Retour à Hawaï

Avec son humour et ce qu’il faut bien appeler son génie, Marshall Sahlins a merveilleusement résumé l’enjeu, selon lui, de l’anthropologie. Le physicien part d’un objet familier (la table) et en arrive à des observations pour le moins curieuses (la mécanique quantique). L’anthropologue part de pratiques énigmatiques (le sacrifice d’un être réel pour complaire à une divinité invisible) pour en arriver à des explications familières ; familières, non pas au sens banal du terme, mais au sens où le sacrifice d’un être humain ne suit pas une logique fondamentalement différente de celle à laquelle nous nous soumettons nous-mêmes lorsque nous donnons de notre temps en échange d’un capital. Quelque chose est sacrifié en vue d’un bien imaginaire — voilà, si l’on veut, l’équation de base.

Mais le plus intéressant dans tout ça est ce qui se passe lorsqu’un évènement non prévu vient perturber la logique du système.

Que s’est-il donc passé au juste lorsque le capitaine Cook a débarqué à Hawaï en 1779 ? Le point intéressant est que ledit capitaine a d’abord été accueilli – il faudrait dire incorporé – en héros, occasionnant des scènes de liesse comme seule une société qui se voit confirmée dans ses croyances les plus fondamentales peut s’en offrir. Et comment pourrait-il en être autrement, puisque James Cook a d’abord été perçu comme une manifestation du dieu local ? On pourrait, au risque du simplisme, formuler la règle ainsi : lorsqu’un individu confirme la schéma sacrificiel d’une société x, il est accueilli en héros. Dit autrement, les scènes de joie collective sont toujours liées à la célébration d’un totem. C’est ainsi qu’une société qui fait de la Vie son totem et qui est prête à sacrifier une partie importante de son économie en son nom aura tendance à sortir dans la rue à heures fixes pour applaudir ses infirmières… Mais ne nous égarons pas.

Le jour où James Cook a commis une suite d’impairs au point d’être métamorphosé symboliquement en objet d’hostilité (évolution ethnographique au moins aussi intéressante, sinon pour notre vaillant capitaine, du moins pour nous) tout le système qui, jusqu’alors, l’avait porté aux nues, s’est retourné contre lui. “This is the structural crisis, when all the social relations begin to change their signs”, écrit Sahlins. Ou encore : « Cook was now hors cadre. And things fell apart ». Dès qu’un individu ne peut plus être incorporé au sein du système sacrificiel quelconque, il doit être – potentiellement ou littéralement – supprimé. Mais Sahlins débarasse la question (comment devient-on l’ennemi mortel d’un “régime” politico-symbolique?) de toute intention mauvaise. Le meurtre du capitaine Cook n’a rien à voir avec un renversement d’humeur (ni agressivité, ni ambivalence freudienne), et moins encore avec l’intérêt matériel des acteurs (détail qui n’est pas sans importance pour un anti-marxiste aussi distingué que Sahlins). Ce n’est pas l’intérêt matériel et économique qui détermine les acteurs, mais la logique sacrificielle à laquelle ils obéissent. Une société peut parfaitement s’autodétruire économiquement afin de sauver son totem – ce que le héros Maori Hono Heke appelait un mât, un flagpole (“Let us fight for the flagpole alone”). La guerre de 14 (au nom de la Nation), ou la gestion médicalo-politique présente de la Covid-19 (au nom de la Vie), nous en fournissent une preuve éclatante.

Je dois à la vérité de dire que mon résumé est extrêmement discutable et que les anthropologues ne sont pas du tout d’accord sur la triste fin du capitaine. Mais cette controverse ne fait que réhausser la valeur ethnographique de cet incident. A chacun sa version, et la défense (relative, forcément relative) de cette version. Il faudrait tirer les anthropologues par la manche et leur poser la question suivante: « à votre avis, qu’est-il arrivé au capitaine Cook en 1779? », ce qui serait une manière comme une autre de classer les modèles anthropologiques actuellement disponibles.

Marshall Sahlins, Islands of History, 1985.

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