Le communisme et le nazisme se piquaient de philosophie, et rien n’est plus dangereux que de les suivre sur cette pente, remarquait en son temps le regretté Alain Besançon. «Le marxisme-léninisme se donnait pour héritier d’une tradition qui remontait à Héraclite et Démocrite. Il descendait, prétendait-il, de Lucrèce, des Lumières, de Hegel, de tout le mouvement scientifique. Le nazisme prenait ses références dans la tragédie grecque, Herder, Novalis, un autre Hegel, Nietzsche et, bien sûr, se garantissait par le mouvement scientifique depuis Darwin. Il ne faut pas les croire. C’est une illusion, qui comporte un autre danger : compromettre la lignée philosophique ainsi revendiquée » (« Le Malheur du siècle. Sur le communisme, le nazisme et l’unicité de la Shoah », p. 40). C’est ainsi qu’on a pu faire de Nietzsche un nazi avant l’heure ou reprocher à Hegel (en le lisant grossièrement et, le plus souvent, pour s’en débarrasser) d’être le père du totalitarisme.
À mille lieues de ces généalogies fantoches ou paresseuses, le travail rigoureux que Frank Ruda a consacré au Pöbel chez Hegel — ce concept maudit qui met en crise le propre système hégélien (et que Hegel assume malgré tout) — illustre ce point : est géniale, en philosophie, l’œuvre qui contient et assume sa propre contradiction.
Non seulement le Pöbel (la plèbe ou la populace, selon les traducteurs — aucun mot français ne convenant ici) continue de hanter nos échanges économiques, mais il n’est pas près de disparaître sous la poussée faussement libératrice du néolibéralisme ou de son contraire, l’anticapitalisme exterminateur.
C’est fort, précis et passionnant.
