Ces Messieurs de la Palestine

Trop heureux de se découvrir une radicalité qu’il pensait avoir perdue dans les méandres du marxisme révolutionnaire, voici que l’intellectuel bourgeois se prend de nouveau de passion pour la violence. J’en veux pour preuve le grand retour d’une expression qui fait florès chez les admirateurs de Rima Hassan : “quoi qu’il en coûte”. Bien que cette expression soit agitée par des écrivains français qui ont la crédibilité militaire d’un végétarien dans un concours de barbecue texan, nous aurions tort de ne pas la prendre au sérieux.

Dégagée de sa tournure euphémisante, l’expression “quoi qu’il en coûte” signifie : allez-y, tuez des innocents, on vous applaudira des deux mains. Non que l’employé du CNRS aille violer des femmes dans les territoires qu’il entend libérer. Non que l’intellectuel parisien aille égorger des enfants de ses propres mains – tâche rebutante qu’il laisse bien volontiers au Palestinien qu’il prétend protéger. Tout au plus se rendra-t-il à un colloque où personne ne tue personne – à une signature où, parmi les ouvrages à la gloire de Bouteldja (l’héritière islamiste du merveilleux Bourdieu), on parlera de ses vacances en Italie.

Cette manie d’intellectuels – le meurtre par procuration – n’est pas nouvelle, mais sa résurgence interroge. Je veux bien croire que la justice ne soit pas un long fleuve tranquille, mais en ce cas il faut prendre ces intellectuels au mot. Tant qu’un intellectuel pro-palestinien n’aura pas apporté des armes au Hamas, tant qu’il n’aura pas vu de ses propres yeux le visage de la femme qu’il assassine, son éloge de la violence révolutionnaire conservera toujours le parfum orientalisant du fantasme bourgeois. On dira que le colonialisme est infâme et que l’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs – mais la question est justement de savoir à qui échoit la redoutable tâche de les casser. Cessons de compter sur les miséreux pour faire le sale boulot. Donnons aux intellectuels parisiens l’occasion de prendre leur place : voilà une proposition radicale qui, bien appliquée, changerait la face du monde.

Cette mauvaise réputation

«Ces soi-disant patriotes», écrit Stefan Zweig dans ses mémoires d’un Européen, expression qui vaut son pesant d’or dans la France moisie qu’on nous propose. Il semble que l’égoïsme des Nations, spectaculairement remis en selle par les souverainistes français, produise déjà des résultats que le patriote Laval aurait certainement salués : indifférence quant aux massacres situés «hors de France», complicité sous couvert de réalisme, normalisation du poutinisme et négation du Mal à tous les étages.

«Je vous signale que la Pologne n’est pas la France», aurait certainement objecté Henri Guaino face à la question suivante : «Faut-il bombarder les lignes ferroviaires menant à Auschwitz?». «D’ailleurs rien ne nous dit que les camps de la mort existent vraiment», aurait enchaîné le communiste Ian Brossat après avoir mimé des guillemets avec ses doigts autour de l’expression «camp de concentration». Mais quoi, il suffirait d’envoyer Anne-Laure Bonnel sur place pour obtenir une vue enfin objective de la situation. On apprendrait ainsi que les Juifs l’ont bien cherché et que la mauvaise réputation des Nazis est quand même très exagérée.

Mais le passage le plus intéressant, quand on relit «Le Monde d’hier» à la lumière de nos propres aveuglements, est la précision touchant la physionomie des acteurs : romancier un jour, romancier toujours. Zweig note que le visage de Chamberlain «offrait une fatale ressemblance avec une tête d’oiseau irrité», et il est exact que les premiers à se coucher devant l’ennemi sont aussi les premiers à s’irriter qu’on pût les soupçonner d’une telle infamie ; invitez Henri Guaino, poussez-le dans ses retranchements, et vous verrez qu’il prendra très exactement cet air-là. J’en veux pour preuve sa dernière prestation télévisuelle, prestation entièrement vouée à la gloire du sage et pondéré Poutine. « Le Général ne s’intéressait pas aux régimes politiques et ne regardait que les États» nous apprend-il, comme si le nazisme n’était pas un régime politique et que ce régime n’avait rien à voir avec la guerre qui devait dévaster l’Europe.

