“We are pretty close to a deal. Ukraine has to agree to it. Maybe they will say no.” (Donald Trump)
Deux mafieux qui s’entendent pour tuer quelqu’un d’autre forment un deal. Hitler et Staline, en dépeçant la Pologne en dehors de toute légalité, forment un deal. Un deal est une entente qui permet de se passer de la loi, ce qui en fait la forme préférée, le concept-clé, le point nodal de la barbarie à venir. Ce n’est pas un hasard si Anne Applebaum lui consacre des pages décisives dans un petit essai qui saisit notre destin à la gorge: ‘Autocracy Inc’. L’histoire qui nous attend commence effectivement par ce petit mot – aussi vulgaire que faussement conclusif, aussi pervers que faussement pacifique.
Le mot deal met un terme à tout ce que l’Europe a si douloureusement compris en regardant sa propre barbarie en face. Il met un terme à ce que la conscience européenne, grâce à Montaigne et quelques autres, est parvenue à formuler : le rejet du droit de conquête et l’idée que le «droit du plus fort» n’en est pas un. C’est justement sur le rejet de ces deux points que nos deux complices – le promoteur immobilier et le criminel de guerre – s’entendent à merveille, en quoi ce deal sur l’Ukraine est beaucoup plus qu’un deal sur le dos de l’Ukraine. Un deal est une notion conçue pour tourner en dérision l’Europe tout entière, et peu importe que la France compte en son sein une quantité non négligeable de trumpistes prétendument « libéraux » ou de souverainistes prétendûment « patriotes » : elle sera traitée comme l’Ukraine – avec le même mépris, et, surtout, avec la même condescence coloniale – à la table des prédateurs.
« Comment peut-on vouloir autre chose que la paix ? » s’interroge le dernier homme, cette figure de la décadence européenne dont Nietzsche a cerné l’indigence dans la préface d' »Ainsi parlait Zarathoustra ». Encore faut-il pénétrer, comme le souhaitait le solitaire de Sils-Maria, dans les profondeurs de cette figure post-tragique qui a remplacé la liberté — c’est-à-dire l’héroïsme, c’est-à-dire la mort acceptée — par son bien-être et son confort. Nietzsche mentionne la question du chauffage, et il est exact que le dernier homme est plus obnubilé par la hausse des prix du gaz que par le massacre d’un peuple dont le destin le laisse tout à fait froid. N’est-ce pas ce conseil économique insidieux — «laisse-moi bombarder l’Ukraine tranquillement, pense plutôt à ta facture mensuelle» — que Poutine soufflait à l’oreille des Européens au début du conflit ?
Tout aussi remarquable est la représentation post-tragique que notre personnage se fait de la dissuasion nucléaire. Le non-usage de l’arme nucléaire reposait sur une certitude : « Avise-toi de l’utiliser et tu seras toi-même anéanti. » À cette épreuve de forces dont les pères de la dissuasion nucléaire française nous parlaient si bien, le dernier homme préfère de beaucoup l’idéal de la reddition par avance et sans conditions, ce qui l’amène, par un curieux renversement dont l’épouvante a le secret, à prendre le parti du seul leader qui ait jamais brandi cette menace en Ukraine.
Cette forme très actuelle du syndrome de Stockholm — qu’il vaudrait mieux appeler, à mon sens, syndrome de Moscou — éclaire d’un nouveau jour la règle qui commande de se coucher immédiatement devant la puissance la plus menaçante et la plus colérique. Cette « jurisprudence Medvedev » (qu’on me permette de rendre brièvement hommage au plus débile et au plus alcoolisé de tous les maîtres chanteurs) a beau faire trembler le dernier homme sur ses bases, force est de constater qu’elle n’impressionne nullement les soldats que je rencontre sur le front. « Accuser l’agressé des crimes de l’agresseur n’a jamais fait avancer la cause de la paix », m’a dit un jour un sergent-chef posté du côté de Lyman. Attitude incompréhensible aux yeux du dernier homme, lui qui raisonne comme Donald Trump (le fameux communicant américain en passe de remplacer Peskov dans la défense des intérêts russes). Qu’un pays en envahisse un autre, passe encore. Mais que le pays envahi cherche à se défendre, voilà qui dépasse toutes les bornes.
