Kant sous le manteau

Petite conférence sur Emmanuel Kant et réponse à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? (Kyiv, 2025)

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Pour sortir Emmanuel Kant du carcan scolaire dans lequel ses ennemis entendent le maintenir, le mieux serait de remonter le fil du temps. Le mieux serait de repartir en Allemagne, dans le duché de Wurtemberg, dans les années 1780, à une époque où Kant circulait sous le manteau.

Ce n’est certainement pas en tant que penseur doloriste ou moralisateur que le promeneur de Königsberg a exercé une influence considérable sur ses contemporains. Loin de voir en lui, comme nous le faisons si volontiers aujourd’hui, un penseur puritain, les jeunes kantiens ont surtout vu en lui un contempteur de la morale chrétienne dans ce qu’elle a de plus faux et de plus étouffant. Et comment ne pas donner raison à ces lecteurs de génie (au premier chef Hegel, penseur dont nous sommes tout aussi loin d’avoir fait le tour) puisque Kant réduit toute la morale à un seul principe : l’autonomie du sujet ? Est immoral le plaisir pris à la souffrance morale, parce que ce masochisme relève, non du devoir, mais de la « pathologie ». Est immorale la volonté de se donner en exemple (voyez l’affligeant spectacle des célébrités woke…), car cette pratique suppose que le sujet n’est pas capable de trouver la loi morale en lui-même. Est immorale la volonté de gouverner les hommes par la crainte – du dictateur, de Dieu, you name it… – parce qu’elle maintient les hommes dans un état de permanente minorité. On peut se gausser de ces vieux principes (c’est effectivement la mode la plus répandue), mais il faut admettre qu’un adepte de l’hétéronomie (autrement dit un philosophe soucieux de revendiquer le droit imprescriptible d’être gouverné par un autre), aurait bien du mal à défendre son cas…

C’est en 1793, année de tous les dangers, que Kant publie « La Religion dans les limites de la simple raison ». Pour apprécier l’importance de cet opuscule, le mieux est de se rendre directement aux pages consacrées au sacrifice d’Abraham. « Qu’Abraham veuille sacrifier son fils en obéissance à l’ordre divin, c’est une conduite inacceptable du point de vue moral. Si quelqu’un croit qu’il est possible qu’un tel commandement vienne de Dieu, il doit examiner cette prétendue voix divine par rapport aux principes moraux, et si cette voix commande quelque chose qui va à l’encontre de la morale, alors il ne peut s’agir d’un commandement de Dieu. » Ce n’est donc pas à la raison de se soumettre au commandement divin, mais bien à Dieu de respecter un certain nombre de principes imprescriptibles que la raison est parfaitement en mesure d’établir simplement, et par elle-même. Ci-git l’islamisme et la farandole des assassins théo-délirants.

L’idée que la religion doit être soumise à un noyau moral constitué de prescriptions élémentaires – cette idée-là n’est pas nouvelle ; nous la trouvons, en toutes lettres, chez Spinoza. Mais ce qui est proprement révolutionnaire – au double sens que ses contemporains donneront à ce mot – c’est la référence implicite au despotisme. Il ne suffit pas de soumettre Dieu à la morale, il faut encore soumettre la morale à l’idée de droit. C’est ce réaménagement – cette réorganisation architectonique – qui importe en premier lieu chez Kant. La vraie question n’est donc pas : « Kant est-il victime d’une conception puritaine de la morale ? », mais bien : comment passe-t-on de la morale entendue au sens ordinaire du terme – tu te comporteras correctement – à la morale au sens kantien : tu affirmeras ton autonomie contre toutes les formes de despotisme que l’Histoire ne manquera pas de placer devant toi ?

