Son Excellence

À l’heure où j’écris ces lignes, il se peut qu’à Paris, dans son appartement de l’avenue Élisée-Reclus juste en face de celui que nous habitions, Paul Morand donne une réception en l’honneur de Goering. Et dehors, sous les fenêtres, près des massifs de fusain, de laurier et de lilas, il y a des promeneurs qui flânent sous les platanes.

Comme autrefois.

Et dans le salon de Morand, que de visages je reconnaîtrais… Il se peut – pourquoi pas ? – que quelqu’un prononce mon nom et dise : « Pourquoi est-il parti ? Il n’avait qu’à rester ici. On ne lui aurait rien demandé, sinon de continuer à écrire ses livres qui auraient paru en France, et en traduction à Berlin ; on lui aurait conseillé de se montrer de temps en temps, dans les salons comme celui-ci, de serrer la main à de charmants officiers nazis et à leurs femmes, de signer un exemplaire de son dernier roman pour Emmy Goering… » La longue tristesse de l’exil me paraît belle en comparaison de ces facilités. Je ne pourrai jamais me résoudre à faire quelque chose qui soit en contradiction avec ce que je suis, qui me mette violemment en contradiction avec moi-même. Je ne suis pas, très loin de là, de l’étoffe dont on fait les héros, je suis timide et mobile, mais le goût, non, la passion d’une certaine logique m’a épargné un certain genre de mauvaise action, je veux dire la trahison pure et simple.

Hier soir, j’ai lu avec une profonde mélancolie le récit d’un thé chez Morand en 1942. Je ne juge pas Morand. Dieu le fera mieux que nous ne saurions le faire, mais si ces lignes tombent jamais sous les yeux de ce pauvre écrivain, qu’elles lui disent tout au moins que nous ne sommes pas fiers de lui, nous qui croyons à la France.

Julien Green, Journal

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