Le Sexe du Progrès

Omnes et singulatim — voilà comment Michel Foucault résumait la technique des nouveaux pasteurs. D’un côté, imposer le point de vue de la totalité sur les corps sexués : ce qui nous donne les théories du genre, lesquelles voudraient nous faire accroire que la seule manière d’être sexuellement liberé.e.s consiste à appartenir à un groupe (cis, trans, etc). De l’autre, mettre en place une technique individualisante qui donnerait au sujet, non seulement d’être enfin lui-même (la fameuse identité), mais d’en être fier. La chose est logique, puisqu’il ne s’agit pas simplement d’aborder le sexe sous l’angle du groupe, mais de régler le rapport que le sujet entretient envers lui-même — sa fameuse fierté.

Dire que le discours pastoral individualise, c’est-à-dire qu’il fournit des modèles d’identification (sois comme Charlize Theron, et tu seras gender friendly, mon fils) qui rendraient les sujets plus heureux et la société plus juste. Admirable synthèse, qui permet de mettre tout le monde au pas — société et sexualité tout ensemble.

L’erreur des théoriciens du genre n’est pas de mettre à mal la belle hétérosexualité d’antan dont dépendrait l’équilibre parfaitement imaginaire de notre civilisation (voyez Zemmour) au profit des minorités devenues visibles (d’ailleurs tout aussi normatives et promptes à la censure, comme on peut le vérifier tous les jours), c’est de penser qu’il existe quelque chose comme un sexe du progrès. Ou, si l’on préfère, que le sexe et la société marchent ensemble, main dans la main. Ces théoriciens sont prêts à tout déconstuire, sauf le lien qui rattache le singulatim à l’omnes — cheville patorale intouchable dont ils tirent leur propre pouvoir depuis toujours.

Jane Austen a décrit avec une précision somptueuse ce qui arrive aux héroïnes lorsqu’elles se mettent en tête de jouir de manière à combiner épanouissement de soi et épanouissement social — ce que l’on appelle, dans l’Angleterre passionnante de George III, se marier. Le chapitre II de « Northanger Abbey » est un chef d’oeuvre de tactique antipastorale appliquée — quelque chose d’au moins aussi important que la découverte du non-rapport sexuel chez Lacan. Voilà une héroïne qui part au bal bien décidée à être heureuse, qui ne trouve personne, et se retrouve à bavasser mousseline avec son amie, Mrs Allen (celle qui, tout à son devoir de bienveillance, était censée lui trouver un partenaire).

Les contemporains d’Austen furent frappés par sa noirceur de fond (sous des gracieusetés trompeuses), et il est vrai que Jane Austen n’est pas très tendre (to put it mildly) avec son héroïne. Il y a une stupidité radicale chez Jane Austen comme il y a un mal radical chez Kant. Quelle est l’erreur de base ? Ni d’être heureuse, ni d’occuper une position de prestige — mais de chercher à combiner ces deux aspirations comme si l’une menait à l’autre dans une sorte de continuum enchanté. Et Mrs Allen de conclure: « We shall do better another evening, I hope ».

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