Pour illustrer le caractère intempestif de cette approche, permettez-moi de faire un petit saut dans le temps en relisant les magnifiques « Manuscrits de 1844 » du jeune Marx. « Ayant réduit les besoins de l’ouvrier à l’entretien le plus misérable de la vie physique, l’industriel », écrit Marx, « n’aura de cesse que de lui donner des leçons d’ascétisme, comme si le seul destin du pauvre était, inlassablement, de se serrer la ceinture. Et Marx d’ajouter ceci : ‘le moindre luxe chez l’ouvrier lui paraît condamnable’. » En quoi cet usage bourgeois de la morale est-il particulièrement pervers ? En ceci que l’ouvrier n’est pas reconnu comme sujet de droit, mais comme un objet sub-juridique à tancer inlassablement. On pourrait reformuler la situation en termes strictement kantiens : là où l’égalité juridique est absente, la morale est immanquablement perverse.

Il suit de cette approche kantienne – approche profondément novatrice – qu’une définition purement sociologique de la morale est impuissante à comprendre sa vraie nature. Si la morale était une simple convention conçue pour tancer les individus ou pour maintenir l’espèce humaine dans un état de permanente minorité – si cette convention n’était qu’une forme de police sociale, ou, pour reprendre un terme foucaldien, si elle n’était qu’une « conduite des conduites » – alors son seul objet serait la soumission de l’homme par l’homme. Seulement voilà : non seulement cette pratique n’a aucun rapport avec la définition rigoureuse de la morale, mais elle est consubstantiellement immorale. (Comme l’écrira plus tard Jan Patocka dans son « Testament », « la morale n’est pas là pour faire fonctionner la société – mais pour que l’homme soit homme »).

Une deuxième conséquence découle de la première : ramener la morale à l’idée de droit et à l’autonomie du sujet, ce n’est pas s’enfoncer dans une vision romantique ou « métaphysique » du libre arbitre, mais, au contraire, rapporter la preuve évanescente et éternellement contestable de cette liberté à l’exercice concret de l’autonomie juridique. C’est bien pourquoi l’autonomie est une auto-nomos, une capacité de déterminer le contenu de la Loi de manière individuelle. La lutte spinoziste contre l’arbitraire trouve dans cette idée juridique un prolongement logique, puisqu’il s’agit, dans les deux cas, d’échapper à l’État paternaliste qui voit en chaque sujet un « mineur » à punir (comme si l’État était un chaperon) ou à épanouir (comme si l’État détenait la clé du bonheur). Le seul bonheur dont il sera question ici a trait à l’arbitraire et à sa limitation juridique.

Voilà qui place la question du despotisme au coeur des Lumières. Pour reprendre une formule kantienne, le despotisme « éternise la violation du droit », de sorte que l’exigence juridique doit être conçue comme une percée, un appel d’air, une forme de trouée à la surface toujours recommencée de la perversion politique.

Dans une analyse célèbre, Michel Foucault a tenté de restituer cette nouveauté. Nous lisons :

« En décembre 1784, la Berlinische Monatsschrift a publié une réponse à la question : Was ist Aufklärung ? Et cette réponse était de Kant. Texte mineur, peut-être. Mais il me semble qu’avec lui entre discrètement dans l’histoire de la pensée une question à laquelle la philosophie moderne n’a pas été capable de répondre. » Et Foucault de poursuivre : « De Hegel à Horkheimer ou à Habermas, en passant par Nietzsche ou Max Weber, il n’y a guère de philosophie qui, directement ou indirectement, n’ait été confrontée à cette même question : quel est donc cet événement qu’on appelle l’Aufklärung et qui a déterminé, pour une part au moins, ce que nous sommes, ce que nous pensons et ce que nous faisons aujourd’hui ? »

Si l’on suit Foucault, l’objectif de Kant consisterait à comprendre « comment se pose la question philosophique du présent ». Bien sûr, celle-ci peut se poser de bien des manières. On peut, tel saint Augustin, chercher dans le monde actuel les indices d’un événement à venir, événement décisif dont il nous appartiendrait de déchiffrer la venue. On peut, à la manière de Vico, développer une conception linéaire du progrès, progrès qui nous ferait passer de l’ombre à la Lumière de manière irréversible. Or, « la manière dont Kant pose la question de l’Aufklärung est tout à fait différente : ni un âge du monde auquel on appartient, ni un événement dont on perçoit les signes, ni l’aurore d’un accomplissement. Kant définit l’Aufklärung d’une façon presque entièrement négative, comme une Ausgang, une ‘sortie’, une ‘issue’. »

