
Kyiv en trois jours
« Je vous l’avais bien dit », expression préférée de tous ces politistes qui nous expliquent que l’Ukraine a perdu la guerre sous prétexte que l’Amérique vient de lui planter un couteau dans le dos.
Je signale à toutes fins utiles que Poutine voulait prendre l’Ukraine en trois jours.
Je signale à toutes fins utiles qu’il n’a conquis qu’une partie réduite du territoire ukrainien malgré une écrasante supériorité numérique, et que Moscou n’a toujours pas placé le pantin de son choix à la tête de l’État.
Je signale à toutes fins utiles qu’il ne faut pas confondre l’envoi de matériel militaire et le fait de se battre dans les tranchées après avoir embrassé sa femme ou son enfant.
La guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens, et si la politique visait à ramener le « petit frère » ukrainien à la maison, alors cette guerre est définitivement perdue.
Je comprends bien ce que la résistance d’un peuple peut avoir d’insupportable pour tous les commentateurs qui, depuis le début, ont pris le parti le répéter les mensonges du KGBiste est-allemand, mais les vautours devront attendre avant de festoyer sur la conquête néo-soviétique la plus abjecte du XXIe siècle.
Je place en exergue un court poème de Vasyl Mulik, pilote et poète, sorte de réponse de l’envoyé à l’envoyeur. Le lecteur retrouvera son témoignage très bientôt dans le reportage que je prépare ici sur les écrivains au front. Excusez-les d’être héroïques – ce n’est pas de leur faute – ils ne peuvent pas faire autrement.
***
Київ за три дні…
За три тижні…
За три місяці…
За три роки…
Як діла, хуєсоси?
Kyiv in three days…
In three weeks…
In three months…
In three years…
What’s up, fuckers?

Déclinaison grammaticale.
On pénètre une culture par la subtilité de sa grammaire. Dans la langue du pays où je réside actuellement, les noms, les pronoms et les adjectifs se déclinent selon sept cas grammaticaux. Parmi les plus intéressants figure l’instrumental. Ce cas est essentiel en ukrainien pour exprimer le moyen par lequel une action est accomplie – mais il est également employé avec certains verbes spécifiques. Ainsi du verbe « відчувати », lequel signifie « ressentir », et qui appelle ce cas grammatical – précisément parce que ressentir quelque chose, c’est devenir un instrument ; mieux encore, c’est faire de soi-même un instrument au sens musical du terme. On dira donc « Я відчуваю себе живим » (« I feel alive») pour exprimer cette transformation de soi dans le sens de la vie.

