Le nationalisme compensatoire est la grande affaire de tous les colonialistes frustrés. Ce qui est vrai de la Russie revancharde du nationaliste Douguine ne l’est pas moins de la France du grognard Mariani ou du maréchal d’Empire Éric Zemmour. Aussi prévisible que la gravitation newtonienne, ce revanchisme est universel et ne connaît pas de limitation géographique : à toute humiliation impériale doit correspondre une Reconquête (pour reprendre le mot préféré du maréchal d’Empire en question). C’est dire si l’intervention des Américains au Venezuela a de quoi raviver les feux mal éteints du colonialisme français. Le pacifiste d’hier se réveille dans la peau d’un faucon, l’employé de mairie se prend pour Kissinger, et il n’est pas jusqu’aux filles de bonnes familles qui ne vont répétant la formule préférée d’Hitler : le droit international n’existe pas, tant pis pour les faibles, le plus fort a toujours raison. Il est exact qu’une vision du monde n’est pas une armée et que ce mantra réaliste ne compensera pas les capacités militaires qui nous font si cruellement défaut. Du moins fournit-elle aux frustrés de l’Empire et autres nostalgiques de l’Algérie française la politique étrangère dont ils rêvaient en secret, et depuis si longtemps.
Dans ce concert médiatique où l’obscénité coloniale peut enfin s’en donner à cœur joie, l’intervention la plus comique est l’œuvre d’une chroniqueuse qui voue à Donald Trump l’admiration sans réserve que Rocco Siffredi vouait, dans la France pornographique de ma jeunesse, à son propre membre. « Macron serait bien inspiré de suivre l’exemple de Trump », nous apprend-elle sur Europe 1. « La France retrouverait son prestige et Macron montrerait enfin qu’il a des couilles », poursuit-elle dans ce langage fleuri qui n’appartient qu’à elle. Il va sans dire que notre trumpiste émérite n’irait jamais se battre nulle part, mais il est néanmoins certain que son admiration pour la force brute ne connaît pas de repos. Comprenons bien le raisonnement de cette égérie de la droite conservatrice française : la question n’est plus de savoir si un homme sans Rolex a raté sa vie (comme l’affirmait un président encore insuffisamment colonial), la question consiste à savoir si un chef d’État digne de ce nom est capable de s’accaparer les richesses de son voisin aussi brutalement que possible. Et dire que Macron n’a toujours pas repris l’Algérie ni soumis la principauté d’Andorre, pourtant largement à sa portée. Quel temps perdu, quand on y pense.
Il est vrai qu’elle n’est pas la seule à rester fascinée devant la force, puisque nos géopoliticiens lui emboîtent si volontiers le pas. La géopolitique fut inventée pour naturaliser des notions aussi douteuses que « l’espace vital » (Lebensraum), et cette origine allemande – origine rien moins qu’innocente – remonte à la surface toutes les fois qu’elle peut. De même que les marxistes justifiaient la violence stalinienne à titre de mal nécessaire, les partisans de l’homme orange vous apprendront que les défenseurs du droit sont de grands naïfs. Croyant faire montre de réalisme, on dira que Donald Trump est un visionnaire et que la doctrine Monroe est désormais l’horizon indépassable de notre temps. Aurait-il échoué au Venezuela (il s’en est fallu de peu) que nos commentateurs écriraient exactement le contraire ce matin. C’est dire que ces commentateurs drogués au présentisme sont aussi rigoureux que ces trumpistes qui nous expliquaient, hier encore, que l’élection de leur champion signait le grand retour de l’Amérique isolationniste sur la scène internationale.
Mais le pompon du lèche-culage analytique revient indubitablement aux intellectuels organiques de la galaxie Bolloré. Soudain choqués par le poids de la drogue en Amérique latine, on dira que le shérif de Mar-a-Lago est là pour barrer la route aux méchants, que l’on doit approuver ses faits et gestes si l’on tient à ses enfants (je répète à dessein les remarques, toujours très profondes, de Pascal Praud), comme s’il n’avait pas gracié le président du Honduras ni levé un toast au gentil Epstein. Ou bien, comme dans une version du droit-de-l’hommisme retoquée à la hâte par ces anti-wokes qui se gaussaient, hier encore, de l’Empire du Bien, on dira que ses interventions profitent aux peuples opprimés. Il est exact que, à force de vexations personnelles et de revirements, Trump pourrait bien finir par affaiblir son « grand ami » Poutine ; mais comme cette politique a la consistance d’un caprice érigé en doctrine, ce qui paraît bienheureux aujourd’hui peut aussi bien s’avérer catastrophique demain. Alors on reviendra aux fondamentaux du ressentiment français : on dira que l’icône des MAGA, lui au moins, défend son pays, comme si le fait de défendre son pays nous condamnait à jeter sur le monde un regard exclusivement mercantile en écoutant la complainte des indigènes d’un air rigolard. Quelle idée se fait-on de la force pour s’imaginer qu’elle s’identifie au narcissisme, à l’arbitraire, à l’état d’exception permanent, et non à la justice internationale, au respect de la parole donnée, et au droit ? Il n’est pas étonnant que cette dernière phrase fasse sourire, puisqu’il s’agit de compenser par la dureté de la pensée ce que ces faux gaullistes ne font jamais advenir dans les actes. Il n’est pas étonnant que les admirateurs de JD Vance se moquent éperdument de ces mots-là, puisque ces mots prennent seulement vie dans la lutte contre les fascistes. Il n’est pas étonnant que les poutinistes se gaussent si volontiers du droit international, puisque ce terme prend tout son sens le jour où l’on tient les criminels de guerre pour responsables de la dévastation qu’ils ont causée.
