Poutine éducateur

Que les intellectuels décoloniaux fassent totalement l’impasse sur l’acte colonial le plus évident et le plus meurtrier qui se déroule actuellement en Europe n’étonnera personne : la gauche radicale s’est toujours trompée d’ennemi, elle qui a réussi à faire du gaullisme un fascisme dont Mao allait très certainement nous délivrer. Mais que des intellectuels libéraux reprennent tous les arguments du Kremlin, voilà assurément un aveuglement qui définit, tout autant que l’obsession décoloniale autour du seul racisme « blanc », notre époque.

Louis-Ferdinand Céline se lavait les mains du nazisme à l’aide d’un raisonnement fort simple : tout est de la faute du complexe militaro-industriel. Les demi-habiles de la Realpolitik ont une rengaine préférée lorsqu’il s’agit de la guerre russo-ukrainienne : tout est de la faute de l’Otan. Une fois qu’on a dit ça, on est content ; on a vraiment l’impression d’avoir tout dit.

Parfois, ce raisonnement prend la forme d’une révélation journalistique. « Savez-vous que le bataillon Azov est composé de nationalistes ukrainiens de la pire espèce ? » m’a demandé un jour un internaute à qui on ne la fait pas, tout content de son effet. Transposons ce genre de raisonnement à la Résistance française : n’était-elle pas peuplée d’individus fort peu recommandables ? Que dire du Colonel Rémy ou de Daniel Cordier, pur produit – du moins au départ – de la bourgeoisie antisémite française ? Faut-il en conclure que la Résistance est un mythe, et que, telle la philosophie selon Pascal, elle ne vaut pas une heure de peine ?

Il est vrai que ce qui s’applique à la Résistance française ne saurait s’appliquer à la résistance ukrainienne. La France est un grand pays idéalement situé à la surface du globe, alors que l’Ukraine est située à l’Est – et chacun sait quoi penser, ma bonne Dame, de ces gens-là. On n’imputerait jamais l’affairisme et la corruption des années Mitterrand au peuple français ; mais en Ukraine, ce qui vaut pour les escros, les argousins et les politicards rejaillit sur tout un peuple. Ainsi vont les clichés dans le monde sans pitié de l’ignorance.

De même qu’Emmanuel Kant a rédigé un manuel de géographie mondiale sans jamais quitter son patelin, les droitards pro-Poutine n’ont guère besoin de se rendre à Kyiv ; il leur suffit de rester fidèles à ce que l’on appelle à juste titre des convictions arrêtées. Habiles manœuvriers sur un théâtre diplomatique entièrement imaginaire, ces gaullistes sans pouvoir se verraient très bien, comme dans la chanson, tout en haut de l’affiche. Notons à toutes fins utiles que cette promotion Aznavour a autant de chance d’infléchir le cours de l’Histoire que n’en a Philippot d’infléchir Poutine. Mais qu’importe. Persuadés d’incarner le camp de la paix, ces professeurs de réalisme ont une certitude chevillée au corps : leurs adversaires aiment la guerre. Le monde ne se divise pas entre le Bien et le Mal, il se divise entre les va-t-en-guerre pro-UE et les va-t-en-paix pro-Poutine. Le détail vous a peut-être échappé, mais si Poutine a détruit 689 bibliothèques, visé les hôpitaux et emprisonné quiconque ose critiquer sa guerre, c’est parce qu’il aime la paix.

Une nouvelle fois l’Europe laisse un barbare dépecer le pays de son choix comme si ce crime n’était pas son affaire, une nouvelle fois l’Europe choisit de s’en remettre aux bonnes intentions du pays agresseur en essayant de faire passer sa faiblesse et son irénisme pour du réalisme, une nouvelle fois l’Europe choisit de jouer l’apaisement avec l’idée que, si elle se couche devant le plus fort, tout se passera bien pour elle.

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