Les meilleurs amis de la paix ne sont pas les meilleurs ennemis de la guerre, notait un ambassadeur célèbre, et cet avertissement demeure, au vu des commentaires chaque fois plus attentistes du président américain, d’une sombre actualité. Devrions-nous, sous le prétexte ô combien légitime de ne pas déclencher un conflit nucléaire, reprendre les thèses de l’agresseur et « comprendre » ses motivations ? C’est manifestement la voie choisie par l’extrême gauche et l’extrême droite, et l’on peut dire sans manquer au devoir de l’objectivité journalistique que cette approche n’a strictement aucun effet sur le champ de bataille. Après les propos gentillets d’Alain et le stalinisme d’Aragon, ce pacifisme nouvelle manière serait crédible s’il stoppait net les avancées du généralissime Poutine ; mais comme il constitue une forme de bénédiction adressée à l’envahisseur, il représente sans doute la forme la plus avancée de l’hypocrisie morale. Au chapitre des fausses valeurs dont notre époque est si friande, il ne vaut pas beaucoup mieux que l’antiracisme islamiste qui permet à des ayatollahs en puissance de passer, sur certains campus occidentaux, pour des militants de gauche.
“Répondre à l’obstination dans le crime par l’obstination dans le témoignage”, écrivait Albert Camus : voilà une phrase qui résume à elle seule la trajectoire de Zarina Zabrisky. Personne n’a mieux documenté la chasse à l’homme qui continue de terroriser les civils à Kherson. Rencontre avec une cinéaste unique à l’occasion de la sortie en France de son film “Kherson : Human Safari”.
DdN – Comment as-tu pris connaissance de la ville de Kherson ?
Zarina Zabrisky – Avant la guerre, j’ai un vague souvenir de pastèques et de la route poussiéreuse qui mène à la Crimée. Je n’étais jamais allé à Kherson avant l’invasion russe à grande échelle. La vie est maintenant divisée en deux : avant la guerre et après. La nuit où tout a commencé, j’étais chez moi, en Californie, et même si je savais que cela arriverait, j’ai presque perdu la tête d’horreur et de chagrin. Pour tenir le coup, j’ai commencé à publier compulsivement sur Twitter, traduisant des messages issus de chaînes Telegram, ce qui s’est transformé plus tard en un fil monstrueux — il a duré environ trois mois, et je l’ai terminé en Ukraine, quand j’ai commencé à écrire pour Euromaidan Press. Le 27 février 2022, j’ai mentionné pour la première fois Kherson : “À Kherson, l’armée russe a exécuté un journaliste.” Quelques heures plus tard, j’ai écrit : “ALERTE ! Nova Kakhovka, dans la région de Kherson, est sous le contrôle des troupes russes. Ils ont saisi le comité exécutif municipal, retiré tous les drapeaux ukrainiens des bâtiments.” Et j’ai continué à rendre compte alors que la ville résistait. Ce fil était mon cocktail Molotov. Kherson apparaissait de plus en plus, avec des Ukrainiens qui sautaient sur les chars russes en mouvement, brandissaient des drapeaux et riaient au nez des envahisseurs. Voilà ma première impression. J’ai adoré leur intrépidité.
DdN – Quand as-tu pris la décision de te rendre à Kherson pour observer la situation de tes propres yeux, et quelles difficultés as-tu rencontrées au départ ?
Zarina Zabrisky – Comme tous les autres journalistes en Ukraine, je me battais pour avoir une place — ou même un simple espace debout — dans l’un des deux bus et demi du press tour vers Kherson, le premier après la libération. Cette tournée fut aussi inoubliable que tristement célèbre, car journalistes et photographes devaient sprinter et jouer des trépieds et des coudes pour se frayer un chemin. Je cours vite et je fais du kickboxing, donc cela m’a bien servi : j’ai réussi à obtenir une place dans le « demi » bus — un vieux modèle qui est tombé en panne dès le trajet aller, mais qui a fini par repartir et nous conduire à travers des villages détruits et délabrés, sur une route brisée. À un moment, nous avons dû descendre et marcher, car le bus ne pouvait plus passer avec nous tous à bord — les mines étaient simplement alignées sur le bas-côté.
Nous sommes arrivés à la libération — ce fut la journée la plus cinématographique de ma vie réelle : des inconnus qui s’embrassaient en pleurant, toute la place qui chantait, Zelensky surgissant de nulle part à un mètre de moi, et l’extase pure de la liberté. Cela m’a bouleversée ; le sentiment ressemblait à celui de tomber amoureux. Sauf que je suis tombée amoureuse de toute une ville.
J’ai saisi chaque occasion pour y retourner et témoigner, accédant à des lieux désormais fermés ou disparus — caves de torture du KGB, port fluvial, zones côtières. J’ai tout filmé avec mon téléphone. Je voulais toujours écrire un livre, mais à un moment donné, après avoir co-produit le premier documentaire, j’ai compris que Kherson avait besoin d’un film, pas d’un livre. Je veux dire : j’écris toujours un livre, il paraîtra plus tard, mais pour l’instant Kherson avait besoin d’un film, pour son urgence et sa portée.
