Il existe une différence très sensible entre la dissidence ukrainienne (mettre à bas le communisme afin d’instaurer un État de droit conformément aux idéaux philosophiques européens) et cette révolte au destin si étrange dont Soljenitsyne est le plus célèbre représentant (mettre à bas le communisme afin de restaurer la grandeur impériale de la Russie, quitte à sombrer dans un néocolonialisme dévastateur sous couvert de refondation morale ou spirituelle). Si la volonté des Ukrainiens d’échapper à la tutelle de Moscou («Loin de Moscou ! » s’écriait déjà Khvyliovy au siècle dernier) ne fait aucun doute, que savons-nous de la dissidence ukrainienne, ce mouvement historique sans lequel la guerre d’aujourd’hui serait incompréhensible ? Anne et Laurent Champs-Massart, deux écrivains vivant à Kyiv, ont bien voulu répondre à nos questions.
DdN — Avant d’aborder notre sujet, peut-être est il de bonne méthode de replacer cet échange dans son contexte afin que notre conversation ne soit pas simplement “académique” mais reflète une situation précise, celle de la guerre que Poutine mène contre l’indépendance, le peuple et la culture ukrainienne. Non seulement vous avez choisi, Anne et Laurent, de vivre à Kyiv – où vous partagez le sort quotidien des habitants sous les drones Shahed et les missiles russes – mais vous voyagez sans cesse à travers le pays, de la Transcarpatie à la ligne du front, d’Odessa à Soumy. Il se trouve que votre travail d’écrivain est notamment consacré à ce que vous appelez la “longue histoire de la dissidence ukrainienne”, et plus particulièrement aux Soixantards, cette forme suprême de résistance au soviétisme. Comment ce choix s’est-il imposé à vous ?
ACM — Ces dissidents ont été nommés Soixantards car leur trajectoire artistique, civique et politique commence au tournant des années 60. C’est la génération qui nous précède. Qu’on tende un peu le doigt vers le passé tout proche, on les touche. Si le poète Vassyl Stous n’était pas mort au goulag en 1985, il aurait aujourd’hui 88 ans. Stous pourrait encore être parmi nous. Nous pourrions écouter sa poésie à même la source, et le récit de son expérience des camps.
LCM — Autre exemple : l’artiste Lyoubov Pantchenko. Elle aussi était Soixantarde, exactement du même âge que Vassyl Stous. Pour sa part, Lyoubov Pantchenko n’a pas été au goulag, elle a survécu au totalitarisme soviétique, elle a vu son effondrement, l’endormissement de la menace totalitaire… et son réveil. Au déclenchement de l’invasion à grande échelle, Lyoubov Pantchenko habitait à Boutcha. Pendant un mois (mars 2022), l’ancienne dissidente soviétique a vécu l’occupation de la ville cachée dans une cave, sans nourriture. Cette épreuve physique ne pouvait que l’achever. La fin de sa vie porte la trace du retour en force de la persécution russe en Ukraine.
ACM — C’est aussi pourquoi la mémoire de la génération des Soixantards a été massivement réinvestie et reprise en main par le monde culturel ukrainien depuis 2022. Les Ukrainiens se tournent vers les Soixantards comme vers des parents dont ils veulent connaître l’histoire, entendre la philosophie et les conseils, car les Ukrainiens d’aujourd’hui ont conscience qu’ils sont les porteurs d’un flambeau allumé de très longue date, et dont la flamme a continuellement été menacée.
DdN — Puisque nous avons choisi d’évoquer la mémoire de la dissidence ukrainienne, j’aimerais que nous définissions ce mot en reprenant la parole des premiers concernés. Dans « Le Carnaval de l’Histoire », Leonid Pliouchtch a donné au mot dissidence — дисидентство — sa définition à la fois la plus étendue et la plus précise : «l’impuissance à vivre dans le mensonge et dans le mal».
