tous les deux ans pour les employés du NABU ayant accès aux informations classifiées, ainsi que la possibilité pour le SBU de contrôler, pendant six mois, ces employés en vue de détecter une éventuelle collaboration avec la Russie. Que cela nous plaise ou non, ces contrôles pourraient théoriquement être utilisés comme un outil d’influence du SBU sur le NABU.

L’adoption de cette loi permettra probablement de débloquer l’aide internationale suspendue, mais elle ne signifie nullement un rétablissement de la confiance envers les autorités ni une accélération automatique du processus d’intégration européenne.

DdN. Il reste que le président ukrainien a très vite compris – face à la colère de la rue comme au ralentissement net, voire au gel de l’aide européenne – la nécessité de faire machine arrière. «It doesn’t take a great analyst to guess that stopping financial aid when Ukraine’s entire budget does not even cover the needs of the Ministry of Defence is a disaster for the state and a path to defeat», écriviez-vous. Dans ce contexte, comment analysez-vous le calcul des députés «récalcitrants» ?

TN – À vrai dire, l’avis des députés, dans cette affaire, n’a pas été déterminant, car la majorité exécute généralement sans réserve la volonté du président. En revanche, les raisons pour lesquelles il a changé de position peuvent avoir plusieurs explications : il y a là à la fois la pression de la rue et celle des donateurs internationaux. D’après mes sources, la Première ministre Ioulia Sviridenko et le vice‑Premier ministre Taras Kachka, après une conversation avec des représentants européens, ont informé le président qu’il risquait de perdre non seulement 1,4 milliard d’euros dès à présent, mais aussi 20 milliards à l’avenir.

Par ailleurs, un des responsables proches du président lui a apporté des informations montrant que les manifestations n’étaient en réalité financées ni par Porochenko, ni par Pinchouk, ni par Soros. Les gens, avec leurs pancartes en carton, étaient venus d’eux‑mêmes. Et cela aussi a contribué à une meilleure compréhension de la situation.

Mais cette prise de conscience ne met pas à l’abri de faux pas à l’avenir — y compris de tentatives de pression sur les médias.

DdN – Dans un éditorial retentissant, The Economist évoque l’idée d’une victoire russe – non par un gain territorial majeur – mais par le noyautage en interne du Parlement, comme en Géorgie. Pensez-vous qu’un tel scénario est possible en Ukraine ?

TN – Je n’aime pas trop parler en termes de « scénarios écrits par d’autres », car la dynamique d’un pays est aussi individuelle que celle d’une personne. Mais les risques d’influence russe sous des formes non militaires ont existé, existent encore et existeront toujours — tant sur l’Ukraine que sur l’Europe, dans le cadre des idées mégalomaniaques de Poutine. La Russie a toujours eu ses partis au sein du Parlement ukrainien, et seule la guerre sanglante a rendu toute orientation prorusse indécente pour les politiciens. Mais la Russie saura toujours exploiter nos faiblesses et nos bêtises à son avantage. Car le vote de la semaine dernière nous a fait plus de tort que toutes les manigances d’Orban réunies. La Russie exploitera tout pour empêcher notre entrée dans l’Union européenne.

31.07.2025

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STRAIGHT TALK. A Conversation with Tetyana Nikolaienko.

DdN – Framed as a way to better fight corruption and block Russian infiltration, Law 12414 provoked such strong opposition that President Zelensky was forced to backtrack. Before we analyse the new bill, could you explain the reasons for this initial backlash?

TN – As a matter of fact the push for Law 12414 was anything but accidental. It stemmed from a deep, systemic hostility within the current leadership toward the country’s anti-corruption bodies. For years, an unwritten rule dominated Ukrainian politics: winning power meant securing wealth for your children and grandchildren. For MPs or senior officials, there was only one way to achieve that—lobbying for certain business interests and engaging in corruption.

