Extrait de « Pourquoi s’intéresser aux pauvres ? Simone Weil et la justice sociale » (à paraître en 2027)
Parce que l’égalité juridique est impuissante à penser l’oppression, Simone Weil n’est pas une philosophe contractualiste si l’on entend par là une philosophe intéressée par le contrat que pourraient passer des individus isolés pourvus de droits anhistoriques. Mais ce n’est pas à dire qu’elle s’en remette au relativisme contemporain aux yeux duquel le sens du juste est toujours rivé à une société donnée. Si Weil est si proche de la pensée grecque, si cette pensée constitue la source de ce qu’elle pense et de ce qu’elle dit, c’est parce que cette pensée dévoile un certain nombre d’obligations inexorables – même si, au dire de Sophocle, “personne ne sait d’où elles viennent”. Weil se tourne ainsi vers Antigone afin de penser ces obligations dont nul ne sait la provenance mais qui n’en conservent pas moins un caractère impérieux, transhistorique, et universel.
Le fait d’exposer la vérité d’Antigone aux ouvriers de l’usine de Rosières, près de Bourges, ne fait que rehausser le sens de cet engagement. Puisque l’oppression dépend d’une division du travail qui soustrait à l’ouvrier la connaissance de sa propre pratique, rien n’est plus important que de lui redonner ce que le faux savoir managérial – comme nous dirions aujourd’hui – lui retire. Le premier de tous les savoirs concerne la justice – une exigence imémoriale dont Simone Weil n’édulcore aucunement le caractère sanglant, et pour tout dire tragique :
“Le sujet d’Antigone, c’est l’histoire d’un être humain qui, tout seul, sans aucun appui, se met en opposition avec son propre pays, avec ses lois de son pays, avec le chef de l’Etat, et qui bien entendu est aussitôt mis à mort”.
Cette équation fatale à laquelle Simone Weil se référera toujours – dire la vérité jusque dans la mort – n’est pas le propre d’une époque ; elle affecte l’insoumise Antigone face à Créon comme le dissident Jan Patočka face aux suppôts du totalitarisme soviétique. Aucune société ne produit mécaniquement l’homme juste – disons plutôt : toute société fait peser sur le juste une menace mortelle.
C’est donc en un sens tout à fait positif que la théorie weilienne des obligations relève de la mythologie, puisque cette mythologie éclaire, mieux que Marx ou les philosophes modernes, les obligations fondamentales qui fondent et préservent la dignité humaine. Un exemple tiré de son engagement auprès de la France libre nous permettra d’illustrer ce point simplement. Le général de Gaulle fut condamné à mort par la Cité – en l’occurrence, par le régime de Pétain. Roosevelt lui-même contestera au général de Gaulle le droit de représenter légitimement la France au motif que son gouvernement ne procédait d’aucun vote populaire. Il est certain que le vote populaire est important, mais il est non moins certain que la justice ou la liberté ne s’arrêtent pas là. Prenant la défense du général dans son éditorial du 15 octobre 1944, le journal Combat évoquera la “légalité supérieure” du gouvernement de Gaulle – encore que cette légitimité n’a rien à voir avec une loi écrite et bien davantage avec l’obligation de résister, quel que soit le prix et quelle qu’en soit la forme légale, au tyran.
Aussi observable soit-elle dans les faits, cette “légalité supérieure” semble être aux prises avec les mêmes considérations relativistes qui affectent, en philosophie, le droit naturel. Puisque l’homme est inscrit dans l’Histoire – ainsi va raisonnant le relativiste – c’est donc que le caractère immuable du Bien est une illusion platonicienne. Si Simone Weil a consacré tant d’attention à réfléchir sur le temps lui-même, c’est pour mieux dégager ce paradoxe : on peut être dans le temps et hors du temps.
“Dès que l’on joue la première note d’une sonate, écrira la jeune étudiante, c’est quelque chose de nouveau qui commence. Et pourtant, une fois entendue, aucun auditeur n’a l’idée qu’elle aurait pu être autre”. Nous ignorons ce que deviendra la prochaine note de la symphonie « Eroica », car cette prochaine note est inscrite dans le temps ; mais, au moment où elle est exécutée, nous rnous apercevons que cette structure interne ne dépend pas du temps, qu’elle est en quelque sorte immémoriale.
Et ainsi en va-t-il de la résistance à l’oppression. Nous ignorons si et comment les hommes résisteront au tyran, parce que l’inscription dans le temps rend son acte imprévisible ; mais, au moment où l’homme dit non, nous savons que ce geste s’appelle résistance ; nous le savons parce que nous le reconnaissons. Voilà pourquoi la vérité que nous dévoile la mythologie est à la fois historique et anhistorique. Voilà pourquoi “Platon est ici plus rigoureux [avec ses mythes] que les philosophes en leurs raisonnements”.