ACM — Cette définition, en plus de sa justesse, a le mérite de contenir en elle une sorte de déroulé temporel éclairant les différentes étapes qui poussent certains êtres à entrer en dissidence. Il y a d’abord une “impuissance”, c’est-à-dire, non un mouvement, non un élan, mais une paralysie, une entrave. De sorte que, contrairement à d’autres figures du monde politique, les dissidents le sont, souvent, à la base, malgré eux. J’en veux aussi pour preuve les témoignages de Stous, d’Alla Horska, de Pliouchtch, parmi bien d’autres, qui confient que la politique n’avait jamais été une préoccupation majeure de leurs existences pré-dissidence, mais qu’elle s’est imposée à eux, qu’ils ont dû s’y investir, justement car c’est elle qui bloquait leurs préoccupations majeures : les arts, la pensée, les sciences, la façon d’être et de s’exprimer… en un mot : “vivre”. À la racine de la dissidence, il n’y a pas une “utopie”, telle qu’on la conçoit actuellement : “la recherche d’une chose qui n’existe encore nulle part”, mais, au contraire, il y a “la perte d’une chose qui existe quelque part”. S’il fallait créer une symétrie de concepts, on pourrait forger le terme “apotopie” : “apo” (la privation, la perte), “topie” (le lieu), tout en gardant sous-entendue, comme dans le terme d’utopie, l’identité de la chose liée à ce lieu. La dissidence naît de cette perte, de cet empêchement. Il est d’autant plus important de le rappeler que cela permet d’expliquer pourquoi les grandes figures de la dissidence se raréfient à mesure qu’un État totalitaire se maintient dans le temps. La raison en est que ce sentiment de perte disparaît à mesure que les générations vivent coupées de la mémoire locale et universelle d’autres existences possibles. La suite de la définition éclaire cette même évolution caractéristique de la dissidence. En glissant du mensonge, circonstancié, détectable, au mal, concept philosophique, Pliouchtch rend compte du passage de la dissidence d’un combat très concret (pouvoir écrire dans sa langue, publier, se rassembler…) à un combat rejoignant des idéaux universels. Par ailleurs, par la nature des persécutions qu’ils subissent, les dissidents vivent souvent des situations existentiellement liminales, dont le but est la déshumanisation et le néant. Confrontés à cela, il leur est rarement possible de survivre sans se rattacher à la force de valeurs intrinsèquement humanistes.
LCM — Si la frontière du mal démarque l’humain de l’inhumain (ce qui en contexte totalitaire, — à l’aune du camp de concentration, de la psychiatrie punitive et de l’usage systématique de la torture, — semble pertinent), alors oui, le dissident se caractérise par son refus de « vivre dans le mal », c’est-à-dire de se fondre dans la machine déshumanisante. Pour lui, c’est impossible, il ne peut pas faire partie d’un système qui ambitionne la déshumanisation générale, celle des réfractaires comme celle des partisans. Le dissident cherche à sauvegarder sa dignité intellectuelle et physique, son individualité, son libre-arbitre, sa responsabilité personnelle et active (il n’abdiquera jamais sous prétexte que « il n’avait pas le choix » ou que « il n’a fait qu’obéir aux ordres »). C’est le combat même de Leonid Pliouchtch, particulièrement pendant ses années de psychiatrie punitive. Quant au mensonge, c’est bien sûr le langage des États malades de totalitarisme. Ceux-ci n’ont aucun devoir envers l’individu. Ils n’ont cure de lui dire la vérité. De l’un et de l’autre, ils se méfient. Mais plus intéressant, c’est l’évolution de la pratique du mensonge en Russie entre le totalitarisme soviétique et le néo-totalitarisme russe contemporain. Gleb Pavlovsky (1951-2023), « dissident » soviétique russe (il fit quelques années d’exil interne) s’exprime ainsi : « La principale différence entre la propagande en URSS et celle de la nouvelle Russie [il écrit après 2011] est qu’à l’époque soviétique, le concept de vérité était important. Même s’ils mentaient, ils essayaient de prouver que ce qu’ils disaient était “la vérité”. Maintenant, personne ne tente même de prouver la “la vérité”. Vous pouvez dire n’importe quoi. »1 On peut faire confiance aux Russes pour cela.
Gleb Pavlovsky parlait en connaissance de cause. Il fut consultant pour le Kremlin durant une quinzaine d’années, et spécialement pour Poutine, de sa première élection jusqu’à la fin du gag Medvedev.