The rise of anti-corruption institutions shattered this system. More than 30 MPs in the current parliament have been indicted. Figures close to President Zelensky have also faced accusations, including the head of the Anti-Monopoly Committee, Pavlo Kyrylenko, and Deputy Prime Minister Oleksiy Chernyshov. Unsurprisingly, in such an environment, resentment toward these institutions reached new heights—despite their own imperfections.

It was in this context that the President’s Office moved to change the law, giving the Prosecutor General the power to remove a sensitive case from the NABU or SAPO whenever necessary—effectively stripping them of their institutional independence.

DdN – How do you view the new legal proposal — namely, Law 13531?

TN – The presidential bill essentially restores all the powers that the anti-corruption institutions had lost.

NABU detectives will regain their autonomy and will take instructions only from prosecutors of the Specialized Anti-Corruption Prosecutor’s Office (SAPO).

The Prosecutor General will no longer be able to give instructions to the head of NABU’s pre-trial investigation body or to its internal control department.

The Prosecutor General will also be prohibited from transferring cases within NABU’s jurisdiction to other agencies — except in cases where NABU is objectively unable to function during wartime, and then only with the consent of the SAPO chief.

The head of SAPO will have the authority to determine jurisdiction, issue instructions, approve cooperation agreements with investigators, replace prosecutors, or form teams of prosecutors.

However, some problematic points remain.

Under the new version of Article 218 of the Criminal Procedure Code, disputes over the jurisdiction of NABU-related cases will be settled either by the Prosecutor General or by the head of SAPO. This shared jurisdiction could easily lead to conflicts.

In addition, the bill mandates biennial polygraph tests for NABU employees who have access to classified information, as well as allowing the SBU to monitor these employees for six months to detect any possible collaboration with Russia. Whether we like it or not, such checks could, in theory, be used as a tool for the SBU to exert influence over NABU.

Passing this law will likely unlock the suspended international aid, but it will in no way restore trust in the authorities or automatically speed up the process of European integration.

DdN – And yet Zelensky was quick to grasp — confronted by public anger and by a sharp slowdown, if not a freeze, in European aid — that a U‑turn was inevitable. “It doesn’t take a great analyst to guess that stopping financial aid when Ukraine’s entire budget does not even cover the needs of the Ministry of Defence is a disaster for the state and a path to defeat,” you wrote. In this context, how do you assess the calculation of the “recalcitrant” Mps?

TN – To be honest, the opinion of MPs in this matter was not decisive, as the majority generally carries out the president’s will without question. By contrast, the reasons why he changed his position may have several explanations: both the pressure from the street and that from international donors played a role.

According to my sources, Prime Minister Iuliia Svyrydenko and Deputy Prime Minister Taras Kachka, after a conversation with European representatives, informed the president that he risked losing not only €1.4 billion immediately, but also €20 billion in the future.

In addition, one of the officials close to the president brought him information showing that the protests were in fact not funded by Poroshenko, Pinchuk, or Soros. People, with their cardboard placards, had come of their own accord. This too contributed to a better understanding of the situation.

However, this awareness does not shield against missteps in the future — including attempts to put pressure on the media.

DdN – In a widely discussed editorial, The Economist floated the idea of a Russian victory — not by securing major territorial gains, but by quietly capturing influence within Parliament, as occurred in Georgia. Do you consider such a scenario plausible in Ukraine ?

TN- I don’t really like to speak in terms of “scenarios written by others,” because a country’s dynamics are as individual as those of a person. But the risks of Russian influence in non-military forms have existed, still exist, and will always exist — both over Ukraine and over Europe, as part of Putin’s megalomaniac ambitions. Russia has always had its own parties in the Ukrainian parliament, and only the bloody war has made any pro-Russian stance politically indecent. But Russia will always find ways to exploit our weaknesses and our foolishness to its advantage. In fact, last week’s vote has done us more harm than all of Orbán’s scheming put together. Russia will seize on anything it can to block our path to the European Union.

