Changement d’époque

« Winner Take Nothing », tel est le titre que Hemingway devait donner à son recueil de nouvelles afin de souligner la barbarie et la vanité de certaines victoires. À voir la mine réjouie des pro-Poutine toutes les fois que leur champion a rasé un village, on comprend que l’époque est à la barbarie assumée. Les survivants des camps nazis nous ont appris à entourer l’expression « plus jamais ça » d’une extrême prudence, mais ce que cette génération étrangère aux réseaux sociaux n’avait pas prévu, c’est que le spectacle des génocides prendrait la forme d’un événement sportif où la seule question consiste à déterminer qui, de la victime ou du bourreau, gagnera à la fin. J’ignore si le succès de Pascal Praud est représentatif de ce changement d’époque, j’ignore si la promotion des footeux au rang de journalistes politiques en est la cause, mais il est certain que ce genre de discussion rencontre un franc succès auprès des courageux résistants du clic qui égrènent de leurs emojis la destruction d’un village en Ukraine.

Comprenons bien la psychologie du footeux confronté au spectacle de la barbarie. La question n’est pas de comprendre ce que l’homme fait à l’homme (Myriam Revault d’Allonnes), ni d’observer la barbarie de ses propres yeux (Emmanuel Ringelblum), la question est de parier sur l’un des deux acteurs et, bien sûr, d’avoir raison à la fin. « C’est normal, conclura l’internaute si le projet génocidaire de Poutine devait l’emporter, la Russie avait la meilleure attaque »

J’ignore si nos prédécesseurs en inhumanité prenaient autant de plaisir à voir périr des civils sans défense — je sais seulement que, lorsque l’on traite un génocide comme un match PSG-Marseille, l’attente est entièrement centrée sur le score final. C’est même la seule chose qui importe : que l’on puisse traverser la pelouse en courant et soulever la coupe génocidaire du plus fort localement, un exploit qui n’était pas arrivé sur notre continent depuis la décision d’éliminer les Juifs en 42 et l’extermination des Bosniaques en 95. On dira qu’une victoire de la Russie en Ukraine ne mettra pas un terme aux massacres, qu’elle ne pourra se solder que par un surcroît d’emprisonnements, de tortures et d’exécutions — mais, croyez-moi, ce détail importe peu. Comme on dit chez nous, seule la victoire est belle.

L’ouverture de la chasse

Je partage avec les amis le fruit de mes entretiens à Soumy avec l’espoir d’apporter quelques précisions sur la situation militaire ici. Contrairement à mes impressions de départ, la préoccupation majeure n’est pas liée à la prise de la ville – prise qui suppose des moyens bien plus importants que ceux que déploient les Russes pour reprendre, par vagues de missions suicides successives, les villages alentour. Ce qui ne veut pas dire que le front va se stabiliser au Nord-Est et que les choses vont s’arrêter là, tant s’en faut. On peut échouer à prendre une ville importante, mais il est toujours possible, naturellement, de cibler les habitants ou de leur faire vivre un enfer. Il suffit pour cela de faire voler une bonne dizaine de drones kamikazes, et – miracle de la technologie – les voilà contraints de courir sous les arbres ou de passer de cave en cave pour échapper à la mort.

Le safari humain qui se déroule depuis des mois à Kherson nous fournit, sans conteste possible, le meilleur exemple. Cette chasse à l’homme (aujourd’hui bien documentée par les multiples reportages de la journaliste Zarina Zabrisky), présente cet intérêt d’être à la fois un exercice de travaux pratiques (on s’exerce sur des cibles que l’on peut tuer sur le coup, ou, à tout le moins, blesser à vie) et un objet de délassement (il est très amusant de poursuivre un être humain dans les rues, surtout si le drone FPV est muni d’une charge explosive).

Bien qu’un tel scénario soit tout à fait envisageable ici (un premier drone est tombé, sans faire de dégâts, au milieu de Sorobna – l’une des rues centrales de la ville), le plus important est ce qui différencie les deux théâtres. Kherson est défendue par un fleuve – alors que Soumy ne l’est pas. Soumy est entourée par une forêt, et c’est sur cette forêt que, au niveau tactique, tout se joue. Le combat en forêt n’a rien à voir avec l’engagement en terrain découvert. Un drone est d’une efficacité redoutable dans une zone dénuée d’obstacles, mais, de même qu’il est inutilisable sous la pluie, il devient inopérant au beau milieu des arbres. Là, le nombre l’emporte – et c’est justement sur le nombre que les Russes entendent, tout à fait classiquement, remporter la guerre (primauté de la masse sur la finesse tactique, pour parler comme les militaires). Il se trouve que Soumy est entourée d’une vaste forêt. Il se trouve que des champs séparent encore les villages conquis et les positions ukrainiennes. Surveillés comme le lait sur le feu, entièrement minés, c’est sur ces quelques lopins de terre balayés par la pluie que se jouera demain le destin de la ville.

Photo : Sumy region, Ukrainian fighters getting into position in the early hours of the day. Copyright undisclosed

Son Excellence

À l’heure où j’écris ces lignes, il se peut qu’à Paris, dans son appartement de l’avenue Élisée-Reclus juste en face de celui que nous habitions, Paul Morand donne une réception en l’honneur de Goering. Et dehors, sous les fenêtres, près des massifs de fusain, de laurier et de lilas, il y a des promeneurs qui flânent sous les platanes. Comme autrefois. Et dans le salon de Morand, que de visages je reconnaîtrais… Il se peut – pourquoi pas ? – que quelqu’un prononce mon nom et dise : « Pourquoi est-il parti ? Il n’avait qu’à rester ici. On ne lui aurait rien demandé, sinon de continuer à écrire ses livres qui auraient paru en France, et en traduction à Berlin ; on lui aurait conseillé de se montrer de temps en temps, dans les salons comme celui-ci, de serrer la main à de charmants officiers nazis et à leurs femmes, de signer un exemplaire de son dernier roman pour Emmy Goering… » La longue tristesse de l’exil me paraît belle en comparaison de ces facilités. Je ne pourrai jamais me résoudre à faire quelque chose qui soit en contradiction avec ce que je suis, qui me mette violemment en contradiction avec moi-même. Je ne suis pas, très loin de là, de l’étoffe dont on fait les héros, je suis timide et mobile, mais le goût, non, la passion d’une certaine logique m’a épargné un certain genre de mauvaise action, je veux dire la trahison pure et simple.

Hier soir, j’ai lu avec une profonde mélancolie le récit d’un thé chez Morand en 1942. Je ne juge pas Morand. Dieu le fera mieux que nous ne saurions le faire, mais si ces lignes tombent jamais sous les yeux de ce pauvre écrivain, qu’elles lui disent tout au moins que nous ne sommes pas fiers de lui, nous qui croyons à la France.

Julien Green, Journal