DdN — Si l’on s’en tient à l’univers répressif soviétique, la dissidence connaît de très importantes variations nationales. La dissidence géorgienne n’est pas la dissidence lituanienne, laquelle n’est pas la dissidence ukrainienne. Et même à l’intérieur d’un groupe national, les variations d’un dissident à l’autre peuvent être très significatives. J’aimerais toutefois me concentrer sur l’axe qui oppose Pliouchtch à Soljenitsyne, parce qu’il est tout à fait symptomatique de la guerre présente. La pièce à conviction, si j’ose dire, est ce petit livre : « Réponse à Soljenitsyne » traduit en français aux éditions de l’Aube en 1991. Pliouchtch prend à revers la tradition grand-russe que Soljenitsyne, malgré ou à cause de son opposition au communisme, maintient plus vivace que jamais. Le « moralisme anti-juridique anti-occidental nous est profondément étranger », écrit Pliouchtch au sujet de l’Ukraine, comme pour se démarquer de la posture que Soljenitsyne se croit en devoir d’adopter. Pliouchtch insiste sur le contrat social ukrainien, lequel ne fait pas de l’ethnie un critère valide, à l’opposé de l’État « national-racial » de Soljenitsyne. La différence est ainsi radicale, et elle se joue sur la question du droit. N’est-il pas paradoxal que cette tradition pro-européenne des l’intelligentsia ukrainienne – qui va de Khvyliovy à Yermolenko en passant par Pliouchtch – soit si mal connue des Européens eux-mêmes ?
LCM — Soljenitsyne est riche en contradictions qui en disent long sur les complexes nichés dans l’esprit russe, indécrottables, toujours les mêmes. Dans Le problème russe à la fin du XXe, il admet que « la Transcaucasie a sa voie propre, différente de la nôtre [celle des Russes], la Moldavie a la sienne, les pays Baltes ont la leur, et c’est encore plus vrai de l’Asie centrale. » Quelle générosité. Mais voilà : « Avec la Biélorussie, l’Ukraine et le Kazakhstan, ajoute Soljenitsyne, [il faut] rechercher des degrés possibles d’union dans différents domaines et tenter d’obtenir au moins des frontières ‘transparentes’. » Soljenitsyne ramène ipso facto et tout naturellement les trois pays cités dans l’orbite russe. Il est même inutile de leur demander leur avis. Lui qui répète que « Nous [les Russes] ne devons pas chercher à nous étendre large, mais à conserver notre esprit national dans le territoire qui nous restera » pose tout de suite, en 1994, trois ans après l’effondrement de l’URSS, le socle de ce qu’il nomme une « union », — bidule néo-chauvin dont la principale fonction semble d’incorporer les minorités russes disséminées qui, du Kazakhstan à la Galicie seraient « brimées ». Je passe sur la sempiternelle manière russe de se poser en victime. Deux pages plus loin, Soljenitsyne confesse que « la Russie n’a jamais été une fédération et ce n’est pas ainsi qu’elle s’est constituée. » Tout est dit. L’« union » dont il rêve n’est pas même créée qu’elle est d’emblée partiale, biaisée, centralisée, moscovite, russe, et intuitivement russophone, bref, dans le bon axe, le seul à garantir au « peuple » ce qu’il appelle la « santé morale ». Ces points de vue sont d’autant plus regrettables que Soljenitsyne fut un grand romancier et qu’il a informé nombre d’Occidentaux de la vérité du totalitarisme soviétique en un temps où les gauches, notamment françaises, rechignaient à considérer Moscou sous son véritable aspect.
