Pascal Praud contre les cartels

Le nationalisme compensatoire est la grande affaire de tous les colonialistes frustrés. Ce qui est vrai de la Russie revancharde du nationaliste Douguine ne l’est pas moins de la France du grognard Mariani ou du maréchal d’Empire Éric Zemmour. Aussi prévisible que la gravitation newtonienne, ce revanchisme est universel et ne connaît pas de limitation géographique : à toute humiliation impériale doit correspondre une Reconquête (pour reprendre le mot préféré du maréchal d’Empire en question). C’est dire si l’intervention des Américains au Venezuela a de quoi raviver les feux mal éteints du colonialisme français. Le pacifiste d’hier se réveille dans la peau d’un faucon, l’employé de mairie se prend pour Kissinger, et il n’est pas jusqu’aux filles de bonnes familles qui ne vont répétant la formule préférée d’Hitler : le droit international n’existe pas, tant pis pour les faibles, le plus fort a toujours raison. Il est exact qu’une vision du monde n’est pas une armée et que ce mantra réaliste ne compensera pas les capacités militaires qui nous font si cruellement défaut. Du moins fournit-elle aux frustrés de l’Empire et autres nostalgiques de l’Algérie française la politique étrangère dont ils rêvaient en secret, et depuis si longtemps.

Dans ce concert médiatique où l’obscénité coloniale peut enfin s’en donner à cœur joie, l’intervention la plus comique est l’œuvre d’une chroniqueuse qui voue à Donald Trump l’admiration sans réserve que Rocco Siffredi vouait, dans la France pornographique de ma jeunesse, à son propre membre. « Macron serait bien inspiré de suivre l’exemple de Trump », nous apprend-elle sur Europe 1. « La France retrouverait son prestige et Macron montrerait enfin qu’il a des couilles », poursuit-elle dans ce langage fleuri qui n’appartient qu’à elle. Il va sans dire que notre trumpiste émérite n’irait jamais se battre nulle part, mais il est néanmoins certain que son admiration pour la force brute ne connaît pas de repos. Comprenons bien le raisonnement de cette égérie de la droite conservatrice française : la question n’est plus de savoir si un homme sans Rolex a raté sa vie (comme l’affirmait un président encore insuffisamment colonial), la question consiste à savoir si un chef d’État digne de ce nom est capable de s’accaparer les richesses de son voisin aussi brutalement que possible. Et dire que Macron n’a toujours pas repris l’Algérie ni soumis la principauté d’Andorre, pourtant largement à sa portée. Quel temps perdu, quand on y pense.

Il est vrai qu’elle n’est pas la seule à rester fascinée devant la force, puisque nos géopoliticiens lui emboîtent si volontiers le pas. La géopolitique fut inventée pour naturaliser des notions aussi douteuses que « l’espace vital » (Lebensraum), et cette origine allemande – origine rien moins qu’innocente – remonte à la surface toutes les fois qu’elle peut. De même que les marxistes justifiaient la violence stalinienne à titre de mal nécessaire, les partisans de l’homme orange vous apprendront que les défenseurs du droit sont de grands naïfs. Croyant faire montre de réalisme, on dira que Donald Trump est un visionnaire et que la doctrine Monroe est désormais l’horizon indépassable de notre temps. Aurait-il échoué au Venezuela (il s’en est fallu de peu) que nos commentateurs écriraient exactement le contraire ce matin. C’est dire que ces commentateurs drogués au présentisme sont aussi rigoureux que ces trumpistes qui nous expliquaient, hier encore, que l’élection de leur champion signait le grand retour de l’Amérique isolationniste sur la scène internationale.

Mais le pompon du lèche-culage analytique revient indubitablement aux intellectuels organiques de la galaxie Bolloré. Soudain choqués par le poids de la drogue en Amérique latine, on dira que le shérif de Mar-a-Lago est là pour barrer la route aux méchants, que l’on doit approuver ses faits et gestes si l’on tient à ses enfants (je répète à dessein les remarques, toujours très profondes, de Pascal Praud), comme s’il n’avait pas gracié le président du Honduras ni levé un toast au gentil Epstein. Ou bien, comme dans une version du droit-de-l’hommisme retoquée à la hâte par ces anti-wokes qui se gaussaient, hier encore, de l’Empire du Bien, on dira que ses interventions profitent aux peuples opprimés. Il est exact que, à force de vexations personnelles et de revirements, Trump pourrait bien finir par affaiblir son « grand ami » Poutine ; mais comme cette politique a la consistance d’un caprice érigé en doctrine, ce qui paraît bienheureux aujourd’hui peut aussi bien s’avérer catastrophique demain. Alors on reviendra aux fondamentaux du ressentiment français : on dira que l’icône des MAGA, lui au moins, défend son pays, comme si le fait de défendre son pays nous condamnait à jeter sur le monde un regard exclusivement mercantile en écoutant la complainte des indigènes d’un air rigolard. Quelle idée se fait-on de la force pour s’imaginer qu’elle s’identifie au narcissisme, à l’arbitraire, à l’état d’exception permanent, et non à la justice internationale, au respect de la parole donnée, et au droit ? Il n’est pas étonnant que cette dernière phrase fasse sourire, puisqu’il s’agit de compenser par la dureté de la pensée ce que ces faux gaullistes ne font jamais advenir dans les actes. Il n’est pas étonnant que les admirateurs de JD Vance se moquent éperdument de ces mots-là, puisque ces mots prennent seulement vie dans la lutte contre les fascistes. Il n’est pas étonnant que les poutinistes se gaussent si volontiers du droit international, puisque ce terme prend tout son sens le jour où l’on tient les criminels de guerre pour responsables de la dévastation qu’ils ont causée.