Jusque-là, tout va bien. Mais voici que Foucault en vient à écrire ceci : « Dans ses autres textes sur l’histoire, il arrive que Kant pose des questions d’origine ou qu’il définisse la finalité intérieure d’un processus historique. Dans le texte sur l’Aufklärung, la question concerne la pure actualité. Il ne cherche pas à comprendre le présent à partir d’une totalité ou d’un achèvement futur. Il cherche une différence : quelle différence aujourd’hui introduit-il par rapport à hier ? » Un Kant très particulier s’en dégage, lequel, débarrassé de toute considération méta-historique, serait uniquement préoccupé par la simple différence entre une époque et une autre. Cette lecture est certainement conforme à l’exigence foucaldienne de « penser autrement », mais nous voyons que cette opération dépend d’une exclusion : celle qui consiste à mentionner « d’autres textes », comme si ces « autres textes » n’avaient plus d’importance au regard de cette « actualité pure ».

Soucieux de distinguer humanisme et Aufklärung, Foucault note à bon droit que le stalinisme, lui aussi, était un humanisme. Mais il est à noter que cette remarque s’applique aussi bien à l’éthique de la différence que défend Foucault : toutes les dictatures modernes entendaient rompre avec l’ordre existant. Le stalinisme, lui aussi, entendait apporter quelque chose de nouveau – en quoi cette différence pour la différence serait-elle plus légitime ou significative qu’une autre ?

Un mot particulièrement intéressant n’apparaît jamais dans ce commentaire, un mot qui est à la réflexion foucaldienne ce que le sein de Dorine est à la pudeur de Tartuffe : cette chose honteuse, assurément indigne d’un philosophe contemporain, est écartée d’un revers de la main au bénéfice d’une critique entièrement « archéologique » et « généalogique » de soi et des autres. Ce mot – ou plutôt ce concept – c’est le droit naturel, autrement dit la capacité de juger les lois positives d’un État en fonction d’une loi qui lui est supérieure, capacité dont Kant se fait pourtant le défenseur. S’il est exact, comme le veut Foucault, qu’un philosophe « moderne » se définit par sa manière de répondre à la question « Qu’est-ce que les Lumières ? », alors cette exclusion est certainement représentative d’une situation : non de la sienne, mais de la nôtre.

Croyant faire montre de prudence, Foucault ne cesse d’insister sur les difficultés de « Qu’est-ce que les Lumières ? », mais il me semble, a contrario, que Kant fait preuve d’une très grande netteté. C’est même cette netteté que nous avons perdue dans les eaux fangeuses de la post-modernité (ce magma déplorable où des fascistes passent pour des défenseurs de la liberté d’expression et les islamistes pour des militants de la cause anti-coloniale).

De même que l’imposture morale consiste à dénier l’autonomie du sujet, le despotisme consistera toujours à transformer le citoyen en homme surnuméraire – ou, pour le dire en termes kantiens, à utiliser l’homme comme moyen et seulement comme moyen. Il n’en va pas différemment de la perversion idéologique : le mot n’est pas de Kant, mais la chose est bien là. Si les idéologues – que Kant appelle superbement les « tuteurs attitrés de la masse » – ne cessent de tabler sur la peur, sur la non-pensée, sur l’infantilisation, sur l’imbécillité des sujets, si ce calcul constitue l’essence du « pacte secret » qui donne à toutes les dictatures de s’entendre sur le dos de leurs propres sujets (voyez la Russie de Poutine ou la Corée du Nord, actuellement unies sur le front ukrainien), il n’en reste pas moins qu’un tel pacte sera toujours illégal, « quand bien même il serait entériné par le pouvoir suprême ».

Que le despotisme soit susceptible d’une définition et que cette définition soit universelle, voilà ce qui permet de répondre à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? C’est bien cette définition à la fois temporelle et atemporelle qui importe. C’est bien cette double dimension qui confère à l’Aufklärung une signification si simple qu’elle ne perdra jamais, aux yeux de Kant, son actualité.