C’est ainsi qu’en septembre 2023, je suis revenue pour réaliser un film. J’ai dû franchir mille obstacles pour obtenir l’autorisation, car l’accès à Kherson était très limité, et je suis éternellement reconnaissante d’avoir eu cette chance. Le principal défi, c’était bien l’accès.
DdN – Comment as-tu organisé ton travail une fois sur place ?
Zarina Zabrisky – Filmer, comme écrire, est quelque chose de très organique, car je me contente de suivre l’histoire. Quand j’écris des récits ou des romans, les personnages apparaissent simplement dans mon esprit, et j’écris ce qu’ils disent et font. Pendant le tournage de mon documentaire, c’était la même chose, sauf que les personnages vivaient tout autour de moi. Bien sûr, ce n’étaient pas des personnages mais des personnes bien réelles, qui sont très vite devenues mes amis — c’est un avantage par rapport à un roman : on ne peut pas se lier d’amitié avec les personnages d’un livre. J’ai donc seulement eu à obtenir les autorisations pour accéder aux zones rouges, et à interviewer les militaires ; à part cela, je me promenais, je rencontrais des gens et je les écoutais. L’histoire s’imposait d’elle-même — je l’ai suivie chronologiquement, les étapes de la guerre devenant des chapitres. Quand j’ai filmé l’invasion, j’ai demandé à tout le monde où ils se trouvaient pendant les premiers jours. Il a été plus difficile de trouver des archives de l’occupation, car la plupart des gens n’avaient pas filmé ou avaient supprimé leurs vidéos par peur des Russes. Et comme pour les livres, la vie écrivait les nouveaux chapitres : le “safari humain” n’existait tout simplement pas lorsque j’ai commencé à filmer. Au fur et à mesure que l’histoire se déroulait, je la suivais et je la filmais.
DdN – Tu es sans doute la journaliste qui a suivi avec la plus grande précision la mise en place du safari humain à Kherson – en filmant ce crime de guerre in situ et en partageant le quotidien des habitants. Peux-tu expliquer, à quelqu’un qui n’en aurait jamais entendu parler, son principe ?
Zarina Zabrisky – C’est hélas vrai : j’ai découvert ce que l’on appelle le « safari humain ». J’aurais préféré ne pas avoir l’horrible privilège d’une telle découverte, mais il se trouve que j’étais la seule journaliste étrangère vivant à Kherson à ce moment-là. Les journalistes locaux – compétents, passionnés, intrépides et extrêmement affûtés – étaient tout simplement à la fois désensibilisés aux atrocités incessantes qui les frappaient et persuadés que le monde savait déjà ce qui se passait à Kherson. En réalité, la ville est isolée, non seulement à cause de la tentative de siège par drones, mais aussi dans l’espace informationnel.
Il n’existait aucun reportage sur ces petits drones commerciaux, les mêmes que l’on achète sur Amazon pour filmer un mariage ou une annonce immobilière, qui se mettaient à pourchasser des vieilles dames, des enfants, des chiens, des chèvres dans les villages, dans les rues, les potagers ou ailleurs. Cette « chasse » dystopique, folle au point d’en paraître absurde, était tellement invraisemblable que la plupart des rédactions ne m’ont pas crue pendant trois mois.
Mes journaux, Byline Times et Euromaidan Press, ainsi que quelques collègues de longue date, journalistes de guerre chevronnés, ont bien publié mes articles, mais l’information n’a jamais vraiment percé.
J’en ai parlé à des psychologues, qui m’ont expliqué que je me heurtais à des mécanismes de défense : admettre qu’un être humain puisse en traquer un autre tout en buvant son café, en suivant la poursuite à travers ses lunettes et en riant aux éclats, c’est une blessure morale trop lourde à supporter. Il est plus facile de balayer ça comme une fake news, ou d’ignorer purement et simplement. Parce que, dans le fond, que faire pour arrêter ça ?
Il est certain qu’ils boivent leur café en rigolant. Et comment le sait-on ? Parce que les chaînes Telegram russes partagent les vidéos prises par les drones, en les accompagnant de disco ringarde des années 90, de rap russe de mauvaise qualité et des commentaires bien gras. Les Ukrainiens, bien sûr, se protègent aussi en plaisantant et en riant, mais la plaisanterie s’arrête au moment où un drone vrombit au-dessus de votre tête, passe devant votre fenêtre — ou, comme cela m’est arrivé une fois, surveille ce qui s’y passe à l’intérieur.