Marc Bloch et nous

Un chef-d’œuvre est un livre que l’on admire de loin et que l’on ne lit jamais dans les détails. Prenez le livre de Marc Bloch intitulé : “L’étrange défaite”. Alors que la nuit s’étend sur Tchécoslovaquie et que le dépeçage de l’Europe a déjà commencé, l’auteur nous peint une bourgeoisie française trop occupée à mater du délinquant pour s’intéresser à Hitler. Il est vrai que la bourgeoisie française a toujours eu du pain sur la planche – notamment en matière de sécurité. Mais le propos de Bloch est justement celui-là : l’obsession sécuritaire fait obstacle à la compréhension des périls en Europe. Ce constat est si frappant qu’il semble avoir été écrit pour l’édification expresse de la droite CNews. Qu’on me permette de résumer le problème de la bourgeoisie actuelle en ces termes : “Concentrons-nous sur l’islamisme et l’insécurité. Pour ce qui est de Poutine, on verra plus tard”.

La bourgeoisie sécuritaire tient beaucoup à son agenda, et il est inutile de lui faire remarquer que l’Histoire, comme la guerre, n’attend pas – car les défaillances du président français en matière d’islamogauchisme occupent le centre exclusif de ses frustrations. Cette « reductio ad Macronum » est si systématique qu’on pourrait lui donner la forme du syllogisme suivant:

Majeure – Macron est un crétin qui n’a pas été capable de résoudre le problème des Français.

Mineure – Or Macron est préoccupé par la Russie.

Conclusion – Donc le problème avec la Russie n’en est pas un.

Syllogisme de l’amertume, comme dirait Cioran, qui réduit la violence aux problèmes domestiques et interdit de penser deux périls européens – à savoir l’islamisme et le poutinisme – en même temps.

De là à renverser les rôles et à présenter Poutine comme un gentilhomme, il n’y a qu’un pas, pas que Philippe de Villiers (l’homme qui a guéri du Covid grâce au pastis) est tout prêt à franchir. De là à affirmer qu’Emmanuel Macron est un petit malin et que la guerre russo-ukrainienne n’est là que pour faire diversion, il n’y a qu’un pas – pas que Madame Lefebvre, dans sa divine et inexpugnable colère, a franchi depuis longtemps. Une fois la violence extérieure réduite à des querelles partisanes, il n’est de crime au monde que l’on ne puisse mettre sur le dos de son adversaire, et c’est à peine si Poutine a quelque chose à voir avec l’invasion de l’Ukraine.

Telle une concierge entièrement vouée à la propreté de son immeuble, la bourgeoisie sécuritaire a la certitude que le problème de la violence consiste à balayer devant sa porte. C’est dire si la solidarité militaire européenne aura toujours à ses yeux quelque chose de dispendieux et, pour tout dire, de suspect. Comme le répétait récemment un ancien gauchiste réfugié dans un gaullisme entièrement imaginaire : « il ne nous appartient pas de nous battre aux côtés des Ukrainiens, car nous n’avons pas la même histoire ». Ce Monsieur va bientôt nous apprendre que la ville de Paris fut libérée par elle-même et que la victoire sur le nazisme ne doit rien aux Canadiens ni aux Néo-Zélandais – ressortirants dont la trajectoire historique, me semble-t-il, est assez différente de la nôtre.

Il est vrai que les contemporains en question détestent ce genre de parallèle historique. On dira que Poutine n’est pas Hitler, que notre bourgeoisie n’est pas munichoise, que les deux situations n’ont rien à voir – sauf quand il s’agit de comptabiliser le nombre de morts. Comme les émules de Philippot seront pressés de vous l’apprendre, une guerre contre la Russie ferait 400 000 000 de morts. C’est dire que la comparaison reste valable toutes les fois que les poutinistes en ont besoin.

