Sympathy for the deal

“We are pretty close to a deal. Ukraine has to agree to it. Maybe they will say no.” (Donald Trump)

Deux mafieux qui s’entendent pour tuer quelqu’un d’autre forment un deal. Hitler et Staline, en dépeçant la Pologne en dehors de toute légalité, forment un deal. Un deal est une entente qui permet de se passer de la loi, ce qui en fait la forme préférée, le concept-clé, le point nodal de la barbarie à venir. Ce n’est pas un hasard si Anne Applebaum lui consacre des pages décisives dans un petit essai qui saisit notre destin à la gorge: ‘Autocracy Inc’. L’histoire qui nous attend commence effectivement par ce petit mot – aussi vulgaire que faussement conclusif, aussi pervers que faussement pacifique.

Le mot deal met un terme à tout ce que l’Europe a si douloureusement compris en regardant sa propre barbarie en face. Il met un terme à ce que la conscience européenne, grâce à Montaigne et quelques autres, est parvenue à formuler : le rejet du droit de conquête et l’idée que le «droit du plus fort» n’en est pas un. C’est justement sur le rejet de ces deux points que nos deux complices – le promoteur immobilier et le criminel de guerre – s’entendent à merveille, en quoi ce deal sur l’Ukraine est beaucoup plus qu’un deal sur le dos de l’Ukraine. Un deal est une notion conçue pour tourner en dérision l’Europe tout entière, et peu importe que la France compte en son sein une quantité non négligeable de trumpistes prétendument « libéraux » ou de souverainistes prétendûment « patriotes » : elle sera traitée comme l’Ukraine – avec le même mépris, et, surtout, avec la même condescence coloniale – à la table des prédateurs.

Dessin de Nikita Titov.

Exception française

« Poutine s’arrêtera là où on l’arrêtera », tel est le crédo des réalistes qui s’en tiennent aux B.A.-BA des rapports de force. Observation militaire validée par les faits, puisque Poutine a toujours répondu aux divers tapis rouges déployés sur les tarmacs les plus improbables par un surcroît de bombardements et de sauvagerie. Mais c’était sans compter la profondeur de vue de l’école réaliste française, laquelle entend faire la nique à Clausewitz en inventant quelque chose de nouveau : le machiavélisme inefficace – ou, si l’on préfère, le réalisme irréaliste. Exemple intéressant de l’exception française, le réalisme irréaliste emprunte au pacifisme sa détestation des armes et au machiavélisme son prestige. Sa formule préférée est la suivante : « Cette guerre s’arrêtera quand nous aurons enfin montré à Poutine nos bonnes intentions. » Cette philosophie n’a bien sûr aucune chance de retenir le bras vengeur du KGBiste au teint pâle – du moins permet-elle à l’extrême gauche de taper sur l’OTAN et aux amis de Monsieur Mariani de taper sur Macron – ce qui prouve que son intérêt idéologique n’est pas tout à fait nul.

Dans cette foire à la détestation, la bonne nouvelle est que les Français continuent de soutenir majoritairement la défense diplomatique et militaire de l’Ukraine. Il va sans dire que nos bons ironistes se dépêcheront de critiquer ce résultat suivant l’adage bien connu (« I do not believe in statistics unless I have falsified them myself. ») – mais une question demeure. Et si l’homme de la rue était plus réaliste que les stratèges prétendument subtils du poutino-pacifisme ? Et si l’homme de la rue était assez intelligent pour faire la part des choses entre les faiblesses de l’U.E. – faiblesses qui n’échappent à personne – et la nécessaire défense de l’Ukraine face au trio des dictateurs qui se frottent déjà les mains à la simple idée d’écraser l’Ukraine, et, au-delà, l’Occident ? Tout à la joie de maudire l’Europe, nos réalistes sont tout prêts à minimiser la dangerosité de cet axe-là, mais il semble que les Français, là encore, ne soient pas d’accord avec eux.

Je n’ignore pas que les sondages peuvent évoluer – d’autant que le plus gros reste à faire – mais le simple fait que le révisionnisme coupable de Monsieur Mélenchon soit si peu représentatif est, en soi, une bonne nouvelle. On pourrait en dire tout autant du discours violemment anti-OTAN qui anime le « décolonialisme » de gauche et le souverainisme de droite, discours qui n’a pas l’air d’obtenir le résultat escompté puisque que les Français adoptent une position qu’il faudrait presque qualifier, tant vis à vis de l’OTAN que de l’U.E, de prudemment « aronienne ». Nul doute que ce fait déplaisant passera aux oubliettes de la vie intellectuelle française d’ici peu, chaque philosophe reprenant ses convictions de départ comme si de rien n’était.