Les drones attaquent soit en piquant d’un coup pour exploser et répandre leurs éclats, soit en lâchant des explosifs, parfois juste une canette de Coca ou une bouteille d’eau piégée. Ils opèrent aussi en groupes : ils percent des toits et y jettent des cocktails Molotov, incendiant bloc après bloc dans les quartiers côtiers. Ils lâchent aussi des mines anti-personnel appelées « Pétales », petits objets presque invisibles au sol qui explosent quand on marche dessus. Parfois, ils laissent tomber des tracts en russe affirmant que la Russie est venue « sauver » Kherson.
À ce stade, quand on se promène dans la rue, le simple bourdonnement d’une abeille suffit à vous faire sursauter.
DdN – Le déni suit l’inhumanité comme son ombre, disait Primo Levi. Du moins est-il désormais impossible de dire : « Nous ne savions pas. » Je laisse au spectateur le soin de traverser les différents chapitres de ton film : l’invasion russe, l’occupation, l’inondation criminelle de la ville et la campagne de terreur proprement dite. J’aimerais que tu nous parles de sa réception, et des résistances auxquelles tu es toujours confrontée.
Zarina Zabrisky – Merci pour cette citation. Comme je l’ai déjà mentionné, l’une des choses les plus difficiles pendant cette guerre, pour moi, c’est l’indifférence et le déni du monde. Parfois, c’est encore plus dur à supporter que les crimes atroces commis par les Russes. Là-bas, tout avait la clarté du Seigneur des anneaux : les Orques, c’était le mal ; les Elfes, le bien. L’ennemi et les ténèbres étaient – et sont toujours – de l’autre côté du fleuve, d’où ils tirent sans relâche leur barrage de feu mortel sur notre rive.
Mais dans le monde réel, en dehors de la guerre, les choses ne sont pas aussi simples, pas aussi tranchées en noir et blanc. Des gens qui ne sont clairement pas des « méchants » disent qu’ils sont fatigués de la guerre, tout en vivant dans la paix. J’ai toujours à l’esprit les Chants d’Innocence et d’Expérience de William Blake, qui m’aident beaucoup. Ceux qui n’ont pas fait l’expérience de la guerre n’ont pas les ressources pour la comprendre, et il est impossible de la transmettre : chacun doit l’éprouver sur son propre chemin.
D’une certaine manière cependant – de façon très subtile – le film offre ce lien insaisissable entre innocence et expérience, et seul l’art est capable de cela. La propagande, elle, est affaire de séduction – séduction de l’esprit, parfois du corps, en sollicitant tous les sens. L’art, lui, parle d’amour et de compassion. Mais pour entrer dans cette zone, il faut accepter de renoncer au confort. Ainsi, la forme de rejet la plus fréquente que je rencontre, c’est : « J’aimerais voir ton film, mais j’ai peur d’être bouleversé. » C’est compréhensible et je le respecte.
Heureusement, le film, tout en montrant la guerre moderne, ne met pas l’accent sur la souffrance, mais sur la capacité à la surmonter avec dignité et à gagner. En ce sens, le documentaire possède la même dimension thérapeutique que les contes de la saga du Seigneur des anneaux. Il offre aussi au spectateur le sentiment d’avoir accompli, lui aussi, un voyage héroïque. Beaucoup disent qu’ils sortent de la projection inspirés.
DdN – Un fait d’autant plus important que ton film voyage à travers le monde.
Zarina Zabirsky – Nous avons eu beaucoup de chance avec les projections et les critiques, tant en Ukraine qu’à l’international. Le film a reçu le soutien de United24, de l’Office du Président de l’Ukraine, des Forces navales ukrainiennes et de l’administration militaire de Kherson. Les habitants de Kherson l’appellent « notre film », et je reçois quantité de lettres racontant d’autres histoires et remerciant notre équipe d’avoir porté la voix de Kherson dans le monde. Nous avons obtenu de nombreuses critiques approfondies dans de grandes publications ukrainiennes et internationales. À ce jour, le film a été projeté à Dallas (coorganisé par Human Rights Watch Dallas), à New York (au Ukrainian Institute of America), à Bonn en Allemagne lors du festival de Kherson, à Riga en Lettonie (avec une couverture sur toutes les grandes chaînes), et à Grenoble en France. Des projections sont prévues à Paris le 3 septembre, puis en Australie, en Californie, au Danemark, en Slovaquie et ailleurs. Des bénévoles traduisent actuellement les sous-titres en français, en allemand et en slovaque. En octobre, le film sera projeté au Capitole, devant le Sénat et le Congrès américains.