Un certain sourire

N’est-il pas étonnant de se dire que, jusqu’à une date aussi avancée que 1944, certains Français s’en tenaient à cette phrase toute simple : « cette guerre n’est pas la nôtre » ? La chose paraît proprement extraordinaire quand on songe à l’ampleur de la dévastation hitlérienne, mais il suffit de relire certains journaux de l’époque – il suffit de parcourir certains éditoriaux de Combat – pour s’apercevoir que le gros des arguments consistait à convaincre l’attentiste que la guerre contre le nazisme était bien la sienne.

Rien d’étonnant à ce que cette petite phrase reprenne du service depuis 2022, puisqu’elle nous permet de fermer les yeux devant le film d’horreur qui nous est quotidiennement proposé. Et pourtant l’évidence est là. Non seulement Poutine nous rend responsables de sa propre invasion (« si je massacre des Ukrainiens, c’est de votre faute »), mais – comme pour donner à son opération spéciale une signification géopolitique mondiale – il se pavane militairement avec ce que la planète comporte de pire. Peut-on imaginer sarabande plus grotesque, et, simultanément, plus réelle, que ce duo pékinois inféodé au puissant Xi Jinping : Poutine et Kim Jong-un ?

« En psychanalyse, écrit Adorno, seule l’exagération est vraie. » Une telle observation vaut aussi bien en politique : en matière de totalitarisme, seule la perversion maximale est vraie. C’est en ce sens que le sourire de Kim Jong-un est bien plus réel que celui de Ségolène Royal – celui-là même que croquait naguère Philippe Muray dans une chronique justement célèbre. Si nous prenons la peine de comparer les deux sourires, nous comprenons bien vite que notre époque a changé de nature. « On tourne autour de ce sourire, écrit Muray, on cherche derrière, il n’y a plus personne. Il n’y a jamais eu personne. » Et c’est ici que les chemins divergent. Car si l’on tourne autour du sourire de Kim Jong-un, on se rend compte qu’il y a beaucoup de monde.

Il y a le poutinien Fico, tout aussi génial dans le genre cinquième colonne que pouvait l’être Tariq Ramadan dans le genre islamiste modéré. Il y a Loukachenko, le général bedonnant qui fait copain-copain avec la Corée du Nord parce qu’il est bien connu – les LFIstes nous l’ont assez répété – qu’un monde sans l’OTAN sera plus sûr et bien meilleur. Il y a le formidable Orban, tout fier de proposer aux Européens le destin politique de la Biélorussie. Et puis il y a l’attentiste, celui qui pensera du mal de Poutine le jour où les petits hommes verts viendront violer sa propre fille, celui qui pense que l’U.E. n’est pas assez forte et qui se propose, par conséquent, de l’affaiblir encore plus. Comprenons bien le raisonnement de l’attentiste français: puisque l’U.E est incapable d’arrêter la guerre, faisons comme Doland Trump, choisissons de parlementer en enchaînant les sommets contre-productifs, comme ça nous serons sûrs que notre solution marchera encore moins. Une force peu convaincante doit être encore moins convaincante, une Europe humiliée doit être encore plus humiliée, jusqu’à ce que l’Ukraine s’effondre et que Kim Jong-un l’emporte sur Macron.

Franchement, est-ce que ce ne serait pas formidable ?

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