C’est dans le dernier chapitre de ce livre si précieux que le romancier autrichien évoque cet arrêté nazi touchant l’interdiction faite aux Juifs de s’asseoir sur les bancs publics. « Le fait de dépouiller les Juifs avait une certaine logique, commente l’auteur, car on pouvait nourrir les siens et récompenser ses vieux satellites. Mais refuser à une vieille dame épuisée le droit de reprendre haleine quelques minutes sur un banc, cela est réservé au XXème siècle», conclut-il. Il nous reste à comprendre ce qui est réservé au XXIème siècle, le siècle où des gaullistes en mocassins se chargent de nous apprendre que la résistance est inutile, que la terreur d’Etat importe peu et que le plus fort a toujours raison.

Sympathy for the deal

“We are pretty close to a deal. Ukraine has to agree to it. Maybe they will say no.” (Donald Trump)

Deux mafieux qui s’entendent pour tuer quelqu’un d’autre forment un deal. Hitler et Staline, en dépeçant la Pologne en dehors de toute légalité, forment un deal. Un deal est une entente qui permet de se passer de la loi, ce qui en fait la forme préférée, le concept-clé, le point nodal de la barbarie à venir. Ce n’est pas un hasard si Anne Applebaum lui consacre des pages décisives dans un petit essai qui saisit notre destin à la gorge: ‘Autocracy Inc’. L’histoire qui nous attend commence effectivement par ce petit mot – aussi vulgaire que faussement conclusif, aussi pervers que faussement pacifique.

Le mot deal met un terme à tout ce que l’Europe a si douloureusement compris en regardant sa propre barbarie en face. Il met un terme à ce que la conscience européenne, grâce à Montaigne et quelques autres, est parvenue à formuler : le rejet du droit de conquête et l’idée que le «droit du plus fort» n’en est pas un. C’est justement sur le rejet de ces deux points que nos deux complices – le promoteur immobilier et le criminel de guerre – s’entendent à merveille, en quoi ce deal sur l’Ukraine est beaucoup plus qu’un deal sur le dos de l’Ukraine. Un deal est une notion conçue pour tourner en dérision l’Europe tout entière, et peu importe que la France compte en son sein une quantité non négligeable de trumpistes prétendument « libéraux » ou de souverainistes prétendûment « patriotes » : elle sera traitée comme l’Ukraine – avec le même mépris, et, surtout, avec la même condescence coloniale – à la table des prédateurs.

Dessin de Nikita Titov.

Tous responsables, sauf l’agresseur.

Accusé d’avoir soutenu la Tchécoslovaquie au lieu de consentir à son dépeçage, Léon Blum fut tenu pour responsable des mauvaises relations que la France entretint avec l’Allemagne, et, ce faisant, d’avoir précipité la France dans la guerre. Et qui donc se chargea d’exonérer le vrai responsable ? Qui donc se chargea de couvrir Léon Blum de tous les maux ? Mais la France de Vichy, bien sûr.

Le lecteur se souvient des chefs d’accusation censés mettre à mal l’architecte du Front populaire devant un parterre de 150 journalistes : posture de “va-t-en-guerre” au détriment de la diplomatie et des bonnes manières, non-défense de la Famille et de la Patrie à coups de mesures gauchistes, gaspillage éhonté de l’argent national en faveur des républicains… espagnols. (“Pauvres Français, si vous saviez comme on vous vole” – tel est le motto éternel de cette France-là). On rapporte que le Maréchal, très agacé par la défense fort habile de Léon Blum – cette façon qu’ont les innocents de se défendre efficacement, quel toupet… – a sommé les juges d’être d’autant plus intraitables. Que le procès de Riom soit basé sur une légalité fantoche est une évidence, mais il ne doit pas nous faire oublier l’éternel paradoxe dans lequel se résume et se condense tout le génie du pétainisme : condamner la culture de l’excuse lorsqu’elle s’applique aux pauvres et trouver mille excuses aux tyrans les plus sanguinaires. Depuis le temps, son programme est suffisamment clair : cherchons les coupables là où ils ne sont pas, poursuivons la gauche de notre mépris ou de notre haine (au choix), comparons la France à une dictature jusqu’à ce que notre démocratie s’effondre et que les vrais dictateurs, à la fin, remportent la mise.

Poutine éducateur

Que les intellectuels décoloniaux fassent totalement l’impasse sur l’acte colonial le plus évident et le plus meurtrier qui se déroule actuellement en Europe n’étonnera personne : la gauche radicale s’est toujours trompée d’ennemi, elle qui a réussi à faire du gaullisme un fascisme dont Mao allait très certainement nous délivrer. Mais que des intellectuels libéraux reprennent tous les arguments du Kremlin, voilà assurément un aveuglement qui définit, tout autant que l’obsession décoloniale autour du seul racisme « blanc », notre époque.