ACM — L’Ukraine, pour vivre de façon libre (et, même, pour vivre tout court), a besoin de l’Europe, car l’Europe incarne les valeurs de la démocratie qui permet la coexistence pacifique des nations. C’est tout le contraire de la Russie. On remarque que la Russie, pour vivre, a besoin d’annuler l’indépendance ou la souveraineté d’autres États et qu’elle ne peut chercher à exister qu’au détriment des autres. Prise entre ces deux façons d’être au monde : à l’Ouest la volonté plurielle et démocratique, à l’Est le totalitarisme et la colonisation russe, l’Ukraine doit faire un choix. Elle ne peut pas se barricader, construire un mur autour d’elle, vivre isolée, en autarcie, elle doit choisir l’espace avec lequel elle peut échanger, à tous points de vue. C’est forcément l’Europe. Tout autre choix revient à la mort de l’Ukraine. D’où ces engagements pro-européens exprimés par les penseurs ukrainiens, de Khvyliovy à Marynovitch. L’Ukraine a beaucoup écouté l’Europe. Elle l’a beaucoup lue, elle la connaît bien. Par contre, la réciproque n’est pas vraie. Pourquoi ? Car justement la Russie a eu tout intérêt à créer cette image de l’Est indéterminé, espèce d’énorme zone un peu barbare, dans laquelle surnagent deux îles artificielles, Moscou et Saint-Pétersbourg, avec bulbes, tutus, roulettes, femmes prêtes à épouser n’importe qui, piano, alcool, très chers tableaux, etc… Tout autour de ces parcs d’attractions pour millionnaires sans scrupules, il y a une sorte d’immense parking, ou d’entrepôt, d’où provient toute la logistique… mais qu’y-a-t-il là-bas ?… des choses… dans le sol… des peuples… peut-être… dans le sol… un réservoir… des problèmes… on ne sait pas… Quoi qu’il en soit, c’est un périmètre de stockage, une zone lourde, lointaine, emmêlée, à laquelle il vaut mieux ne pas trop toucher, c’est dangereux, et dont l’étude, ingrate, ou la connaissance, impossible, sont, d’ailleurs, d’un effet très peu honorifique. Naturellement, rien de plus faux que cette représentation, mais, si je la convoque, c’est qu’elle explique sans doute grandement pourquoi l’Europe de l’Ouest a si peu tendu l’oreille aux voix ukrainiennes : qui aurait eu besoin d’un tel paquet de nœuds ? Le choix pro-européen des dissidents ukrainiens est souvent provenu du besoin de garantir leur but suprême : l’Ukraine libre et indépendante. Or, jusque récemment, l’Union européenne n’avait pas (ou ne pensait pas avoir) besoin de l’Ukraine. L’Ukraine ne paraissait pas vitale pour nous. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Nous sommes à ce moment historique où l’Europe a un besoin existentiel de l’Ukraine. La réciproque devient donc possible et il me semble que la route est en très bonne voie pour une réelle cohésion. Aujourd’hui, on découvre la pensée ukrainienne. Et, un des premiers enseignements qu’elle peut nous prodiguer, c’est de savoir qu’il n’est pas trop tard et que tout reste à faire.
DdN — Nous n’épuiserons pas les impasses sanguinaires de l’impérialisme russe, et moins encore l’amnésie qui entoure ses crimes. Prisonnière des forces russes en 2022 et forcée de regarder des films à la louange des Soviets, Valeriya Subotina cite, dans son livre de témoignage, The Captivity, cette devise : « Mistakes should not be admitted. They must be washed away – with blood ». Peut-on résumer l’amnésie russe plus simplement ? Je vous propose d’avancer d’un pas, en direction d’Alla Horska, car je sais que cette figure fondatrice de la résistance culturelle ukrainienne est très importante à vos yeux.
LCM — Alla Horska est en effet centrale. En quelques coups de brosses, la voici : Horska est une peintre, muraliste, mosaïste, une artiste plastique aimant les grands formats (elle a par exemple co-réalisé un vitrail significatif, intitulé « Chevtchenko, mère », jugé « médiéval » par les Soviétiques et détruit par la suite). Elle fonde le Club de la Jeunesse créative (axé sur la liberté artistique et civique, de plus en plus politisé, jusqu’à sa dissolution en 1964 sur fond de pressions idéologiques). Horska met en lumière le charnier de Bykivnia dans lequel gisent 100 000 corps datant de la répression stalinienne. Elle signe le décor de nouvelles mises en scènes de pièces de Koulich, ce fameux dramaturge urkainien fusillé à Sandarmokh (Carélie) en 1937, et dont l’œuvre était frappée de tabou. Ces faits montrent comment s’est transmise à la génération des Soixantards les efforts artistiques et nationaux-démocrates des générations précédentes (et notamment celle de la Renaissance fusillée). Alla Horska a été trouvée morte, la tête fracassée, le 29 novembre 1970, dans la maison de son beau-père, un assassinat maquillé par le KGB en dispute familiale.Cette précision biographique exemplifie les formes que pouvait prendre la répression. Leonid Pliouchtch a subi la psychiatrie punitive, Vassyl Stous le goulag, Horska l’assassinat politique (au reste, beaucoup moins répandu en URSS que dans la Russie contemporaine). Aussi bien, ce pouvait être le silence. Une poétesse comme Lina Kostenko (née en 1930, — Pliouchtch la considérait comme « la meilleure poétesse d’Ukraine ») a pâti pendant seize années d’une interdiction de publier, accompagnée de mise au pilon de ses œuvres.