Cette stratégie est quotidiennement illustrée – hélas – par Luc Ferry. Reconverti dans la propagande néo-soviétique après trente ans de bons et loyaux services dans le kantisme et les Droits de l’Homme, notre homme enchaîne les contrevérités avec une célérité saisissante. Depuis le fameux « Poutine n’a pas encore tué 6 millions de juifs » censé nous rassurer sur la bonté d’âme du KGBiste au non moins ridicule « C’est l’Ukraine qui a déclenché la guerre en s’en prenant aux russophones » (comme si russophone voulait dire pro-Poutine), les inexactitudes de notre ancien Ministre sont si nombreuses qu’elles concurrencent aisément, chaque année, les perles du bac. Du moins ces contrevérités nous permettent-elles de visualiser correctement ce que Bloch appelait le déni de droite. Pendant trente ans la gauche angélique a surfé sur ce mensonge : « il n’y a pas d’insécurité, il n’y a qu’un sentiment d’insécurité » ; c’est cette bêtise inqualifiable que la droite poutiniste a décidé d’étendre à toute l’Europe sous la forme suivante : « il n’y a pas d’impérialisme russe, il n’y a qu’un sentiment d’impérialisme russe ».

Exception française

« Poutine s’arrêtera là où on l’arrêtera », tel est le crédo des réalistes qui s’en tiennent aux B.A.-BA des rapports de force. Observation militaire validée par les faits, puisque Poutine a toujours répondu aux divers tapis rouges déployés sur les tarmacs les plus improbables par un surcroît de bombardements et de sauvagerie. Mais c’était sans compter la profondeur de vue de l’école réaliste française, laquelle entend faire la nique à Clausewitz en inventant quelque chose de nouveau : le machiavélisme inefficace – ou, si l’on préfère, le réalisme irréaliste. Exemple intéressant de l’exception française, le réalisme irréaliste emprunte au pacifisme sa détestation des armes et au machiavélisme son prestige. Sa formule préférée est la suivante : « Cette guerre s’arrêtera quand nous aurons enfin montré à Poutine nos bonnes intentions. » Cette philosophie n’a bien sûr aucune chance de retenir le bras vengeur du KGBiste au teint pâle – du moins permet-elle à l’extrême gauche de taper sur l’OTAN et aux amis de Monsieur Mariani de taper sur Macron – ce qui prouve que son intérêt idéologique n’est pas tout à fait nul.

Dans cette foire à la détestation, la bonne nouvelle est que les Français continuent de soutenir majoritairement la défense diplomatique et militaire de l’Ukraine. Il va sans dire que nos bons ironistes se dépêcheront de critiquer ce résultat suivant l’adage bien connu (« I do not believe in statistics unless I have falsified them myself. ») – mais une question demeure. Et si l’homme de la rue était plus réaliste que les stratèges prétendument subtils du poutino-pacifisme ? Et si l’homme de la rue était assez intelligent pour faire la part des choses entre les faiblesses de l’U.E. – faiblesses qui n’échappent à personne – et la nécessaire défense de l’Ukraine face au trio des dictateurs qui se frottent déjà les mains à la simple idée d’écraser l’Ukraine, et, au-delà, l’Occident ? Tout à la joie de maudire l’Europe, nos réalistes sont tout prêts à minimiser la dangerosité de cet axe-là, mais il semble que les Français, là encore, ne soient pas d’accord avec eux.

Je n’ignore pas que les sondages peuvent évoluer – d’autant que le plus gros reste à faire – mais le simple fait que le révisionnisme coupable de Monsieur Mélenchon soit si peu représentatif est, en soi, une bonne nouvelle. On pourrait en dire tout autant du discours violemment anti-OTAN qui anime le « décolonialisme » de gauche et le souverainisme de droite, discours qui n’a pas l’air d’obtenir le résultat escompté puisque que les Français adoptent une position qu’il faudrait presque qualifier, tant vis à vis de l’OTAN que de l’U.E, de prudemment « aronienne ». Nul doute que ce fait déplaisant passera aux oubliettes de la vie intellectuelle française d’ici peu, chaque philosophe reprenant ses convictions de départ comme si de rien n’était.

Quoi qu’il en soit, il est heureux que l’homme de la rue ne passe pas tout son temps à taper sur Macron comme si la solution aux meurtres de masse se trouvait là ; il est heureux que la question ukrainienne ne soit pas entièrement dévorée par le campisme ; il est heureux que notre boussole morale ne soit pas entièrement corrompue par des luttes de pouvoir ; il est heureux que le Français moyen – le Français comme vous et moi – sache encore faire la différence entre un criminel de guerre et un président français qui n’a toujours pas empoisonné ses opposants – sauf erreur – au polonium 210. Simple détail, qui fait toutefois la différence entre une dictature imaginaire et une dictature réelle.

2.09.2025