Louis-Ferdinand Céline se lavait les mains du nazisme à l’aide d’un raisonnement fort simple : tout est de la faute du complexe militaro-industriel. Les demi-habiles de la Realpolitik ont une rengaine préférée lorsqu’il s’agit de la guerre russo-ukrainienne : tout est de la faute de l’Otan. Une fois qu’on a dit ça, on est content ; on a vraiment l’impression d’avoir tout dit.

Parfois, ce raisonnement prend la forme d’une révélation journalistique. « Savez-vous que le bataillon Azov est composé de nationalistes ukrainiens de la pire espèce ? » m’a demandé un jour un internaute à qui on ne la fait pas, tout content de son effet. Transposons ce genre de raisonnement à la Résistance française : n’était-elle pas peuplée d’individus fort peu recommandables ? Que dire du Colonel Rémy ou de Daniel Cordier, pur produit – du moins au départ – de la bourgeoisie antisémite française ? Faut-il en conclure que la Résistance est un mythe, et que, telle la philosophie selon Pascal, elle ne vaut pas une heure de peine ?

Il est vrai que ce qui s’applique à la Résistance française ne saurait s’appliquer à la résistance ukrainienne. La France est un grand pays idéalement situé à la surface du globe, alors que l’Ukraine est située à l’Est – et chacun sait quoi penser, ma bonne Dame, de ces gens-là. On n’imputerait jamais l’affairisme et la corruption des années Mitterrand au peuple français ; mais en Ukraine, ce qui vaut pour les escros, les argousins et les politicards rejaillit sur tout un peuple. Ainsi vont les clichés dans le monde sans pitié de l’ignorance.

De même qu’Emmanuel Kant a rédigé un manuel de géographie mondiale sans jamais quitter son patelin, les droitards pro-Poutine n’ont guère besoin de se rendre à Kyiv ; il leur suffit de rester fidèles à ce que l’on appelle à juste titre des convictions arrêtées. Habiles manœuvriers sur un théâtre diplomatique entièrement imaginaire, ces gaullistes sans pouvoir se verraient très bien, comme dans la chanson, tout en haut de l’affiche. Notons à toutes fins utiles que cette promotion Aznavour a autant de chance d’infléchir le cours de l’Histoire que n’en a Philippot d’infléchir Poutine. Mais qu’importe. Persuadés d’incarner le camp de la paix, ces professeurs de réalisme ont une certitude chevillée au corps : leurs adversaires aiment la guerre. Le monde ne se divise pas entre le Bien et le Mal, il se divise entre les va-t-en-guerre pro-UE et les va-t-en-paix pro-Poutine. Le détail vous a peut-être échappé, mais si Poutine a détruit 689 bibliothèques, visé les hôpitaux et emprisonné quiconque ose critiquer sa guerre, c’est parce qu’il aime la paix.

Une nouvelle fois l’Europe laisse un barbare dépecer le pays de son choix comme si ce crime n’était pas son affaire, une nouvelle fois l’Europe choisit de s’en remettre aux bonnes intentions du pays agresseur en essayant de faire passer sa faiblesse et son irénisme pour du réalisme, une nouvelle fois l’Europe choisit de jouer l’apaisement avec l’idée que, si elle se couche devant le plus fort, tout se passera bien pour elle.

Un certain sourire

N’est-il pas étonnant de se dire que, jusqu’à une date aussi avancée que 1944, certains Français s’en tenaient à cette phrase toute simple : « cette guerre n’est pas la nôtre » ? La chose paraît proprement extraordinaire quand on songe à l’ampleur de la dévastation hitlérienne, mais il suffit de relire certains journaux de l’époque – il suffit de parcourir certains éditoriaux de Combat – pour s’apercevoir que le gros des arguments consistait à convaincre l’attentiste que la guerre contre le nazisme était bien la sienne.

Rien d’étonnant à ce que cette petite phrase reprenne du service depuis 2022, puisqu’elle nous permet de fermer les yeux devant le film d’horreur qui nous est quotidiennement proposé. Et pourtant l’évidence est là. Non seulement Poutine nous rend responsables de sa propre invasion (« si je massacre des Ukrainiens, c’est de votre faute »), mais – comme pour donner à son opération spéciale une signification géopolitique mondiale – il se pavane militairement avec ce que la planète comporte de pire. Peut-on imaginer sarabande plus grotesque, et, simultanément, plus réelle, que ce duo pékinois inféodé au puissant Xi Jinping : Poutine et Kim Jong-un ?