ACM — L’importance d’Alla Horska s’est imposée à nous aux tous premiers jours de notre arrivée en Ukraine, fin 2023. L’Ukraine Crisis Media Center venait d’installer dans ses locaux une vaste reproduction de la mosaïque d’Alla Horska nommée « Boryviter » (le faucon crécerelle). Il s’agit d’un oiseau, un grand oiseau, dont le vol franchit (et peut-être brise) plusieurs cercles. Cette mosaïque monumentale se trouvait à Marioupol. Elle a été détruite en 2022 lorsque la ville a été bombardée puis envahie par les Russes. C’est-à-dire qu’il y avait double meurtre : le meurtre de l’artiste, dans le passé, et le meurtre de son œuvre, aujourd’hui. Et nous avons compris que ces deux meurtres prenaient une égale importance. Au tout de début de notre entretien, nous avons évoqué, au travers de la définition de la dissidence par Pliouchtch, la question du mensonge. Le mensonge passe notamment par la destruction des preuves matérielles. La dimension physique des traces est au cœur du travail de mémoire et de transmission. Or, aujourd’hui preuves, indices et traces reçoivent le même sort que les dissidents en lutte contre le totalitarisme soviétique.
DdN — Laurent évoquait à l’instant Vassyl Stous. La rencontre a-t-elle été aussi immédiate ?
LCM — Bien sûr. Ne serait-ce que parce qu’en Ukraine, il est impossible de manquer Vassyl Stous. Le poète-dissident est visible partout, en librairie, dans l’événementiel culturel, dans la mémoire nationale-démocratique, dans la bouche des écrivains contemporains. Ils en sont fiers, et ils on raison.
ACM — Si Taras Chevtchenko est le poète tutélaire de l’Ukraine, le sage dont la parole incarne l’esprit de la nation, Vassyl Stous est davantage l’ami, cet ami, étrange et rebelle, qui vous parle au creux de l’oreille. Nous avons dit que nous avions connu Alla Horska par ses œuvres plastiques avant d’avoir découvert sa biographie. Pour Stous, ce fut tout le contraire. On connut d’abord son image, celle de son visage, ici aussi connu et chargé de résonances qu’est celui de Rimbaud en France. Puis on connut son histoire. C’était déjà beaucoup, car son histoire dit énormément de choses. Pourtant, il fut difficile d’accéder à sa voix profonde, à sa pensée, à ses poèmes. Hormis quelques textes traduits et inclus dans des anthologies, il n’existait jusqu’à aujourd’hui aucune traduction d’ampleur en français de l’œuvre de Vassyl Stous — ce qui ne manquait pas d’étonner nos amis ukrainiens. Nous avons donc tenté de lire Stous en ukrainien, tâchant de saisir la beauté, la force, une étrangeté qu’on ne savait pas venir ou de lui ou de nous, un sens profond qu’on ne pouvait que pressentir. Par chance, une traduction de ses poèmes, par Georges Nivat, est parue en 2026 aux éditions Noir sur Blanc. On connaît souvent les dissidents par leurs biographies, mais ce sont leurs œuvres qui forment leur véritable dissidence. Et, comme à leur époque, chaque traduction incarne un acte de dissidence, c’est-à-dire un acte de résistance.