31.07.2025

Exception française

« Poutine s’arrêtera là où on l’arrêtera », tel est le crédo des réalistes qui s’en tiennent aux B.A.-BA des rapports de force. Observation militaire validée par les faits, puisque Poutine a toujours répondu aux divers tapis rouges déployés sur les tarmacs les plus improbables par un surcroît de bombardements et de sauvagerie. Mais c’était sans compter la profondeur de vue de l’école réaliste française, laquelle entend faire la nique à Clausewitz en inventant quelque chose de nouveau : le machiavélisme inefficace – ou, si l’on préfère, le réalisme irréaliste. Exemple intéressant de l’exception française, le réalisme irréaliste emprunte au pacifisme sa détestation des armes et au machiavélisme son prestige. Sa formule préférée est la suivante : « Cette guerre s’arrêtera quand nous aurons enfin montré à Poutine nos bonnes intentions. » Cette philosophie n’a bien sûr aucune chance de retenir le bras vengeur du KGBiste au teint pâle – du moins permet-elle à l’extrême gauche de taper sur l’OTAN et aux amis de Monsieur Mariani de taper sur Macron – ce qui prouve que son intérêt idéologique n’est pas tout à fait nul.

Dans cette foire à la détestation, la bonne nouvelle est que les Français continuent de soutenir majoritairement la défense diplomatique et militaire de l’Ukraine. Il va sans dire que nos bons ironistes se dépêcheront de critiquer ce résultat suivant l’adage bien connu (« I do not believe in statistics unless I have falsified them myself. ») – mais une question demeure. Et si l’homme de la rue était plus réaliste que les stratèges prétendument subtils du poutino-pacifisme ? Et si l’homme de la rue était assez intelligent pour faire la part des choses entre les faiblesses de l’U.E. – faiblesses qui n’échappent à personne – et la nécessaire défense de l’Ukraine face au trio des dictateurs qui se frottent déjà les mains à la simple idée d’écraser l’Ukraine, et, au-delà, l’Occident ? Tout à la joie de maudire l’Europe, nos réalistes sont tout prêts à minimiser la dangerosité de cet axe-là, mais il semble que les Français, là encore, ne soient pas d’accord avec eux.

Je n’ignore pas que les sondages peuvent évoluer – d’autant que le plus gros reste à faire – mais le simple fait que le révisionnisme coupable de Monsieur Mélenchon soit si peu représentatif est, en soi, une bonne nouvelle. On pourrait en dire tout autant du discours violemment anti-OTAN qui anime le « décolonialisme » de gauche et le souverainisme de droite, discours qui n’a pas l’air d’obtenir le résultat escompté puisque que les Français adoptent une position qu’il faudrait presque qualifier, tant vis à vis de l’OTAN que de l’U.E, de prudemment « aronienne ». Nul doute que ce fait déplaisant passera aux oubliettes de la vie intellectuelle française d’ici peu, chaque philosophe reprenant ses convictions de départ comme si de rien n’était.

Quoi qu’il en soit, il est heureux que l’homme de la rue ne passe pas tout son temps à taper sur Macron comme si la solution aux meurtres de masse se trouvait là ; il est heureux que la question ukrainienne ne soit pas entièrement dévorée par le campisme ; il est heureux que notre boussole morale ne soit pas entièrement corrompue par des luttes de pouvoir ; il est heureux que le Français moyen – le Français comme vous et moi – sache encore faire la différence entre un criminel de guerre et un président français qui n’a toujours pas empoisonné ses opposants – sauf erreur – au polonium 210. Simple détail, qui fait toutefois la différence entre une dictature imaginaire et une dictature réelle.