« En psychanalyse, écrit Adorno, seule l’exagération est vraie. » Une telle observation vaut aussi bien en politique : en matière de totalitarisme, seule la perversion maximale est vraie. C’est en ce sens que le sourire de Kim Jong-un est bien plus réel que celui de Ségolène Royal – celui-là même que croquait naguère Philippe Muray dans une chronique justement célèbre. Si nous prenons la peine de comparer les deux sourires, nous comprenons bien vite que notre époque a changé de nature. « On tourne autour de ce sourire, écrit Muray, on cherche derrière, il n’y a plus personne. Il n’y a jamais eu personne. » Et c’est ici que les chemins divergent. Car si l’on tourne autour du sourire de Kim Jong-un, on se rend compte qu’il y a beaucoup de monde.

Il y a le poutinien Fico, tout aussi génial dans le genre cinquième colonne que pouvait l’être Tariq Ramadan dans le genre islamiste modéré. Il y a Loukachenko, le général bedonnant qui fait copain-copain avec la Corée du Nord parce qu’il est bien connu – les LFIstes nous l’ont assez répété – qu’un monde sans l’OTAN sera plus sûr et bien meilleur. Il y a le formidable Orban, tout fier de proposer aux Européens le destin politique de la Biélorussie. Et puis il y a l’attentiste, celui qui pensera du mal de Poutine le jour où les petits hommes verts viendront violer sa propre fille, celui qui pense que l’U.E. n’est pas assez forte et qui se propose, par conséquent, de l’affaiblir encore plus. Comprenons bien le raisonnement de l’attentiste français: puisque l’U.E est incapable d’arrêter la guerre, faisons comme Doland Trump, choisissons de parlementer en enchaînant les sommets contre-productifs, comme ça nous serons sûrs que notre solution marchera encore moins. Une force peu convaincante doit être encore moins convaincante, une Europe humiliée doit être encore plus humiliée, jusqu’à ce que l’Ukraine s’effondre et que Kim Jong-un l’emporte sur Macron.

Franchement, est-ce que ce ne serait pas formidable ?

Socialisme réel

Des intellectuels de gauche ont quitté le Parti communiste parce que l’écrasement de la Hongrie leur était insupportable. Il va sans dire que ce genre de rupture idéologique n’a plus cours aujourd’hui. Non seulement l’invasion de l’Ukraine n’a pas changé d’un iota l’intime conviction de nos amis LFIstes, mais leur manière d’innocenter Mélenchon est censée nous apporter la preuve que leur socialisme est bien réel. Je vois bien que la Russie massacre la population ukrainienne mais je continue d’affirmer que Poutine — le pauvre — ne fait que se défendre ? Je couvre les propos poutiniens de Mélenchon pour ne pas faire le jeu du Grand Capital ? Je dois à l’OTAN d’être en paix à l’Ouest mais je prends un colonel du KGB pour un ami sûr et l’OTAN comme mon pire ennemi ? C’est bien la preuve que je suis de gauche, moi au moins. Ainsi raisonne le militant en question. Ce raisonnement connaît bien sûr de multiples formes, et l’on n’oubliera pas sa variante narcissique : “Puisque je ne suis pas antisémite, pourquoi voudriez-vous que LFI le soit ?”. Toujours prêt à sociologiser son adversaire – le fascisme étant, comme chacun sait, un produit de la bourgeoisie –, ce militant ne voit aucun problème à penser l’antisémitisme à partir de son moi, comme si ce moi avait, tout à coup, valeur de vérité. Merveilleuse exception théorique, qui permet aux crimes de guerre de continuer de plus belle et à la bêtise militante de persévérer dans son être.

If I die in a combat zone

Lorsque je demande à Yaryna Chornohuz pourquoi elle apprend le français dans les tranchées, à Kherson, elle me répond : parce que ça me fait du bien. Et lorsque je lui demande pourquoi, parmi tous les écrivains français possibles, elle a choisi de lire et de traduire Apollinaire, elle me répond : parce que c’est le seul à décrire ce que nous vivons ici.

6 années en première ligne, et 30 ans aujourd’hui.

Dossier sur la jeune littérature ukrainienne. Portrait de Yaryna aux côtés du jeune et brillant Artur Dron, de l’enchanteur Valeryi Puzik, du percutant Vasyl Mulik, du viscéral Ihor Mitrov, du subtil Fedir Rudyi, de l’étonnant Serhyi Rubnikovitch et de l’indispensable Olena Herasymyuk.

Le contraire d’une génération perdue.

Sortie octobre 2025.