Je doute que ChatGPT nous fasse comprendre le génie de Simone Weil. J’ai donc demandé à un être humain (j’ai pris le premier qui me tombait sous la main) de réaliser un livre intitulé «Pourquoi s’intéresser aux pauvres ? Simone Weil et la justice sociale » (à paraître en 2027). Je dois dire que l’expression « une écriture d’une vélocité extrêmement luxuriante » ne s’y trouve pas. J’espère tout de même qu’il vous donnera une bonne idée de sa rapidité et du caractère multiforme de son génie.
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SOCRATE A BERCY
Dans un entretien pour Radio Canada réalisé en 1980, Raymond Aron observe : « Presque personne n’a prévu que la consommation du pétrole à travers le monde conduirait à la crise actuelle. Personne ou presque n’en a parlé. »
Mais il est une exception à ce constat, et cette exception s’appelle Simone Weil. Non seulement Simone Weil a pleinement indiqué à quelles absurdités nous conduirait l’idée d’un modèle productif basé sur le caractère inépuisable des ressources naturelles, non seulement cette dernière a parfaitement saisi l’impact de cette crise économique sur ce que nous appelons, aujourd’hui, notre modèle social — mais elle a clairement annoncé le jeu politicien auquel cette impasse donnerait lieu.
S’il est exact que la droite et la gauche ne cessent de proposer des solutions incantatoires au plus lancinant de tous les problèmes français – « les caisses sont vides » – il n’en est pas moins vrai que cette version purement comptable nous enferme dans une vision superficielle de la situation. C’est justement ce petit jeu formel — antagonisme partisan qui interdit de penser le problème politiquement et socialement, c’est-à-dire en profondeur — que Simone Weil entendait prévenir en couplant critique de la production et critique des partis.
Cette perspective devait conduire la philosophe à rédiger un dernier chef-d’œuvre, « Note sur la suppression générale des partis politiques ». Sans doute est-ce dans cet opuscule que sa défiance envers les organisations trouve sa formulation la plus nette. Ce court essai n’a pas pour but de nous détourner de la politique, et moins encore de la vérité, mais de partir d’un constat (Socrate fait désormais carrière et vole de portefeuille ministériel en portefeuille ministériel) pour mesurer l’écart entre le souci de la vérité et la professionnalisation du champ politique. S’il est exact que le premier devoir d’un citoyen consiste à examiner les contrevérités d’un leader politique quelconque, la lecture sociologique du mensonge ne s’arrête pas là. De fait, il y a lieu de se demander si la professionnalisation du champ politique ne fait pas du mensonge une loi générale — ou, pour parler comme les marxistes, un fait de structure.
C’est à la crise de la représentativité politique et à l’indifférence croissante des citoyens envers les enjeux économiques et sociaux (enjeux qui les concernent pourtant de très près) que Simone Weil réservera la part la plus précieuse de ses analyses. S’il est exact que la philosophe du travail avait prévu à quelles absurdités conduirait notre modèle industriel, il n’en va pas différemment de cette analyse prémonitoire touchant la solitude du citoyen au milieu des programmes, des leaders et des partis. C’est pourquoi cet essai transpose sur le plan organisationnel la maxime générale que Paul Valéry appliquait à la politique elle-même : « La politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. »