Les incendiaires

« J’ai toujours souhaité croire que les grandes œuvres de l’esprit étaient plus objectives que nous. Et ce sont elles qui nous jugeront. Quelqu’un a dit fort justement que ce n’est pas nous qui lisons Homère, regardons les fresques de Giotto, écoutons Mozart, mais Homère, Giotto et Mozart qui nous regardent, nous écoutent et constatent notre vanité et notre bêtise. Les pauvres utopistes, les débutants de l’histoire, les incendiaires de musées, les liquidateurs du passé sont pareils à ces insensés qui détruisent les œuvres d’art car ils ne peuvent leur pardonner leur calme, leur dignité et leur froid rayonnement. »

Zbigniew Herbert

La vengeance d’une vieille maîtresse

Vous souhaitiez faire la peau au capitalisme ? Il ne s’en portera que mieux. Vous souhaitiez moins d’Etat ? Vous en aurez toujours davantage. L’homme est déterminé par les contradictions métaphysiques de son temps, et le triomphe apparent de l’économie ne changera rien à l’affaire. Marx n’aura eu de cesse que de moquer l’idéalisme de Hegel en faveur de rapports sociaux réputés plus concrets ; c’est pourtant la métaphysique, avec ses fanfreluches et ses dentelles, qui triomphe à la fin. Il faut lire les « Principes de la Philosophie du Droit » (1820) comme on lirait l’histoire d’une femme trompée, ou la vengeance d’une vieille maîtresse. C’est aussi drôle, sanglant, et tragique.

Swift, vite.

Comme toutes les passions conçues et promues par des intellectuels, l’enthousiasme est un mouvement apparemment rationnel dont le noyau délirant n’apparaît que plus tard. Entre les premières revues pro-quelque chose et les désillusions mortifiantes, le temps d’attente est, en gros, de trente ans. Comme tous les lecteurs de Simon Leys le savent bien, les émancipateurs du genre humain sont tellement sûrs de leur fait qu’ils n’hésitent pas, dans un premier temps, à jouer les fiers-à-bras. On pourrait comparer cette phase révolutionnaire au stade du miroir chez Lacan : le Moi grossit, il devient, croit-il, autonome. C’est cette autonomie que l’on sent frétiller chez un Geoffroy Daniel de Lagasnerie ou un Johan Faerber, par exemple.

Puis l’automne apparaît, avec son cortège immanquable de contrition et de repentance.

On lira « A Tale of a Tub Written For the Universal Improvement of Mankind » comme la meilleure introduction possible à ce genre de turpitudes. De Jack, ce progressiste aux joues pleines qu’il faudrait comparer au Tartuffe de Molière, l’auteur nous dit ceci : “le premier prosélyte qu’il fera, c’est lui-même, et une fois ce pas franchi, il n’aura plus guère de difficultés à en recruter d’autres”. Car enfin, que serait Jack sans la masse des zélotes ? Rien, bien sûr. Une fois mise au rancart la capacité d’être seul, tout est possible – surtout le pire.

Plutôt que de prêcher la bonne la parole, Swift a choisi de saisir cet enthousiasme à la racine. Toute la quincaillerie révolutionnaire y passe, depuis l’emphase universalisante jusqu’aux rivalités infra-groupusculaires. On lit, on rit, on avance dans le livre comme s’il avait été rédigé par un pourfendeur du maoïsme ou de l’écriture inclusive. Et l’on comprend, chemin faisant, à quoi sert la littérature : à nous faire gagner du temps.

Jonathan Swift, A Tale of A Tub (1704).

Lettre à Benoît

« Sollers s’est toujours trompé politiquement, non ? » me demandais-tu au Bonaparte avec cette joie si peu mauvaise et cette curiosité sans malice qui te résument entièrement. Est-ce un hasard si tous les écrivains de ma génération – tous ceux qui ont eu la chance d’être lus, suivis, accompagnés par toi – se souviennent de ta bienveillance ? Peut-être étais-tu constitutivement incapable de grandes convictions, peut-être raisonnais-tu en homme sur le départ pour lequel les passions ordinaires du milieu littéraire, ce milieu qui était pourtant le tien – jalousie, compétition, égotisme – constituent une immense perte de temps. Te voilà délivré d’une époque si lourde, te voilà tout à fait chez toi parmi les dessins de Sempé, les textes de Milan et les accords de Bach. Repose en paix dans la fraîcheur du temps.