Quoi qu’il en soit, il est heureux que l’homme de la rue ne passe pas tout son temps à taper sur Macron comme si la solution aux meurtres de masse se trouvait là ; il est heureux que la question ukrainienne ne soit pas entièrement dévorée par le campisme ; il est heureux que notre boussole morale ne soit pas entièrement corrompue par des luttes de pouvoir ; il est heureux que le Français moyen – le Français comme vous et moi – sache encore faire la différence entre un criminel de guerre et un président français qui n’a toujours pas empoisonné ses opposants – sauf erreur – au polonium 210. Simple détail, qui fait toutefois la différence entre une dictature imaginaire et une dictature réelle.

2.09.2025

Le syndicat vous informe

Tout était pourtant simple dans l’univers philosophique des années Macron. Le monde se divisait entre les lecteurs de Philippe Muray et les gogos à la Glucksmann que l’on pouvait ranger, sans difficulté excessive, dans le « camp du Bien ». On rigolait sous cape, on se trouvait intelligent, on s’enfilait des petits verres avec le sentiment d’appartenir au camp du Mal. Certains poussaient le frisson jusqu’à faire l’éloge de Carl Schmitt (le juriste du IIIème Reich censé donner un coup de fouet à nos parlementaires bedonnants) d’autres se contentaient de voir en Donald Trump le sauveur du monde libre. On se disait aussi qu’en soutenant tout à la fois Poutine et Donald Trump, on se ferait deux amis pour le prix d’un. Et puis le milliardaire américain a conclu son deal sur le dos des Ukrainiens – qui est aussi un deal agressivement anti-Européen – et, sans même avoir gagné la moindre parcelle de puissance, nous voici avec deux ennemis pour le prix d’un.

Mais ne soyons pas ingrats envers l’époque qui nous est offerte.

En soi, cette séquence historique n’est pas inintéressante, d’autant qu’elle nous permet de mieux comprendre l’espèce de sidération qui devait suivre le pacte germano-soviétique : comment deux puissances militaires que tout devrait opposer peuvent-elles s’entendre pour racketter et piller les petits États alentour ? Aussi bien, cette séquence nous permet de mieux saisir comment la haine du parlementarisme – aujourd’hui celle de l’U.E.– a pu offrir aux « personnalités autoritaires » une popularité sans pareille. Combien de ces anti-parlementaires ont vu en Hitler, par contraste, un vrai patriote ? Allons plus loin : combien de ces Français ont vu en Hitler un homme de paix ?

Poutine n’est pas Hitler, mais ce mécanisme demeure, tout comme la frustration qui lui sert de principe agissant. Même la philosophie qui l’accompagne – soyons intraitables avec les Ukrainiens et conciliants avec la Russie – n’a pas changé d’un iota. J’ignore pourquoi le syndicat des poutinistes réunis – cet arc lumineux qui va de Monsieur Taché à Monsieur Dupont-Aignan en passant par ce grand gaulliste à la renverse, Henri Guaino – déploie autant d’efforts pour recruter de nouveaux orateurs, alors que tous les arguments de ces Messieurs sont déjà contenus dans ce petit tract.

Our kind of traitor

Sale temps pour le confort intellectuel et les réflexes partisans. De même que les amis de la paix devraient avoir bien du mal à accuser les Américains de la guerre ukrainienne maintenant que Donald Trump s’est rangé – et avec quel éclat – derrière l’admirable Poutine, le militant trumpiste devrait avoir bien du mal à accuser l’administration Biden de vouloir dénigrer leur beau champion – maintenant que les critiques les plus féroces contre la politique étrangère de Donald Trump proviennent du camp républicain lui-même.

Laissons donc de côté les attaques de la gauche américaine, et intéressons-nous au camp d’en face. Parmi tous ces « Never-Trumpers » de droite, catastrophés par les concessions faites à la Russie et la tournure illibérale de l’Amérique de Monsieur Musk (bien décrite par Philip Roth dans « Le Complot contre l’Amérique », mais également dans un roman moins connu et toujours d’actualité, « Our Gang »), notons la présence d’un représentant particulièrement vigoureux, Bryan Fitzpatrick, et d’un officier très intéressant : Alexander Vindman. Médaillé militaire, agent de renseignement (notre homme est aussi à l’aise en russe qu’en ukrainien) Vindman parle d’un sujet qu’il connaît bien – et ça se voit. Comme le général Hodges, il pense que Poutine ne veut pas la paix. Comme le général Hodges, il pense que l’abandon des démocraties en Europe est un contre-sens. Comme le général Hodges, il pense que le découplage du droit et de la force est une erreur philosophique majeure, et que cette reddition en rase campagne dessert les intérêts directs des États-Unis.

À lire, donc, pour découvrir cette Amérique républicaine qui résiste au nettoyeur de la Maison Blanche.

Alexander Vindman, « The Folly of Realism », PublicAffairsU.S, 2025, 304 p.