LCM — J’ai en tête cette anecdote de forme triangulaire, dont les sommets s’appellent Alexandre Soljenitsyne, Vassyl Stous et René Char. On sait combien Char était méfiant du communisme, qu’il jugeait, à l’aune des crimes commis, pire que le nazisme. Pourtant : « Je ne cache pas mon admiration pour Soljenitsyne, disait Char. Il a certes un côté “Sainte Russie”, mais pourquoi pas ? C’est tout de même mieux que d’encenser ou de ménager le despotisme ! » Durant sa vie, René Char n’a en général pas manqué pas de discernement, mais là, pour le coup, si. Son propos est significatif de cette mécompréhension occidentale des différences fondamentales entre l’Ukraine et la Russie, celle-ci cannibalisant celle-là dans la vision des Ouest-Européens, — ce que tu questionnais plus haut. Le soviétisme pouvait passer pour une tare passagère, une regrettable incursion du totalitarisme dans l’histoire russe, une sorte d’accident de parcours. Ni Char ni les autres ne pouvaient encore comprendre que le « côté Sainte Russie » de Soljenitsyne n’est qu’une facette de l’impérialisme chauvin russe, l’impénitent, le boursoufflé, le dégoulinant, l’atavique. Et tandis que Char louait le dissident russe Soljenitsyne, le dissident ukrainien méconnu Vassyl Stous, entre attentes d’arrestation et séjours au goulag, s’occupait de traduire… René Char.
DdN — Le fait que George Nivat traduise Vassyl Stous est l’un des indices les plus éloquents d’un changement d’époque en France. Il est clair que le temps de la littérature ukrainienne est venu. J’aimerais vous remercier pour votre travail de découvreur, et je vous cède bien volontiers le mot de la fin.
ACM — Le mot de la fin, sur le sujet de la dissidence ukrainienne, ressemble aussi à un mot de commencement. Il existe aujourd’hui des dissidents ukrainiens dans les territoires occupés par la Russie, comme il en existe au Bélarus. Ce sont des dissidents, car ils sont dans « l’impuissance [de] vivre dans le mensonge et dans le mal » (Pliouchtch). Mais tant leurs vies que leurs oeuvres sont cachées, empêchées, clandestines, ou détruites, quoi qu’il en soit, soumises à une perpétuelle menace. Quant à la voix des Ukrainiens vivant dans les territoires libres de l’Ukraine, elle relève davantage de la résistance. Résistance, dissidence, ce ne sont pas de mots du passé, cela se passe aujourd’hui.
Entretien réalisé le 1 juin 2026.
Photo-article : Vassyl Stous en discussion.
1In Françoise Thom, Comprendre le poutinisme, Ed. Desclée de Brouwer, 2018, p215.
Bibliographie sélective
Retrouvez les travaux d’Anne et Laurent Champs-Massart ici.
Pliouchtch Leonid, Le Carnaval de l’Histoire (History’s Carnival), 1979. Autobiographie majeure de la dissidence soviétique. L’un des grands témoignages sur la psychiatrie punitive et la destruction de l’individu par le système.
Pliouchtch, Leonid, Réponse à Alexandre Soljénitsyne, Éditions de l’Aube, 1991. Réfutation majeure des positions de Soljenitsyne sur l’Ukraine, la décolonisation de l’espace soviétique et l’héritage impérial russe.
Alla Horska (Rodovid, 2024). Publié à l’occasion de la grande rétrospective «Alla Horska: The Kestrel / Boryviter » à Kyiv. C’est actuellement l’ouvrage le plus complet disponible en anglais : plus de cent œuvres reproduites, essais historiques et biographie.
Marynovytch Myroslav, The Universe Behind Barbed Wire, Academic Studies Press, 2021. Mémoires d’un membre fondateur du Groupe ukrainien d’Helsinki, retraçant son parcours de dissident, ses années de camp et d’exil, ainsi que sa réflexion sur la liberté, la responsabilité morale et l’héritage soviétique.
Stous, Vasssyl, Palimpsestes. Poésie et lettres du Goulag, traduit de l’ukrainien par Georges Nivat, Les Éditions Noir sur Blanc, 2026. Vassyl Stous est souvent considéré comme la figure morale la plus haute de la dissidence ukrainienne.
Sur Stous :
- Stus, Dmytro, Vasyl Stus: Life in Creativity, traduit de l’ukrainien par Ludmila Bachurina, Ibidem, 2021. La meilleure étude biographique récente.