Se méfier de Shakespeare

« On peut ainsi résumer le grand tort de Shakespeare : ne pas avoir voulu, ou pu, ou su lire Bourdieu. Combien d’erreurs sociologiques et combien d’anachronismes aurait-il évités s’il avait pris la peine de se pencher, lui le Barde frivole, sur les structures sociales de l’économie. Seulement voilà : ni la rébellion fomentée par Jack Cade ni les contestations en Cornouaille n’auront éveillé sa conscience sociale. Face à un tel aveuglement, la méfiance s’impose ».

Geoffroy de Lagasnerie, Se méfier de Shakespeare, 2024.

Un prophète

L’islamophobie est tellement répandue que le système produit des attentats pour pouvoir détester les musulmans plus facilement : telle est la nouvelle thèse de Monsieur Mélenchon. Jusqu’à présent le leader de la France dite Insoumise s’était contenté d’accuser le gouvernement français des crimes commis au nom d’Allah. Lassé d’excuser les islamistes après coup, Monsieur Mélenchon a décidé de frapper fort : les excuser avec un temps d’avance. C’est sa manière à lui d’avoir raison.

Comprenons bien le problème de Monsieur Mélenchon. Le leader de la France Insoumise n’est pas en guerre contre l’islamisme, mais contre le fait d’avoir tort. C’est pourquoi les Français n’apprendront rien sur le prochain attentat : rester dans le vague, voilà encore la meilleure façon de ne pas se tromper. L’important n’est pas de dévoiler l’identité exacte du circuit ou du commanditaire, l’important est que notre homme puisse jeter à la face du monde cette phrase qui l’obsède, la phrase qui le dévore, celle qui le vengera enfin de ses adversaires, de son futur échec, et, pour finir, du réel : “je vous l’avais bien dit”.

7.06.2021

Le masochisme sans peine

Disposition des livres chez Gibert Joseph. Sur la table de droite, Luc Ferry s’interroge sur la vie heureuse. Sur la table de gauche, Houria Bouteldja nous propose sa lecture de l’Etat racial intégral. « Et au milieu, demandera-t-on sans doute, qu’a-t-on placé au milieu? » À cette question chinoise le libraire a déjà répondu. Sur la table du milieu le promeneur découvrira un livre intitulé « Se vouloir du bien et se faire du mal », ce qui constitue peut-être le fin mot de l’histoire.

Samuel Paty

« Pardon de briser le bel unanimisme émotionnel actuel, mais je rappelle qu’un dépôt de plainte a été effectué par la famille Paty contre l’Education nationale et le Ministère de l’Intérieur. Nous sommes actuellement dans la situation surréaliste suivante : tout le monde lui rend hommage, mais personne ne veut répondre aux questions très simples et très concrètes contenues dans ce document de 80 pages. Si aucun juge d’instruction n’est saisi pour faire en sorte que les responsables de sa non-protection répondent de leur gestion, le message qui sera envoyé aux professeurs est le suivant : vous voyez, on peut vous assassiner, on peut vous décapiter, tous ceux qui sont en charge de votre protection s’en sortiront, eux, indemnes — qui avec la légion d’honneur, qui avec les palmes académiques »

David di Nota, FranceinfoTv, 16 octobre 2022.

REPONSES à IL FIGLIO : « Ce livre est la nonfiction que j’oppose à tous ceux qui veulent nous raconter des histoires »

Pourquoi avez-vous écrit ce rapport sur l’assassinat de Samuel Paty ?

Ce qui m’a immédiatement frappé lors de l’attentat du 16 octobre 2020, ce n’est pas que des islamistes se comportent comme des islamistes en décapitant un homme : il faudrait être d’une extraordinaire naïveté pour s’en étonner. Non, ce qui a immédiatement retenu mon attention, c’est que l’on ait accumulé des couches de commentaires sur des couches de commentaires avant de chercher à savoir, tout simplement, ce qui s’était passé.

