N’est-il pas extraordinaire que des journalistes en soient encore à raisonner ainsi : « Pourquoi Poutine s’en prendrait-il à un pays de l’OTAN ? Cela n’aurait aucun sens. » Comme si le fait d’utiliser ses hommes comme chair à canon en avait un. Comme si le fait d’envoyer au tapis un million cinq cent mille compatriotes relevait encore du calcul raisonnable. Entre une ex-ambassadrice toujours prête à minimiser la démesure criminelle du Kremlin (« Ce que veut Poutine, c’est le Donbass, rien de plus ») et une fine psychologue qui réduirait volontiers ce conflit à un crêpage de chignon entre deux egos, on se demande à quel moment ces gens-là prendront la mesure exacte de l’entreprise génocidaire qu’ils ont sous les yeux. Admirons la constitution d’un plateau : n’est-il pas comparable à un salon de thé ? Voilà qui rappelle fortement ce passage dans le Journal de Julien Green où Paul Morand papote avec Madame Goering. J’ai déjà évoqué ces pages, mais je n’ai pas cité, à tort, ce passage.
« Appris que Bergson, à qui les Allemands avaient offert de le nommer “Aryen honoraire”, titre bouffon et sinistre inventé par l’Allemagne, qui malgré tout a besoin des Juifs, de certains Juifs, Bergson a refusé cet honneur suspect. Il était très malade. Il se lève, s’enveloppe dans une couverture, sort en pantoufles, appuyé au bras d’un domestique, et se rend ainsi à la préfecture où il se fait inscrire sur le registre comme Juif. »
Monsieur l’Ambassadeur avait sa vision de la guerre. Bergson avait la sienne. Il faut croire que ce n’était pas la même.