Fiches de lecture
J’ai souvent rencontré des admirateurs de Poutine dans le cercle très select du souverainisme français, mais je n’ai encore jamais vu un Français partir avec femme et bagages pour s’installer dans un pays où il fait si bon vivre que la moindre critique de “l’opération spéciale” en Ukraine vous rend passible de prison. On peut voir en Poutine le seul rempart contre l’Otanisation du monde comme le vont répétant les anti-impérialistes de Palavas-les-Flots, voire, si j’en crois les chrétiens tendance Marion Maréchal, le seul vrai défenseur de l’Occident non dégénéré, mais de là à partir, de là à joindre l’acte à la parole, il y a un pas que nos vaillants polémistes se gardent bien de franchir.
Pour ceux qui n’ont pas d’autre choix que de manger du poutinisme matin, midi et soir, la situation se présente tout autrement. Deux livres nous permettent de savoir à quoi ressemble une ville tombée entre les mains des forces pro-russes en Ukraine. Il va sans dire que les pro-Poutine français n’en ont jamais entendu parler, et que, découvrant par hasard cette chronique, ils se dépêcheront de les « lol-er » sans les avoir lus.
Le premier appartient au genre analytique. Il nous permet de comprendre, non pas la “Russie éternelle” – cette fabrique à poncifs – ni la Russie héroïsée de Joukov, mais la nature du régime politique mis en place dans les territoires occupés – ce qui, lorsque l’on vit en 2025 et non en 1945, est beaucoup plus instructif.
L’auteur a l’immense mérite d’être originaire du Donbass ; ces amis qui basculent dans le néo-stalinisme assumé, ces amis qui n’en sont plus, ce sont les siens. Il faut suivre pas à pas la lente dégradation sociale qui préside à la formation de la République populaire de Donetsk pour mesurer la dimension familiale, affective, de cette forfaiture démocratique. « Donbass » de Stanislav Aseyev (traduction d’Iryna Dmytrychyn) nous offre une analyse incontournable sur la nature criminelle des soutiens de Poutine dans la région – en quoi ce livre est parfaitement conforme à ce que nous a appris, de son côté, Anna Politkovskaïa. “Qu’avez-vous contre la Russie ?” vont répétant les supposés russophiles – comme si les dissidents n’étaient pas russes, comme si Anna Politkovskaïa n’était pas, et de plein droit, une citoyenne de son pays.
Le deuxième m’a été recommandé par une combattante à Kherson. “J’ai lu ce livre pour savoir ce que je ferai si jamais je suis capturée par les Russes”, m’a-t-elle dit. Rédigé par un membre féminin du bataillon Azov, le récit de Valeryia « Nava » Subotina nous éclaire sur la séparation – séparation quasi ontologique – entre les collaborateurs et leurs victimes. Le dialogue surréel entre la prisonnière et son bourreau constitue un passage décisif pour qui veut comprendre les choix politiques de cette génération – une génération partagée, du moins au début du récit, entre les pro et les anti-Maïdan. Comme d’habitude, le tortionnaire joue au plus malin avec sa victime, et, comme d’habitude, ce jeu est d’autant plus pervers que la victime fait montre d’une foi inébranlable en la liberté de son pays. “Que votre parole soit oui, ou non – le reste appartient au Malin”, dit l’Évangile – c’est cette simplicité, et le prix qu’il en coûte de rester simple face à son tortionnaire qui font de ce petit récit un manuel de résistance appliquée.
Il est certainement plus facile d’ironiser sur la naïveté des manifestants pro-Maïdan que de décrire en détail à quoi ressemblent les activistes anti-Maïdan, ces agitateurs staliniens sur lesquels les partisans français de Poutine restent, comme chacun peut le constater, savamment silencieux. On lira ces ouvrages comme deux enquêtes sur le poutinisme effectif, mais également sur le Malin, ce vieil habitué des camps dont la principale ruse consiste à nous faire croire, suivant le mot de Baudelaire, qu’il n’existe pas.
DdN
Donbass : un journaliste en camp témoigne, Lviv, 2020, trad. fr. par Iryna Dmytrychyn, Atlande, 218 pages.
The Captivity, Valeryia Subotina, Folio Publishers, 2024, 252 pages.

Another day in Paradise
La citation du jour
Carnet de route
Dans une interview récente Zelensky fait de l’humour un trait essentiel de la résistance ukrainienne face à la campagne de terreur qui ravage la capitale – et il est exact que rien ne serait possible sans cette disposition d’esprit spécialement conçue pour survivre aux tyrans. Alors que Kyiv revit après une énième nuit de bombardements (l’armée russe vient de battre son propre record) et que le course cycliste (Kиї́вська сотка) est maintenue, cette pancarte au moment d’aborder la côte : « Vas-y papa, tu files comme une roquette »
Kyiv. 7.09.2025, 11 am.