J’aimerais vous donner tout de suite un exemple : dans le sillage immédiat de l’assassinat, une polémique a éclaté en France, initiée par le ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, sur l’existence – ou non – de “l’islamo-gauchisme”. Existe-t-il un phénomène comme l’islamo-gauchisme ? Il se trouve que le réel a déjà répondu à cette question. Il suffit d’analyser les arguments de l’islamiste qui a mené la campagne de haine contre Samuel Paty, Abdelhakim Sefrioui, arguments qui reprennent tous les thèmes chers à la gauche dite radicale (comme le racisme d’Etat ou l’idée que la défense de la laïcité française serait une arme tournée contre les musulmans), pour observer cette collusion in situ. Je vous renvoie à la vidéo de Sefrioui sur ce point, vidéo qu’on aurait bien tort de négliger. Non seulement cette collusion objective existe, mais c’est elle qui a précipité, dans les faits, l’assassinat de Samuel Paty. Répondre à cette question dans l’abstrait au lieu de partir de l’assassinat lui-même est une grave erreur – sauf à considérer que le réel n’a rien à nous apprendre, sauf à se réfugier dans le déni.

Il faut donc partir du singulier pour s’élever vers le général, et non l’inverse. J’ai éprouvé la nécessité de remettre tout à plat, de raconter les faits les uns après les autres, en essayant de saisir la dynamique qui nous fait passer d’une rumeur infondée portant sur l’islamophobie supposée de Samuel Paty (rumeur initiée par une élève qui n’était pas dans la classe) à la décapitation d’un homme.

Quel genre d’homme était Paty ?

On s’est beaucoup employé à présenter Samuel Paty comme une sorte de prof un peu naïf. Il est crucial de comprendre pourquoi sa hiérarchie elle-même a défendu cette version.

Reprenons les faits chronologiquement : alors que l’enseignant fait l’objet de menaces physiques orchestrées par un islamiste notoire, l’Education Nationale fait le choix – admirons le timing – de mettre l’enseignant en accusation en lui reprochant d’avoir fait une “erreur”. Quelle erreur ? Celle de “froisser” (c’est le terme utilisé) les “élèves”. C’est une thèse très étrange. D’abord parce qu’elle est fausse – Samuel Paty n’a pas froissé ses élèves : ceux-ci ont témoigné au contraire du caractère bon enfant du cours, de la bonne ambiance générale. Ensuite parce que cette thèse est celle de la menteuse, autrement dit de l’élève qui n’était pas dans la classe. Pourquoi la thèse du “référent laïcité” est-elle la même que celle de la menteuse ? Voilà une anomalie très curieuse, que le rapport officiel de l’Inspection générale s’est bien gardée de relever, et moins encore d’expliquer.

A rebours de cette approche qui consiste à prendre l’enseignant “de haut”, je montre dans mon livre que Samuel Paty était parfaitement lucide, et sur les islamistes qui cherchaient à déstabiliser son cours sur la liberté d’expression, et sur le “soutien” – pour le moins ambigu, pour le moins étrange, pour le moins ambivalent – de son administration. Lorsqu’il déclare au commissariat, trois jours avant son assassinat, “je n’ai commis aucune infraction dans l’exercice de mes fonctions”, il répond, non pas au commissaire, mais à son administration.

Reste une question de fond : pourquoi vouloir que l’enseignant admette à tous prix une “erreur” ? C’est la question qui nous fait entrer au coeur de l’inconfessable – celle qui révèle ce point crucial que l’administration ne reconnaîtra jamais. On a cherché à “recadrer” le professeur pour donner des gages de bonne foi à la cohorte des harceleurs avec l’espoir que, par la grâce de ce recadrage, les choses se calmeraient. Le professeur est devenu le fusible parfait, la variable d’ajustement, le fautif idéal, et c’est d’ailleurs pourquoi, dès le départ (autrement dit le 6 octobre) on demande à Samuel Paty de s’excuser pour un malentendu créé de toutes pièces par une élève qui n’était pas dans la classe. “L’absurdité de la situation touche comme bien souvent au comique”, écrira l’enseignant dans un email.

Dans cette histoire, qui est coupable ?