2.09.2025

Fiches de lecture

J’ai souvent rencontré des admirateurs de Poutine dans le cercle très select du souverainisme français, mais je n’ai encore jamais vu un Français partir avec femme et bagages pour s’installer dans un pays où il fait si bon vivre que la moindre critique de “l’opération spéciale” en Ukraine vous rend passible de prison. On peut voir en Poutine le seul rempart contre l’Otanisation du monde comme le vont répétant les anti-impérialistes de Palavas-les-Flots, voire, si j’en crois les chrétiens tendance Marion Maréchal, le seul vrai défenseur de l’Occident non dégénéré, mais de là à partir, de là à joindre l’acte à la parole, il y a un pas que nos vaillants polémistes se gardent bien de franchir.

Pour ceux qui n’ont pas d’autre choix que de manger du poutinisme matin, midi et soir, la situation se présente tout autrement. Deux livres nous permettent de savoir à quoi ressemble une ville tombée entre les mains des forces pro-russes en Ukraine. Il va sans dire que les pro-Poutine français n’en ont jamais entendu parler, et que, découvrant par hasard cette chronique, ils se dépêcheront de les « lol-er » sans les avoir lus.

Le premier appartient au genre analytique. Il nous permet de comprendre, non pas la “Russie éternelle” – cette fabrique à poncifs – ni la Russie héroïsée de Joukov, mais la nature du régime politique mis en place dans les territoires occupés – ce qui, lorsque l’on vit en 2025 et non en 1945, est beaucoup plus instructif.

L’auteur a l’immense mérite d’être originaire du Donbass ; ces amis qui basculent dans le néo-stalinisme assumé, ces amis qui n’en sont plus, ce sont les siens. Il faut suivre pas à pas la lente dégradation sociale qui préside à la formation de la République populaire de Donetsk pour mesurer la dimension familiale, affective, de cette forfaiture démocratique. « Donbass » de Stanislav Aseyev (traduction d’Iryna Dmytrychyn) nous offre une analyse incontournable sur la nature criminelle des soutiens de Poutine dans la région – en quoi ce livre est parfaitement conforme à ce que nous a appris, de son côté, Anna Politkovskaïa. “Qu’avez-vous contre la Russie ?” vont répétant les supposés russophiles – comme si les dissidents n’étaient pas russes, comme si Anna Politkovskaïa n’était pas, et de plein droit, une citoyenne de son pays.

Le deuxième m’a été recommandé par une combattante à Kherson. “J’ai lu ce livre pour savoir ce que je ferai si jamais je suis capturée par les Russes”, m’a-t-elle dit. Rédigé par un membre féminin du bataillon Azov, le récit de Valeryia « Nava » Subotina nous éclaire sur la séparation – séparation quasi ontologique – entre les collaborateurs et leurs victimes. Le dialogue surréel entre la prisonnière et son bourreau constitue un passage décisif pour qui veut comprendre les choix politiques de cette génération – une génération partagée, du moins au début du récit, entre les pro et les anti-Maïdan. Comme d’habitude, le tortionnaire joue au plus malin avec sa victime, et, comme d’habitude, ce jeu est d’autant plus pervers que la victime fait montre d’une foi inébranlable en la liberté de son pays. “Que votre parole soit oui, ou non – le reste appartient au Malin”, dit l’Évangile – c’est cette simplicité, et le prix qu’il en coûte de rester simple face à son tortionnaire qui font de ce petit récit un manuel de résistance appliquée.

Il est certainement plus facile d’ironiser sur la naïveté des manifestants pro-Maïdan que de décrire en détail à quoi ressemblent les activistes anti-Maïdan, ces agitateurs staliniens sur lesquels les partisans français de Poutine restent, comme chacun peut le constater, savamment silencieux. On lira ces ouvrages comme deux enquêtes sur le poutinisme effectif, mais également sur le Malin, ce vieil habitué des camps dont la principale ruse consiste à nous faire croire, suivant le mot de Baudelaire, qu’il n’existe pas.

DdN

Donbass : un journaliste en camp témoigne, Lviv, 2020, trad. fr. par Iryna Dmytrychyn, Atlande, 218 pages.

The Captivity, Valeryia Subotina, Folio Publishers, 2024, 252 pages.