Le syndicat vous informe
Tout était pourtant simple dans l’univers philosophique des années Macron. Le monde se divisait entre les lecteurs de Philippe Muray et les gogos à la Glucksmann que l’on pouvait ranger, sans difficulté excessive, dans le « camp du Bien ». On rigolait sous cape, on se trouvait intelligent, on s’enfilait des petits verres avec le sentiment d’appartenir au camp du Mal. Certains poussaient le frisson jusqu’à faire l’éloge de Carl Schmitt (le juriste du IIIème Reich censé donner un coup de fouet à nos parlementaires bedonnants) d’autres se contentaient de voir en Donald Trump le sauveur du monde libre. On se disait aussi qu’en soutenant tout à la fois Poutine et Donald Trump, on se ferait deux amis pour le prix d’un. Et puis le milliardaire américain a conclu son deal sur le dos des Ukrainiens – qui est aussi un deal agressivement anti-Européen – et, sans même avoir gagné la moindre parcelle de puissance, nous voici avec deux ennemis pour le prix d’un.
Mais ne soyons pas ingrats envers l’époque qui nous est offerte.
En soi, cette séquence historique n’est pas inintéressante, d’autant qu’elle nous permet de mieux comprendre l’espèce de sidération qui devait suivre le pacte germano-soviétique : comment deux puissances militaires que tout devrait opposer peuvent-elles s’entendre pour racketter et piller les petits États alentour ? Aussi bien, cette séquence nous permet de mieux saisir comment la haine du parlementarisme – aujourd’hui celle de l’U.E.– a pu offrir aux « personnalités autoritaires » une popularité sans pareille. Combien de ces anti-parlementaires ont vu en Hitler, par contraste, un vrai patriote ? Allons plus loin : combien de ces Français ont vu en Hitler un homme de paix ?
Poutine n’est pas Hitler, mais ce mécanisme demeure, tout comme la frustration qui lui sert de principe agissant. Même la philosophie qui l’accompagne – soyons intraitables avec les Ukrainiens et conciliants avec la Russie – n’a pas changé d’un iota. J’ignore pourquoi le syndicat des poutinistes réunis – cet arc lumineux qui va de Monsieur Taché à Monsieur Dupont-Aignan en passant par ce grand gaulliste à la renverse, Henri Guaino – déploie autant d’efforts pour recruter de nouveaux orateurs, alors que tous les arguments de ces Messieurs sont déjà contenus dans ce petit tract.
Mensonges d’acier
Quand on soutient un homme qui affirme contre toute évidence que le « dictateur » Zelensky est à 4%, on quitte le terrain de la vérité et on entre dans l’univers orwellien du militantisme pro-Poutine, un monde où toutes les contre-vérités sont bonnes à dire pour s’acheter les bonnes grâces du vrai dictateur autour de la table.
On se demande combien de temps le Trumpiste français va continuer de nous chanter les louanges de la « voie libérale » alors que sa politique étrangère vis à vis de la Russie est en tous points comparable à celle du stalinien Mélenchon.
On se demande combien de temps de Trumpiste français va continuer à nous bassiner avec la corruption en Ukraine alors que la Russie est, selon l’Indice de Perception de la Corruption (IPC) 2024 publié par Transparency International le 11 février 2025, plus corrompue encore.
On se demande combien de temps le Trumpiste français va continuer à se croire le dépositaire tant attendu de la liberté d’expression maintenant que Donald Trump présente le promoteur de l’article 280. 3 (article poutinien qui interdit toute critique de ‘l »opération speciale » en Ukraine) comme un homme de confiance.
On se demande combien de temps le Trumpiste français va continuer à se bercer d’une vertueuse espérance (« vouloir la paix en Ukraine »), maintenant que leur vaillant pacificateur prend fait et cause pour l’agresseur et lui déroule – que l’on me permette cette métaphore soviétique et sanglante – le tapis rouge.
On se demande combien de temps le Trumpiste français va continuer à vanter les mérites du ploutocrate américain avant de s’avouer à lui-même que son champion n’a d’autre but que de concourir – économiquement, militairement et politiquement – à la disparition de son propre pays dans l’insignifiance la plus totale.
Certes, le Trumpiste français se réclame volontiers du Réalisme en matière internationale, mais cette philosophie machiavélienne avait surtout pour but d’abandonner l’Ukraine à son sort – non pour faire de lui un « loser » au premier « deal » dudit champion.
Le kantisme a les mains pures mais il n’a pas de mains, disait Péguy. L’antikantisme a les mains sales, mais il n’a pas de mains non plus – voilà ce que nous apprennent les alliés objectifs de Moscou.

Retour à Lviv
Lady Gaza a parlé : Europe et génocides ne font qu’un. Si maintenant l’on se demande d’où vient ce terme, force est de constater qu’il fut pensé et posé en Europe. Le chercheur qui aurait le goût des sources devra nécessairement s’intéresser à l’ouvrage de Lemkin, « Axis Rule in Occupied Europe : Laws of Occupation, Analysis of Government, Proposals for Redress ». Le voyageur qui aurait le goût des lieux devra nécessairement se déplacer à Lviv, et regarder cette plaque. Il devra constater que cet avocat est européen, et blanc, et juif. Je sais bien que cette militante n’est pas une historienne – tant s’en faut – je sais bien que cette antiraciste supposée utilise l’universalisme quand ça l’arrange, mais que peut-on bien faire contre ce fait-là ? Plaisante contradiction chez les antiracistes à la Hassan, qui consiste à charger l’Europe de tous les maux tout en bénéficiant d’un débat juridique, d’un terme spécifique et d’un combat universel que seule l’Europe a rendu possibles.