Je n’attaque jamais des personnes dans mon livre et je n’adopte jamais la position du juge. Ce n’est pas mon travail. Mon travail consiste à dégager aussi nettement que possible la part de cruauté que l’assassinat de Samuel Paty — cet agencement administratif si singulier – dissimule. La cruauté, ce n’est pas l’islamisme. Il est très facile de condamner l’islamisme, mais il est beaucoup plus difficile d’examiner la cruauté systémique qui expose et continue d’exposer les enseignants – les passeurs indispensables de notre culture – au quotidien. L’assassinat de Samuel Paty nous en fournit l’occasion, à condition, comme dirait Althusser, “de ne pas se raconter d’histoires”. C’est tout l’enjeu de ce livre – un enjeu, à vrai dire, profondément littéraire. Pour autant, ce livre n’est pas une fiction. Ce livre est la nonfiction que j’oppose à tous ceux qui entendent nous raconter des histoires.

Quel est l’enjeu de cet assassinat ?

“Pourquoi cherchez vous à semer la discorde ?” : voilà comment les harceleurs de Conflans Saint-Honorine ont fait pression sur Samuel Paty avant de présenter l’enseignant comme un islamophobe sur les réseaux sociaux (jusqu’à ce qu’Abdoullakh Anzorov, l’assassin, ne le prenne en chasse). Les islamistes sont passés maîtres dans l’art de renverser les rôles, mais ils ne sont pas les seuls, tant s’en faut. “Samuel Paty a-t-il été assassiné ? C’est bien la preuve que la laïcité française est coupable”, voilà comment raisonnent certains éditorialistes du New York Times et une partie non négligeable de l’intelligentsia française et internationale. J’aimerais attirer l’attention sur le fait que la même tactique d’intimidation s’est exercée quelques mois plus tard en Angleterre, dans le Yorkshire, à la Batley Grammar School. Une fois encore des prétendus “parents d’élèves” sont venus menacer un enseignant au nom de leurs interdits religieux ; une fois encore les élèves ont pris la défense de leur prof en soulignant le fait qu’ils n’étaient pas du tout “choqués” par la caricature de Charlie Hebdo présentée dans le cadre du cours. Si la colère des croyants s’explique par le caractère insuffisamment ouvert ou tolérant de la laïcité française, pourquoi ce chantage a-t-il lieu en Angleterre, dans un pays de tradition politique aussi différente ? La vérité est que le procès fait à la laïcité française ne tient pas debout. Quelles que soient leurs traditions et leurs singularités, toutes les sociétés séculières sont attaquées de la même manière en Europe, de sorte qu’il n’est pas difficile d’observer le même chantage se répéter partout.

L’enjeu consiste à observer comment nous réagissons quand un individu est pris en chasse par des islamistes. L’enjeu consiste à observer comment les sociétés séculières défendent leurs propres principes lorsqu’elles sont attaquées à la base par des “entrepreneurs de colère” qui confondent religion et violence. Dans une société séculière, chacun est libre de croire ou de ne pas croire, mais personne n’a le droit d’imposer ses interdits religieux à tous les autres : il va sans dire que menacer un professeur au nom d’un interdit religieux trahit une méconnaissance complète de ces principes.

Craignez-vous que l’assassinat de Samuel Paty soit le préambule d’un avenir sombre ?

S’il est une chose que je redoute, c’est que le nouvel impératif de l’Education Nationale en France (“mieux former les enseignants à la laïcité”) ne serve qu’à placer, une fois encore, l’enseignant sur la sellette. On continue de superposer ces deux problématiques, la formation des enseignants à la laïcité et le nom de Samuel Paty, comme si une maladresse pédagogique était à l’origine de l’assassinat. C’est à la fois indécent moralement et malhonnête intellectuellement. Comme dans Le Procès de Franz Kafka, tout part d’une calomnie : c’est de là qu’il nous faut partir pour décrire avec exactitude ce qui s’est passé.

Réponses à Giulio Meotti au sujet de « J’ai exécuté un chien de l’enfer. Rapport sur l’assassinat de Samuel Paty », Il Foglio, Octobre 2021.